Le blocage réussi du périphérique nantais par les paysans de Notre-Dame-des-Landes

11 janvier 2016 / par Nicolas de La Casinière



Près de vingt mille personnes se sont mobilisés samedi 9 janvier pour dénoncer les procédures d’expulsion contre les paysans vivant et travaillant sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Autour de 400 tracteurs, ils bloqué le périphérique nantais et le grand pont de Cheviré. Le soir, les CRS ont délogé les 80 tracteurs qui étaient restés. De nouvelles actions sont prévues dès lundi 11, avant le procès de mercredi 13.

- Nantes, correspondance

Tout a démarré vers midi par la porte 52A du périphérique de Nantes, au sud-ouest de l’agglomération. Au terminal du tramway, les rames bondées ont débarqué des nuées de manifestants coiffés de couronnes de lierre ou de bonnets, arborant drapeaux de toutes couleurs, pancartes, accordéons, gilets fluo. L’un triballe une trompe de brume bricolée avec des tuyaux de plomberie, d’autres une cornemuse, et beaucoup ont juste leurs paniers de pique-nique préparés le matin, des pancartes, la bouteille thermos pour braver le froid, le sourire pour braver l’état d’urgence.

Un gars en kilt a fière allure. Derrière lui un portrait de Che Guevara claque au vent. « Ni Expulsion, ni procès », « La terre aux paysans », « Zad partout », « Des papillons, pas des avions », clament les banderoles. Au passage du cortège, un groupe de maquillage décore les joues de gamins roms d’un camp de fortune installé au bord du périph. Les mères sont enjouées.

Périphériques et aéroport bloqués

Le cortège patiente au dessus de l’autoroute urbaine, attendant que les tracteurs l’aient vidé de tout autre trafic. Descendu de la bretelle d’accès sur le bitume du périphérique, le cortège s’est trouvé tout surpris du sentiment rare de marcher tranquillement sur les quatre voies d’une ceinture urbaine vide de tout autre véhicule que des centaines de vélos - ils ont roulé depuis le matin de la Zad de Notre-Dame-des-Landes pour rejoindre le rassemblement - et quelques trottinettes.

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Des centaines de cyclistes sont venus de la ZAD

Menée par une batucada en gilets jaunes, aux rythmes joyeux et combatifs, la marche de piétons et de cyclistes bloque de fait les accès à l’actuel aéroport. Les convois de tracteurs et de remorques bâchées ont rejoint la foule.

Un référé ajourné et relancé illico

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Plus de vingt mille personnes et 500 tracteurs selon les organisateurs - 7.200 selon la police

Ce plaisir manifeste aura été provoqué par une urgence du calendrier judiciaire. Lancé en décembre dernier, ajourné avant les fêtes, le référé intenté par Vinci sur demande de l’Etat, exigeant l’expropriation des habitants et paysans historiques, a été reprogrammé au tribunal de Nantes ce mercredi 13 janvier. La mobilisation prévue à la mi-janvier a été aussitôt avancée d’une semaine. Avec l’espoir de faire annuler la procédure : la colère a aussi pris devant ce qui est considéré comme une provocation, aucune urgence n’étant manifeste.

Autre motif de colère, la parole bafouée par le pouvoir vis à vis de l’accord passé par Jean-Marc Ayrault, alors premier Ministre, et repris par François Hollande de ne lancer aucune expulsion tant que tous les recours ne seraient pas purgés.

Pas question pourtant de réitérer dans le centre ville de Nantes, avec les mêmes risques, la manifestation du 22 février 2014, quand 60.000 personnes et 520 tracteurs ont été occultés par une traitement médiatique focalisé sur les affrontements avec la police.

Déporter le terrain symbolique vers une voie majeure de la logistique de l’agglomération avait aussi l’avantage de servir de répétition générale à un éventuel blocage économique de la ville, si jamais une intervention policière était tentée contre la Zad, comme l’a suggéré Manuel Valls depuis des mois. Une grande banderole pendue à un pont le signale aux automobilistes passant sous le périph : « Ceci est un avertissement ».

Sur une remorque agricole, les prises de parole rappellent les acquis, les enjeux et les échéances du mouvement anti aéroport, soulignant l’absurdité de lancer des procédures en référé, c’est-à-dire en urgence, selon la terminologie judiciaire, contre des figures paysannes de la lutte, alors même que Vinci vient de signer des renouvellement de convention d’occupation précaire permettant à d’autres paysans de cultiver une année entière dans le périmètre de la Zad.

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Sur la remorque agricole, Sylvain Fresneau et Marcel Thébault, deux des paysans visés par les procédures d’expulsion

« Où est l’urgence ? Cela fait sept ans qu’on demande une rencontre pour aborder le sujet sur le fond, faire valoir nos points de vue. Sans avoir la moindre réponse, sauf des CRS, des gendarmes et des procès, dit Vincent Delabouglise, porte parole du collectif de paysans Copain. Pour nous paysans, les expropriations pour raisons d’utilité publique, on connaît. On a déjà cédé nos terres, pour sécuriser des routes, pour construire des collèges, des hôpitaux, mais ici à Notre-Dame-des-Landes, cette utilité est largement mise en doute, les études truquées, tronquées. Il manque des études réellement indépendantes. »

Sourde oreille à l’ultimatum

C’est l’enjeu de cette occupation du périphérique : « On a déposé un ultimatum à François Hollande, pour qu’il abandonne la procédure contre les paysans historiques. Il n’est pas interdit de rêver », dit Julien Durand, porte-parole de l’Acipa, l’association citoyenne contre l’aéroport.

A 16 heures, les paysans ont décidé de maintenir le blocus et leurs tracteurs, faute de réponse à leur exigence d’arrêt des procédures. La rumeur de tenir le blocage courait la manif, mais beaucoup le prenaient pour une fantasme. « Les tracteurs restent sur le pont de Cheviré, jusqu’à obtenir une réponse de Hollande », indique le collectif Copain.

Après un bref orage déchaînant éclairs et grêle, la nuit est tombée, et les remorques ont livré les armatures d’une demi-douzaine de barnums, qui sont montés sur le bitume du périph. Une cantine collective s’est installée. Un feu a été allumé avec des branchages, l’occupation s’organisant pour la nuit autour d’une centaine de tracteurs et remorques serrées sur les quatre voies du périphériques, sur le rive sud du pont de Cheviré.

Repli forcé avant minuit

Le préfet n’a pas laissé la nuit aux occupants. « La garantie donnée par les organisateurs de quitter le périphérique en fin d’après-midi n’a pas été respectée », a-t-il déclaré dans un communiqué samedi à 23 h 59, pour justifier l’évacuation du pont de Cheviré, commencée une demie heure auparavant, à coups de gaz lacrymogènes et de canons d’eau glacée, « alors même que nous étions en train de ranger et de redémarrer, puis sur la route du retour », selon les paysans sur place.

Devant la disproportion des moyens mis en œuvre, policiers en tenue anti émeute en nombre, dépanneuse surpuissante capable de déplacer des tracteurs et les lacrymogènes, les paysans avaient décidé de lever le blocus. « Un repli stratégique pour ne pas laisser dégrader nos matériels. La violence de l’Etat est là. Ils sont prêts à nous casser les tracteurs, à nous taper dessus, on n’est pas venu dans cet esprit-là. On a fait la démonstration aujourd’hui de notre capacité à mobiliser. On sera présent le 13, sauf si le procès n’a pas lieu et qu’on fout la paix aux paysans », a déclaré Dominique Lebreton au nom du collectif Copain.

Dans l’après-midi de dimanche, paysans et opposants de tous bords se sont retrouvés sur la Zad, à La Vache Rit. Plus de 300 personnes y ont participé, affichant une détermination sans faille. Les opposants ne comptent pas attendre passivement le procès du mercredi 13 janvier, mais continuer à agir pour faire entendre la colère du mouvement de lutte face au ciblage des paysans vivant sur la Zad.

Le collectif des paysans, le COPAIN 44, a annoncé dans un communiqué des actions "dès demain", c’est-à-dire lundi.

- Télécharger le communiqué :

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De son côté, le site internet de la Zad annonce qu’un opération "ecargot" sera menée mardi 12 janvier à 7h30 sur le périphérique nantais : il s’agira pour les automobilistes opposés au projet d’aéroport de conduire lentement pour ralentir la circulation. Le "collectif escargot de l’assemblée générale" observe que cette action peut être menée dans d’autres villes (lire le communiqué).




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Lire aussi : Notre-Dame-des-Landes : les blocages se sont poursuivis mardi, l’Elysée fait le mort

Source : Nicolas de La Casinière pour Reporterre

Photos :
© Isabelle Rimbert/Reporterre
sauf : Gaz lacrymogènes dans la nuit : Louis Witter



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