Ces vignerons qui se battent pour un vin éthique

Durée de lecture : 4 minutes

9 octobre 2014 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Des vignerons alsaciens mettent en place une « récolte éthique » pour faire apprécier la juste valeur de leur travail en biodynamie, sans intrants ni pesticides, et qui tente de s’affranchir de la grande distribution. Vivre de la culture de la vigne, non pas du cours du litre de vin sur le marché mondial, et défendre un vin biologique et naturel, c’est le combat qu’ils mènent chaque jour.


Toute la journée, il a récolté le raisin, les bottes dans la terre brune. Malgré la fatigue, Luc Faller parle toujours de son métier avec passion et entrain. « J’aime observer, écouter la nature », commence-t-il. Cet Alsacien n’est pas un vigneron conventionnel. Depuis plus d’un quart de siècle, il cultive ses huit hectares de vignes sans intrants ni pesticides.

Un mode de culture qui met en avant le respect du cycle des plantes et de l’écosystème, à l’opposé des préceptes productivistes de l’agriculture intensive.
Problème, Luc Faller peine à vendre ses bouteilles à leur juste valeur. « Le marché international tend à tirer les prix vers le bas, dit-il. On voudrait une bouteille à 2,50 € mais c’est impossible si on veut continuer à travailler comme nous le faisons. »

- Luc Faller -

Du commerce équitable pour le vin

Comme lui, cinq vignerons alsaciens, en agriculture biologique, ont décidé de mettre un coup de pied dans le tonneau. Ils mettent en place une « récolte éthique ». Le principe : proposer des bouteilles à un « juste prix », 10 €, qui garantisse une rémunération décente. « Il faut que les consommateurs comprennent que produire un vin de qualité, ça a un coût », explique Luc Faller. Ni charte ni label, il s’agit surtout d’une opération de communication. « Nous voulons être visibles, mettre en valeur notre démarche. »

Une quête commune de qualité et de durabilité. Tous pratiquent une agriculture biodynamique. Sans intrants, ce mode de culture prend en compte le calendrier astronomique, et utilise des préparations aux noms de potion magique (bouse de corne), à base de minéraux ou de végétaux fermentés.

Luc Faller a découvert la biodynamie en 2002. « Au début, je n’en comprenais pas le sens, puis j’ai observé sur mes vignes. La qualité du vin s’est améliorée, au niveau de sa personnalité et de son expression aromatique. »

Le vigneron ne se repose pas sur ses récompenses et les labels de son vin, il s’efforce toujours de faire connaître son travail. « Notre situation n’est pas catastrophique, nous vivons bien, mais je suis inquiet pour la suite », précise-t-il. Pas facile de convaincre des jeunes de s’installer quand tout ce qu’on leur promet, c’est beaucoup de travail et très peu de rémunération.

Concurrence internationale, baisse des prix. L’avenir de la petite viticulture française lui paraît incertain. D’où l’importance à ses yeux de sensibiliser le consommateur au « vrai » prix du vin. Dans les rayons des supermarchés, les prix s’étalent de 2 € à plus de 50 €. Des cépages obscurs, des appellations exotiques ou des récompenses floues. Comment s’y retrouver ?

S’affranchir de la grande distribution

Outre promouvoir le travail des viticulteurs bio, la récolte éthique vise à s’émanciper de la grande distribution. « Les négoces négligent complètement les dimensions de respect des hommes et de la terre. » Lui aimerait s’affranchir de ce réseau de commercialisation.

« Ils nous poussent vers des produits standardisés, façonnés avec des technologies et des protocoles bien rodés », déplore-t-il. Il rêve d’être indépendant. Mission presque impossible : 88 % du vin est commercialisé par la grande distribution en France.

Mais Luc Faller ne baisse pas les bras. Il privilégie la vente directe. Un tiers de sa production est écoulé au caveau. Mais depuis quelques années, les clients sont de moins en moins nombreux. « Je n’ai pas le temps de communiquer, de nous faire connaître. » Il espère que la promotion de la récolte éthique lui apportera des nouveaux palais désireux de goûter ses vins.

Une mesure efficace ?

Étienne Montaigne, économiste à Montpellier SupAgro et spécialiste de la viticulture, reste sceptique. « Fixer un juste prix n’a aucun sens, car tout dépend de la taille de l’exploitation, du matériel utilisé, des rendements. » La réputation ou la rareté augmentent la valeur d’un vin. « Mais il faut expliquer clairement pourquoi le vin coûte plus cher, sinon, les consommateurs ne suivent pas. »

L’économiste reconnaît pourtant que les vignerons qui s’en sortent le mieux sont ceux qui vendent leurs produits plus chers. « On a cru pendant longtemps qu’il fallait à tout prix augmenter la taille des exploitations pour peser sur le marché mondial. Or c’est faux, il faut surtout miser sur la qualité. »

Un point de vue qu’il partage avec Luc Faller : « La course à la grande exploitation ne nous apporte rien de plus. La France perd son aura viticole car les vignerons se sont laissés prendre au jeu de la production à niveau industriel. » Vivre de la culture de la vigne et non pas du cours du litre de vin sur le marché mondial, c’est le combat qu’il mène chaque jour, des ceps au pressoir.


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Source et photos : Lorène Lavocat pour Reporterre

. Chapô : Wikimedia commons (CC BY 3.0 / Dominique Hessel)
. Plant vigne : Wikimedia (Véronique Pagnier / domaine public)

Lire aussi : Le vin bio se porte de mieux en mieux


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