Climat : c’est notre mode de vie qu’il faut négocier

Durée de lecture : 6 minutes

16 décembre 2019 / Hervé Kempf (Reporterre)

L’échec de la COP25 à Madrid témoigne d’un système diplomatique en crise. Aujourd’hui, face au péril climatique, l’humanité n’est pas unie. Plusieurs grands pays refusent le défi de la coopération. L’enjeu est, plus profondément, notre mode de vie dans les pays riches.

La sinistre conclusion de la COP25 à Madrid, dimanche 15 décembre en début d’après-midi, n’est pas un échec de plus de la diplomatie environnementale. Elle signe un échec plus grave encore, celui de l’idéal des Nations unies, l’idéal d’une société humaine capable d’être solidaire et de trouver ensemble la voie pour faire face à ses problèmes communs.

Les faits ? Ils sont simples, comme Reporterre vous l’a raconté depuis quelques jours et toute la matinée de dimanche. Les quelque 200 États représentés à Madrid à la 25e conférence de la Convention des Nations unies sur le changement climatique (COP25, COP signifiant Conference of parties) ont échoué sur tous les dossiers discutés : élever le niveau des objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre, renforcer le financement de l’aide aux pays les plus pauvres pour leur permettre de faire face au changement climatique, et avancer dans la mise au point d’un système d’échanges d’émissions (dit « marché du carbone », au demeurant très critiquable dans son principe). Cet échec intervient alors que depuis l’Accord de Paris signé en 2015 lors de la COP21, les recherches scientifiques montrant la gravité de la crise climatique se sont encore accumulées, soulignant l’accélération du phénomène, et que dans de nombreux pays, les effets du changement climatique sont maintenant sensibles (l’Australie, par exemple, subit en ce moment même une nouvelle vague de chaleur extrême).

L’idéal des Nations unies est en danger

L’échec de Madrid n’est pas un accident. Il signe l’échec de la construction diplomatique engagée depuis 1992 par les Nations unies. Année après année, le même scénario se répète, parsemé de succès (protocole de Kyoto en 1997, Accord de Paris en 2015) rapidement annulés par les blocages (dénonciation du protocole de Kyoto par les États-Unis en 2001, conférence de Copenhague de 2009, échec de Madrid en 2019). Et pendant ce temps, malgré les conférences — et malgré les multiples rapports du Giec (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) — les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont continué à croître à une allure rapide, conduisant à un réchauffement déjà effectif de 1 °C par rapport à l’ère pré-industrielle, et rendant quasiment utopique l’espoir que ce réchauffement pourrait être limité à 1,5 °C.

Ce n’est pas seulement le système des COP Climat qui apparaît fondamentalement vicié, ou « voilé », comme on dit d’une roue de vélo. La construction même des Nations unies, ce bel idéal concrétisé au sortir du terrible drame qu’avait été la Seconde Guerre mondiale, est en danger. Car la négociation sur la question climatique est devenue la seule négociation véritablement planétaire. Et c’est bien normal : la question climatique et écologique est au fond la seule question qui concerne toute la société humaine, ses huit milliards de frères et de sœurs souvent en dispute. Trouver un langage commun, trouver des modalités d’action commune, trouver un système juste de répartition des efforts pour contrer la menace commune est devenue, en fait, la principale tâche des Nations unies, et les secrétaires généraux successifs de cette organisation l’ont bien compris.

Mais la tâche est impossible quand la principale puissance mondiale, les États-Unis, refusent purement et simplement de jouer le jeu de la communauté mondiale. Quand elle s’abstrait des Nations unies, annonce qu’elle refuse l’Accord de Paris, et vient même à Madrid pour contribuer à saboter le travail. La tâche est impossible quand un des plus grands États du Sud, le Brésil, vient avec le même objectif et quand son gouvernement, déniant la réalité du changement climatique, relance la déforestation de l’Amazonie. On pourrait aussi citer d’autres États, comme l’Australie, dont le gouvernement conservateur — alors même que le pays étouffe sous des incendies de brousse qui se poursuivent depuis des semaines et une chaleur record — défend bec et ongles la production maximale de charbon.

C’est notre mode de vie qui est à négocier

Aujourd’hui, face au péril climatique, l’humanité n’est pas unie. Plusieurs grands pays refusent le défi de la coopération. Il n’est pas indifférent qu’ils soient souvent — États-Unis, Brésil, Australie, Russie — des pays immenses et disposant de vastes ressources naturelles, si bien qu’ils sont imprégnés d’une perception physique du monde différente de celle de pays plus densément peuplés, et où l’espace est compté. Mais il est clair que, même si leurs opinions sont divisées et qu’une large partie des populations y comprennent la gravité de l’enjeu, la direction générale est au déni. La signification de cet état de fait est que les sociétés de ces pays riches ne veulent pas aller vers une transformation pourtant inévitable : « Notre mode de vie n’est pas négociable » reste leur slogan, pour reprendre la phrase attribuée à George Bush en 1992.

Cette réalité doit conduire le mouvement écologiste international à plusieurs constats :

  • les COP ne sont plus un enjeu central de la bataille à court terme ;
  • il faut accepter que la bataille climatique est vraiment un conflit, et pas seulement de mots et d’idées : parvenir à réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre suppose de poser nettement les oppositions et de désigner les ennemis. Ce qui signifie aussi, même si c’est désolant, que le chemin climatique ne sera pas consensuel, doux, serein ;
  • une leçon plus difficile est aussi à tirer des événements. Ce n’est pas seulement le vilain M. Trump, le vilain M. Bolsonaro, et les autres vilains qui bloquent la situation. Ils s’appuient sur des parts sans doute encore majoritaires de leurs populations. Et il est même probable que, dans des pays riches plus conscients du péril climatique, en Europe, pour faire simple, la très grande partie de la population n’a pas encore intégré que la réponse à la crise écologique passera par la sobriété, et par une réduction du niveau de vie moyen (même si la réduction des inégalités est un préalable à tout). Le mouvement climatique ne fera pas bouger vraiment les opinions si cette amère perspective n’entre pas dans la conscience commune. Il faut savoir dire et expliquer que c’est notre mode de vie qui est à négocier. Sans quoi les désastreux effets d’un changement climatique incontrôlé régleront nos hésitations.

Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : La pénible conclusion d’une COP calamiteuse

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photo : « Romy », par le sculpteur Veilhan, Lille, octobre 2019 (© Hervé Kempf/Reporterre).

DOSSIER    COP25

THEMATIQUE    Climat
27 mars 2020
La pandémie place l’Inde au bord de la catastrophe
Info
26 mars 2020
Sans enseignants, la « pédagogie virtuelle » aggrave les inégalités
Tribune
27 mars 2020
Le monde qui vient n’a rien d’une utopie, c’est un cauchemar
Tribune


Dans les mêmes dossiers       COP25



Sur les mêmes thèmes       Climat





Du même auteur       Hervé Kempf (Reporterre)