Cohabiter entre générations : la solidarité résiste au confinement

Durée de lecture : 7 minutes

7 mai 2020 / Camille Jourdan et Mathieu Cugnot (Reporterre)



Pensés pour rompre l’isolement, notamment des personnes âgées, les logements intergénérationnels sont mis à l’épreuve par le confinement. Ils montrent leurs limites mais aussi leurs atouts.

  • Besançon (Doubs), Nancy et Villers-lès-Nancy (Meurthe-et-Moselle), reportage

À l’annonce du confinement, Dorian aurait pu rentrer chez ses parents. Mais il a préféré rester chez Maryse Leduc, à Villers-lès-Nancy (Meurthe-et-Moselle) avec qui il vit depuis le mois de septembre dernier. « Je savais qu’elle n’avait personne pour l’aider, je voulais rester auprès d’elle », explique l’étudiant de 18 ans. Sa colocataire et propriétaire a, elle, 82 ans. Mis en contact par Un Toit 2 Générations, ils forment l’une des nombreuses cohabitations intergénérationnelles de cette association présente à Nancy et à Metz.

Ce concept de faire vivre plusieurs générations, sous le même toit ou au sein d’un même logement, s’est développé en France « depuis une dizaine d’années », dit Anne Labit, maîtresse de conférences en sociologie, spécialisée dans les nouvelles formes d’habitat participatives et solidaires. « Cette innovation sociale est née d’un double phénomène : le difficile accès au logement pour les jeunes d’une part et l’isolement des personnes âgées d’autre part. » La canicule de 2003, notamment, a été « révélatrice, pour certains, de l’isolement voire de l’abandon des personnes âgées », constate de son côté Un Toit 2 Générations. De nombreux organismes s’efforcent depuis de développer des logements regroupant personnes âgées seules, étudiants, familles… Ces habitats visent ainsi à rompre la solitude, mais aussi à lutter contre la précarité grâce à des loyers modérés, à développer des activités communes… Et bien sûr, à voir naître de l’entraide entre ces différentes générations. Cette solidarité semble résister, bien que difficilement parfois, au confinement.

« Notre cohabitation n’a jamais été aussi harmonieuse » 

Ce mercredi matin, le hall de la résidence Noël-Roncet, à Besançon (Doubs), est désert. La salle « multifonctions » est fermée : depuis six semaines et le début du confinement, toutes les activités ont été annulées. Katya, 11 ans, qui avait l’habitude de participer aux ateliers d’écriture, de dessin ou encore de cuisine avec sa maman et ses frères et sœurs, s’amuse autrement. Mais sans voir ses voisins. « On ne croise plus personne », regrette Marie-Sophie, qui occupe avec sa fille l’un des dix-sept logements de cet immeuble intergénérationnel géré par Habitat et Humanisme. L’association s’efforce toutefois de « garder le lien » : « Nous voulons leur montrer qu’on est là, qu’on ne les abandonne pas », affirme Bernadette Boillon, qui coordonne l’accompagnement de chacun des résidents. Une équipe de bénévoles prend soin de leur téléphoner très régulièrement ; dans cette résidence, chaque famille est en effet accompagnée, à un degré plus ou moins élevé, dans son quotidien, et dans ses démarches vers les structures sociales, médicales, ou encore professionnelles. « Mais, par téléphone, il manque le contact, le regard, le visage, qui traduisent beaucoup de choses », déplore Bernadette Boillon, dont l’équipe ne se rend plus sur place.

Pendant le confinement, la résidence Noël-Roncet a perdu quelque peu de sa vie : toutes les activités ont été annulées, et chacun reste chez soi.

« Ça fait un vide », confirme Jeannette, qui vit ici toute seule. Un masque sur le visage, elle s’apprête à sortir faire ses courses. « Entre voisins, on s’évite », dit-elle. « La situation a tendance à les replier sur eux-mêmes », constate François Julien, président de la branche départementale d’Habitat et Humanisme. Mais Jeannette évoque les « coups de fil » passés à quelques voisins, ou les regards « sur le balcon de Nelly pour voir si elle va bien ». De son côté, Marie-Sophie propose régulièrement à sa voisine de palier de lui rapporter quelques provisions : « Elle a plus de 60 ans et a peur de sortir, donc je l’aide avec plaisir, dit-elle. Je ne pense pas que j’aurais agi de la même manière dans une résidence classique. Ici, le lien est particulièrement fort, même s’il ne l’est pas autant avec tous les résidents. »

Jeannette habite seule, dans la résidence. Elle, qui avait l’habitude de participer aux activités, ressent comme un « vide » depuis le début du confinement.

Sous le même toit, il semble plus facile d’entretenir de telles relations. Dorian l’assure : le confinement l’a rapproché de sa propriétaire. « On prend plus souvent nos repas ensemble, car avant je ne déjeunais pas à la maison et je rentrais tard le soir. » C’est ce que constatent aussi Marie-Claude Barroche et ses deux jeunes colocataires, Coline et Solivan. « Comme on se croise plus souvent, on a davantage l’occasion de se raconter ce que l’on vit », remarque l’une des deux étudiantes. « Notre cohabitation n’a jamais été aussi harmonieuse, se réjouit Marie-Claude, nous nous rendons des multitudes de services : elles sont allées faire les courses pour moi au début du confinement, nous avons jardiné ensemble, j’ai prêté mon imprimante et mon ordinateur à Coline car le sien est en panne… L’autre jour, elles sont montées sur l’échelle pour cueillir des bourgeons de sapin ; j’en ai fait de la gelée et chacune en a pris un pot », liste-t-elle.

Marie-Claude héberge des jeunes depuis 15 ans : « J’étais seule dans ma grande maison que je ne voulais pas quitter ; je la partage avec plaisir ! »

Mais, dans ces colocations aussi, le virus a parfois éloigné les binômes. Certains jeunes ont préféré rejoindre le cocon familial, pour diverses raisons — suspension des cours, éloignement des parents, demande de la famille… « Je m’attendais à plus de départs », s’étonne toutefois Quentin Jacquet, responsable de la cohabitation au sein d’Un Toit 2 Générations. « À Nancy, la majorité des jeunes est restée. Le confinement met pourtant les colocations à l’épreuve », souligne-t-il. Par mesure de prévention, certains colocataires ont mis en place quelques règles : « Nous ne mangeons plus ensemble, et n’utilisons plus la cuisine en même temps », détaille Marie-Claude. « Lorsque l’on cuisine, on lui laisse une part, et elle fait pareil, sourit Solivan. On partage les choses, mais à distance ! »

« Ils prennent soin les uns des autres à distance, sans s’épier » 

De son côté, Michel Vuillemin, qui accueille depuis deux ans des jeunes à Nancy, a « mis les points sur les i » dès l’annonce du confinement : « J’ai prévenu mon colocataire : si on sort, on prend toutes les précautions nécessaires pour ne pas rapporter le virus à la maison. Mackly Ford est conscient de sa responsabilité vis-à-vis de moi », affirme le Nancéien de 68 ans. De plus de 40 ans son cadet, son jeune colocataire veille sur lui : « J’essaie de lui occuper l’esprit pour qu’il évite de penser au fait qu’il ne peut pas rendre visite à son épouse en Ehpad », confie l’étudiant en journalisme.

À Besançon, les habitants de la résidence Noël-Roncet adoptent eux aussi des rôles de « veilleurs », selon l’expression de Bernadette Boillon : « Ils prennent soin les uns des autres à distance, sans s’épier. » Sous le même toit ou juste dans le même immeuble, ces logements intergénérationnels semblent avoir au moins réussi le pari de préserver d’un isolement total. « La crise actuelle relance l’idée que, pour bien vieillir, il ne vaut mieux pas être seul chez soi ou en Ephad », relève Anne Labit.

François Julien, président de la section du Doubs d’Habitat et Humanisme, est le seul membre de l’association qui se rend encore ponctuellement à la résidence pendant le confinement.

À Noël-Roncet, des activités « à distance », dont les consignes sont glissées dans les boîtes aux lettres, complètent les coups de fil passés aux résidents. Mais Bernadette Boillon et son équipe craignent que ce soit insuffisant : « Il faudra que, rapidement, nous développions à nouveau des activités collectives en extérieur, sans forcément regrouper beaucoup de personnes, mais afin de dépasser cette relation individuelle entre accompagnant et résident. » Le déconfinement se prépare doucement dans la résidence. Le président de l’association, François Julien, a peu de doutes : les liens tissés, même s’ils se sont distendus au cours des dernières semaines, « réapparaîtront » plus facilement qu’ils ont été initiés. Quant à Dorian et Madame Leduc, Michel et Mackly Ford, ou encore Marie-Claude, Coline et Solivan, « je pense qu’ils ont créé plus de liens en un mois et demi que depuis le début de l’année scolaire », s’enthousiasme Quentin Jacquet.





Lire aussi : Confinés dans les Ehpad à cause du coronavirus, le dur quotidien des plus vieux

Source : Camille Jourdan pour Reporterre

Photos : © Mathieu Cugnot/Reporterre
. chapô : Dorian et Maryse se tiennent compagnie pendant le confinement, et veillent l’un sur l’autre.

DOSSIER    Coronavirus

THEMATIQUE    Quotidien
9 juillet 2020
L’étau du tout-numérique se resserre, luttons contre la 5G
Tribune
9 juillet 2020
Briser l’omerta : des journalistes bretons s’unissent face aux pressions de l’agro-industrie
Info
10 juillet 2020
Le 3 octobre, marchons sur les aéroports !
Tribune


Dans les mêmes dossiers       Coronavirus



Sur les mêmes thèmes       Quotidien