Comment l’IA détraque le marché européen de l’énergie
- © Juan Mendez / Reporterre
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Depuis deux ans, les algorithmes explosent sur le marché européen de l’électricité. Les instances de régulation dénoncent l’opacité de ces pratiques et redoutent une augmentation artificielle des prix.
Aucun domaine économique ne semble résister au déferlement de l’intelligence artificielle (IA). Le marché européen de l’électricité ne fait pas exception : les échanges générés par des algorithmes explosent depuis le début de l’année. Cette précipitation vers des outils qui automatisent l’achat et la vente d’électricité accélère la financiarisation du secteur et inquiète les autorités de régulation de cette infrastructure stratégique. Elles redoutent les manipulations du marché, entraînant une augmentation artificielle des prix.
Pour constater l’engouement pour l’IA, il suffit de se promener dans les allées de l’un des plus importants salons d’un secteur de l’énergie. EnLit a réuni à Milan, en octobre 2024, plus de 2 000 professionnels du secteur venus du monde entier. L’IA y occupait près de la moitié du programme : IA et « transformation numérique », « workshop » sur « l’analyse des données énergétiques », conférence sur l’IA et la recherche & développement… En guest star, des responsables de Siemens et Microsoft. Dans la bouche de nombreux intervenants, le message est clair : énergie et tech forment un nouveau « power couple » (« couple de pouvoir ») et doivent avancer ensemble.
Des peluches en forme de pieuvre décorent le stand Kraken. Amir Orad, PDG de l’entreprise énergétique britannique spécialiste de la numérisation, est enthousiaste. « Dans le domaine de l’énergie, nous serons confrontés à de nombreux défis multidimensionnels. L’intelligence artificielle peut être utilisée pour résoudre ces problèmes », affirme-t-il.
Absence de transparence
Il cite, en vrac, la rationalisation de la production d’électricité renouvelable, la gestion de la demande croissante en énergie des véhicules électriques et même le dérèglement climatique comme champs d’action possible de l’IA. « Le remplacement d’infrastructures énergétiques datées peut prendre beaucoup de temps, mais les logiciels peuvent être mis à jour beaucoup plus rapidement », argumente le chef d’entreprise, qui voit dans l’IA un moyen à court terme d’améliorer l’efficacité énergétique en Europe.
« Nous ne pouvons pas accepter de travailler uniquement avec une boîte noire »
Cependant, dans les allées du salon, les avis restaient partagés. L’absence de transparence sur le fonctionnement de certains outils d’intelligence artificielle inquiète. « Nous ne pouvons pas accepter de travailler uniquement avec une boîte noire, expliquait Yvonne Ruwaida, stratège commerciale chez Vattenfall Distribution, une entreprise énergétique suédoise. Nous sommes une infrastructure cruciale, nous devons comprendre ce qui se passe et le contrôler. »
Derrière les discours commerciaux, les nombreux experts interrogés par Reporterre sont unanimes : ChatGPT et l’IA générative sont loin. Les technologies déployées dans le secteur électrique relèvent surtout d’algorithmes plus classiques, des versions moins avancées d’intelligence artificielle.
Coller en temps réel à la demande
Ils sont aujourd’hui omniprésents sur le marché européen de l’électricité, en particulier le marché journalier, où producteurs et fournisseurs vendent et achètent de l’électricité jusqu’à quinze minutes avant sa livraison. L’objectif est de coller en temps réel à la réalité de la demande pour éviter la surproduction et limiter la hausse des prix. L’automatisation et les calculs rapides y occupent un rôle central. Les algorithmes permettent aux entreprises de réagir vite, sans dépendre d’un bureau ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour réaliser toutes les opérations.
Ces dernières années, ces innovations ont aussi permis à de plus petites entreprises, qui produisent pour la plupart de petites quantités d’énergie solaire ou éolienne, de se lancer sur ce marché très compétitif et de vendre l’électricité qu’elles produisent sur le marché européen. Sans ces innovations, ce serait quasi impossible pour elles.
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S’appuyant sur des données climatologiques, l’historique et les habitudes du marché, les entreprises anticipent les variations de leur production et de celles de leurs concurrents, ainsi que l’évolution de la demande des consommateurs. « Si j’arrive à savoir en avance que le soleil va briller, je sais que l’énergie solaire va beaucoup produire », résume à Reporterre Mike Coulten, chargé du développement commercial de Navitasoft, l’une des entreprises de logiciels leader du secteur. Un avantage compétitif indéniable pour savoir quand vendre et quand acheter.
Revu en 2024, le Remit, le règlement européen qui régit l’intégrité et la transparence du marché de gros de l’énergie, oblige les entreprises à déclarer aux autorités de régulation les algorithmes utilisés pour faciliter le trading. Mais ces dernières ne disposent pas d’outils permettant de comprendre quel algorithme domine le marché, quel est leur rôle dans les décisions des acheteurs et des vendeurs ou leurs potentiels effets sur le prix et la consommation énergétique.
Une pratique multipliée par 30 en 5 ans
Reporterre, pour comprendre l’ampleur du trading algorithmique sur le marché européen de l’électricité, a envoyé des demandes d’accès à des informations publiques aux autorités de régulation des marchés énergétiques de chaque pays d’Europe. Selon les pays, entre 0 % et 13 % des entreprises utiliseraient ces technologies. Le phénomène concerne surtout les grandes entreprises du secteur, celles qui effectuent la majeure partie des transactions.
« Le trading algorithmique existe largement et depuis longtemps sur les marchés financiers », dit de son côté la Commission de régulation de l’énergie (CRE). Son arrivée sur les marchés de gros de l’électricité était prévisible en raison du développement progressif de ces derniers et de l’arrivée de nouveaux acteurs.
« Les stratégies pour manipuler le marché n’ont pas changé, mais peuvent être mises en place plus rapidement »
Les chiffres de l’institution chargée de surveiller les marchés en France sont sans appel : depuis 2022, le développement du trading algorithmique est à l’origine d’une explosion du nombre de transactions sur le marché européen de l’énergie. En janvier 2020, la CRE recensait moins de 5 millions d’ordres d’achat ou de vente donnés sur ces marchés. En janvier 2023, l’institution en dénombrait 20 millions. En janvier 2025, plus de 140 millions.
Déjà pointée du doigt par la CRE dans son rapport de surveillance de 2023, l’augmentation des transactions inquiète plusieurs autorités de régulation européennes. Le système repose sur sa transparence et sa fluidité. Toute manipulation du marché met l’ensemble de l’édifice à risque et pourrait entraîner une augmentation artificielle des prix, une note que finissent par payer tous les consommateurs d’électricité.
« Les stratégies pour manipuler le marché n’ont pas changé, mais peuvent être mises en place plus rapidement », détaille l’Autorité néerlandaise de la consommation et des marchés (ACM). L’augmentation des transactions rend aussi ces comportements plus difficiles à repérer.
Risque d’augmentation artificielle des prix
Plus au sud, l’Espagne affronte déjà des formes de manipulation du marché exploitant les zones grises dans la régulation des nouvelles technologies commerciales. L’année dernière, l’autorité espagnole des marchés a mené au moins trois enquêtes concernant l’utilisation de plateformes automatisées et d’algorithmes pour manipuler le marché lors d’échanges d’électricité vers et depuis la frontière française.
Les trois entreprises ciblées auraient eu recours au « quote stuffing ». Consistant à émettre des milliers d’offres de vente et d’achat par seconde avant de les annuler, cette pratique sert surtout à ralentir les concurrents en les forçant à analyser des milliers d’informations.
Au-delà de ces cas individuels, régulateurs et chercheurs s’inquiètent de l’émergence de nouvelles formes de collusion. « Si les algorithmes sont très similaires, ils pourraient apprendre de la même manière et réagir de la même manière, explique Camille van Niel, économiste à l’ACM. Théoriquement, cela pourrait permettre une augmentation artificielle des prix. » Les autorités de régulation travaillent déjà à une nouvelle version du règlement Remit, prévue avant l’été.
Cette enquête s’inscrit dans le cadre d’un travail à long terme sur l’IA dans le marché de l’électricité financé par l’European AI and Society Fund.