Comment vaincre la résistance aux antibiotiques ? Par la « phagothérapie »

18 février 2016 / Alain Dublanchet, Olivier Patey et Michèle Rivasi



Devant la multiplication préoccupante des résistances aux antibiotiques, les auteurs de cette tribune défendent le recours aux bactériophages, des virus infectant les bactéries pathogènes. Un colloque se tient aujourd’hui sur cette alternative.

Alain Dublanchet est microbiologisgte au centre hospitalier intercommunal de Villeneuve-Saint-Georges, Olivier Patey est médecin infectiologue au centre hospitalier intercommunal de Villeneuve-Saint-Georges et Michèle Rivasi est députée européenne EELV, professeure agrégée en biologie. Ils participent à un colloque sur ce thème jeudi 18 février.


L’étude Burden BMR, conduite par l’Institut national de veille sanitaire et remise en septembre 2015 à la ministre de la Santé, a permis de mesurer les conséquences de l’antibiorésistance, qui provoquerait 13.000 décès par an en France. Les prévisions pour les années à venir prévoient une explosion du nombre de victimes. Or, la phagothérapie peut être une réponse pour lutter contre ce nouveau fléau.

Les bactériophages (ou phages) sont des virus qui attaquent les bactéries, qu’ils reconnaissent spécifiquement, pour les tuer. La phagothérapie est l’utilisation de ces virus particuliers pour traiter certaines maladies infectieuses bactériennes. Bien que largement utilisée avant la découverte des antibiotiques, la phagothérapie a été abandonnée par les pays occidentaux, séduits par les avantages de l’antibiothérapie. Depuis environ une décennie, la réintroduction des phages est repensée face à l’évolution de la multirésistance des bactéries et à l’absence de développement de nouveaux antibiotiques.

Il n’a jamais été signalé d’effets secondaires graves dans l’organisme soigné

La recherche s’accélère et les résultats s’accumulent. Avec l’aide de la biologie moléculaire, qui s’est développée grâce aux phages, on découvre aujourd’hui des propriétés intéressantes chez ces virus bactériens « mangeurs de bactéries ». Dans ce contexte, il est envisagé de réhabiliter la phagothérapie dans le domaine médical mais aussi vétérinaire, agricole ou même environnemental. Uniquement adaptés aux bactéries pathogènes que l’on souhaite attaquer, les phages thérapeutiques ne détruisent que les bactéries nuisibles et respectent les bactéries utiles, à l’instar des flores bactériennes nécessaires au bon fonctionnement d’un organisme. C’est pourquoi il n’a jamais été signalé d’effets secondaires graves dans l’organisme soigné. Les phages agissent rapidement et se répliquent en présence de la bactérie cible. La phagothérapie pourrait donc être utilisée dans le cas d’infections bactériennes en impasse thérapeutique pour cause de multirésistance aux antibiotiques.

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Des phages lambda s’attaquant à une bactérie Escherichia coli.

En 2012, dans un rapport, le Centre d’analyse stratégique proposait de « clarifier le statut réglementaire de la phagothérapie et de mettre en place un programme de recherche afin d’évaluer son potentiel thérapeutique ». Sans attendre cette clarification, des initiatives publiques et privées ont été prises pour concevoir des médicaments conforment qui utiliseraient les phages. Dans le monde, il faut signaler que certains pays de l’Europe de l’Est n’ont jamais abandonné la phagothérapie même s’ils ont aussi adopté l’antibiothérapie considérée, à juste titre, comme l’un des plus grands succès du monde occidental.

Des assemblages complexes, hétérogènes et variables 

On peut citer le cas de Serge X., victime d’un accident de la route en 1975. Opéré pour une fracture ouverte du tibia, qui a nécessité la pose d’une plaque puis une greffe osseuse un mois plus tard, il a vu sa plaie s’infecter et une ostéite se déclarer, ce qui a conduit au retrait de la plaque et à une immobilisation pendant neuf mois, suivie de multiples rechutes et longs séjours à l’hôpital. Serge X. a appris, après 35 ans d’évolution, qu’il était infecté par un staphylocoque doré impossible à traiter et qu’il lui faudrait envisager l’amputation… C’est alors qu’il a découvert une thérapie ancienne encore pratiquée en Géorgie : la phagothérapie. Il a décidé de partir se faire soigner dans le centre médical de Tbilissi en novembre 2012. Il en est revenu très amélioré. Ce cas n’est pas le seul, plusieurs malades ont tenté leur chance dans un tourisme médical qui ne peut être recommandé et ne doit pas perdurer, car les frais sont entièrement à la charge des malades, dont le déplacement n’est pas toujours possible ni recommandé. Ainsi est-il urgent de légiférer sur la phagothérapie afin de définir un cadre légal et de prévoir un programme de recherche soutenu par les autorités publiques.

La phagothérapie a été introduite avant l’essor de l’industrie pharmaceutique, qui a développé des médicaments chimiquement définis, ce qui autorise des études pharmacologiques précises (dosage et diffusion) et permet de codifier les traitements (posologie). Les bactériophages de nature biologique sont, quant à eux, des assemblages complexes, hétérogènes et variables. Il parait difficile, sinon impossible, de produire des bactériophages selon les processus actuellement bien codifiés de la pharmacopée. Quand bien même celle-ci serait adaptée, elle ne conduirait pas à un dépôt de brevet, garant d’un retour sur investissement, car nous touchons ici au vivant, domaine non brevetable. Enfin un traitement, pour être pleinement efficace, devrait être personnalisé. Des centres consacrés à la phagothérapie pourraient développer les moyens d’y parvenir en relation avec des banques de phages. Il parait donc nécessaire de développer un nouveau paradigme pour cette pratique, qui doit impérativement impliquer les pouvoirs publics, les autorités sanitaires et les centres de recherche publique. Puisse cette voie d’avenir, sortant des sentiers battus du brevet marchant (on ne brevète pas le vivant), être explorée et soutenue.




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Lire aussi : Contre la résistance aux antibiotiques, une thérapie écolo : la phagothérapie

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : des bactériophages au microscope. Flickr (ZEISS Microscopy/CC BY-NC-ND 2.0)
. phages : Wikipedia (Madboy/CC BY-SA 3.0)

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