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EnquêteQatar 2022

Des compétitions sportives plus écolos, c’est possible ?

Les grandes compétitions sportives aggravent la crise écologique. Que faire ? Certains ne jurent que par la compensation carbone. D’autres veulent ralentir et limiter les événements. Ou bien faut-il tout arrêter ? [2/2]

Dans un monde bouleversé par le changement climatique, est-il toujours souhaitable d’organiser de grandes compétitions sportives ? Avant la Coupe du monde au Qatar, Reporterre a mené l’enquête. [2/2].


Déplacements massifs en avion, pistes de ski au milieu du désert, jardins rasés pour construire des piscines olympiques... Les grandes compétitions sportives aggravent la crise écologique. « Organiser des évènements qui génèrent autant d’empreinte carbone et de destruction, ce n’est plus possible », assure l’économiste du sport Christophe Lepetit. Alors, on fait quoi maintenant ? Des pistes existent pour ramener la Coupe à la raison : compensation carbone, décroissance ou arrêt pur et simple. Reporterre les passe au crible.

1 — La compensation carbone, un « écran de fumée »

Jeux olympiques, Coupes du monde, tours cyclistes, tournois de tennis... Les organisateurs le promettent tous : leur compétition serait « neutre en carbone ». En clair, les émissions de gaz à effet de serre des tournois seraient intégralement compensées en soutenant des programmes de réduction ou de séquestration de CO2. Les Jeux olympiques 2024 à Paris se veulent même « à contribution positive pour le climat ». « Les décideurs, comme le CIO ou la Fifa, sont des rassuristes technophiles : ils pensent pouvoir maintenir des organisations gigantesques en achetant des droits à polluer », analyse Pierre Rondeau, économiste du sport.

« Ils achètent des droits à polluer »

Pourtant, l’efficacité de ces programmes n’est pas garantie. Comme l’a montré un rapport de l’ONG belge Carbon Market Watch pour la Coupe du monde au Qatar, ils relèvent du greenwashing : la Fifa a sous-estimé ses émissions, et le petit émirat a créé son propre standard de crédit carbone, pour faire passer des projets aux retombées douteuses.

Des abus possibles avant tout parce que ce concept reste très flou : « La neutralité carbone n’est définie nulle part dans le droit, expliquait à Reporterre Me Arnaud Gossement, avocat spécialiste en droit de l’environnement. Pas même dans l’Accord de Paris sur le climat. L’article 4 de l’accord ne crée qu’une sorte d’obligation de reporting [communication de données] entre les États, pas quelque chose que vous pouvez invoquer devant un tribunal. »

Le collectif Saccage 2024 manifestant contre les JO de Paris, février 2021. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Jérôme Santolini, coordinateur du collectif Scientifiques en rébellion, n’hésite pas à parler de « leurre » permettant aux instances sportives de continuer à polluer. Pour le chercheur, prétendre compenser des dommages avérés par des mesures futures et à l’efficacité incertaine « n’a pas de sens ». « On ne peut pas troquer un écosystème d’arbres centenaires contre des jeunes pousses. C’est un écran de fumée pour continuer le business as usual. »

2 — Moins de compétitions et de déplacements : « organiser la décroissance »

Aujourd’hui, la tendance est à toujours plus d’équipes, de compétitions, d’argent, de stades, de matchs retransmis en continu, de sponsors... « C’est cette même démesure qui a conduit nos sociétés au bord du précipice écologique : la croyance en l’absence de limites aux possibilités de l’humain, comme à celles de la planète », explique Jérôme Santolini. Le chemin à suivre, selon lui : « Moins, moins, moins. » « Il faut décélérer et organiser la décroissance », déclare aussi Christophe Lepetit.

« Les instances doivent alléger les calendriers », propose le géopolitologue Jean-Baptiste Guégan. Plutôt que d’organiser des Coupes du monde tous les deux ans, comme l’envisageait la Fifa, « il faut accepter de ralentir et d’en faire moins ». Une façon de réduire la pollution liée au transport des spectateurs, qui représente la principale source d’émissions des grands évènements sportifs.

Ralentir ? Un moyen, aussi, de respecter le corps et la santé psychologique des athlètes, comme l’a confié à Reporterre le champion cycliste Guillaume Martin : « Certains coureurs n’en peuvent plus. Les attentes sont fortes, on nous demande sans cesse de dépasser nos limites. Ces dernières années, de nombreux coureurs ont tout arrêté à cause de burn-out, de dépressions ».

Mais pour les organisateurs, cela signifie s’asseoir sur leur principale source de profits. Comme la Fifa l’indique elle-même, « la grande majorité (environ 95 %) des revenus de l’organisation proviennent de la vente de droits de télévision, de marketing, d’hospitalité et de licence liés à la Coupe du monde ». Pour le Qatar, les revenus issus des droits télévisés avoisineraient 3,5 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros).

Coupe du monde féminine de la Fifa, Canada, 2015. Flickr / CC BY 2.0 / GoToVan

Autre piste : synchroniser les compétitions féminines et masculines, qui se déroulent souvent sur des sites différents. Quant aux compétitions d’athlétisme, de golf, de tennis ou encore de cyclisme, éparpillées sur le globe, « il faudrait harmoniser les calendriers en faisant une saison des tournois européens, celle des tournois africains... pour éviter que les sportifs changent sans cesse de continents », propose Jean-Baptiste Guégan.

Enfin, pour Christophe Lepetit, « les instances doivent durcir leur cahier des charges ». En 2014, le Comité international olympique s’est engagé à promouvoir un sport de demain plus durable, insistant sur la notion d’« héritage » et la réduction de l’empreinte environnementale de ses compétitions. « Il faut aller beaucoup plus loin, avec des lignes rouges très claires pour sortir du gigantisme : imaginer des compétitions avec des spectateurs locaux se déplaçant uniquement en mobilité bas carbone, dans des endroits où les infrastructures existent déjà ou seraient assurément utiles une fois l’évènement passé », poursuit Christophe Lepetit. Romain Métairie et Sylvain Mouillard, journalistes à Libération, proposent d’organiser les Jeux olympiques sur un site olympique fixe. Pour nos confrères, Athènes, « berceau de l’olympisme », est la « candidate idéale ».

3- Faut-il tout arrêter ?

Au vue de l’urgence climatique, ne faudrait-il pas se passer des grandes compétitions sportives ? « Ce serait une hérésie », réagit Jean-Baptiste Guégan, auteur de Géopolitique du sport — une autre explication du monde (éd. Breal, 2017) : « Les évènements sportifs internationaux sont l’un des rares moments où l’humanité se rassemble. Ce sont les Nations unies puissance cent. Le sport est le reflet de nos sociétés et de nos relations internationales. Il nous permet de comprendre l’ampleur des défis qui s’offrent à nous, y compris ce que nous devons entreprendre pour lutter contre la crise climatique. »

Un point de vue partagé par Christophe Lepetit, qui voit dans ces compétitions, et leurs acteurs, « de potentiels vecteurs de changement et d’éveil ». « S’ils parviennent à ralentir la cadence, deviennent des ambassadeurs du train et adoptent une alimentation moins carnée, cela aura plus de force que n’importe quel discours de chef d’État ou de climatologue. »

Mais pour Pierre Rondeau, il existe néanmoins « un risque non négligeable que les instances du sport produisent des compétitions internationales toujours plus hors sol, avec des infrastructures toujours plus climatisées pour échapper aux dérèglements du climat et continuer à faire des profits. » Dans ce scénario du pire, en passe de se réaliser, « il faudra les débrancher pour éviter de sombrer dans le chaos climatique ».

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