« Contre la contestation des projets inutiles, l’État permet une justice d’exception »

Durée de lecture : 4 minutes

22 novembre 2014 / Entretien avec Stéphane Vallée

Des rassemblements contre la violence policière se déroulent samedi 22 novembre. Ils visent à protester contre la répression très forte des luttes contre les destructions écologiques. Pour Stéphane Vallée, avocat d’activistes à Notre-Dame-des-Landes, « l’État associe la contestation aux grands projets dits inutiles et imposés à l’image du terrorisme, permettant ainsi une justice d’exception ».


Ce samedi auront lieu à Nantes et dans d’autres villes des rassemblements contre les violences policières. À Nantes, plus de deux cents personnes participent à une action d’auto-dénonciation en signe de solidarité avec les inculpés de la manifestation du 22 février. Ce jour-là, des violences avaient émaillé la manifestation de Nantes, largement suscitées par la police. Plusieurs manifestants avaient été gravement blessés.

Cet acte, qui se veut symbolique, a notamment pour but de dénoncer la répression croissante qui s’abat sur les opposants aux projets imposés. Stéphane Vallée, avocat en charge de personnes inculpées autour du dossier de Notre-Dame-des-Landes, remet aujourd’hui les lettres « d’auto-dénonciation » au procureur de Nantes.

- Télécharger la lettre :

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Reporterre - En quoi consiste cette action ?

Stéphane Vallée - Il s’agit d’une lettre, signée individuellement par plus de deux cents personnes, qui indiquent avoir participé à la manifestation du 22 février avec les mêmes chefs d’inculpation que les personnes passées en jugement. L’idée de cette lettre a été développée au cours de réunions avec des collectifs anti-répression, elle est le fruit d’une réflexion sur les différents moyens de porter une parole d’opposition.

Pour moi, c’est une première, et en tant qu’avocat, accompagner un processus au cours duquel des personnes se déclarent coupables, est assez étrange : c’est déroutant mais pas illogique. Car le but est aussi d’alerter sur le fait qu’il y a un ciblage particulier sur des dossiers comme celui de Notre-Dame-des-Landes, comme c’est le cas pour Enguerrand.

En quoi le cas d’Enguerrand, emprisonné suite au 22 février, est-il emblématique ?

Enguerrand a été condamné à un an de prison ferme, assorti d’une interdiction de manifester pendant trois ans. Il lui reste un peu plus de quatre mois à purger. Il est passé devant le juge d’application des peines il y a deux semaines, et devait bénéficier d’un aménagement lui permettant de sortir de prison tout en portant un bracelet électronique.

Le juge d’application des peines avait accepté, étant donné qu’il avait un excellent dossier en tant que prisonnier. Mais le procureur a immédiatement fait appel, ce qui est loin d’être habituel, et cet appel est suspensif. Il reste donc en prison et a entamé une grève de la faim. Pour moi, la décision du procureur est politique, je ne me l’explique pas autrement.

Que risquent les personnes qui participent à cette action d’auto-dénonciation ?

Sa portée est avant tout symbolique. Judiciairement, il n’y a pas de grands risques. Après, la question est de savoir ce que feront les services de renseignement avec cette masse de noms de personnes ouvertement déclarées comme opposants ou militants.

- Stéphane Vallée -

Notre-Dame-des-Landes, le barrage de Sivens, la ferme-usine des mille vaches... Comment percevez-vous le traitement réservé à ceux qui s’opposent à ces projets ?

Au-delà des projets eux-mêmes, l’opposition porte sur une vision plus globale de la société et de l’écologie. Si ces contestations ont des bases communes, elles sont aussi similaires dans leur traitement judiciaire. On retrouve une même volonté de museler et réprimer ces mouvements contestataires, en les diabolisant.

Très clairement, l’opposition à ces projets est hétérogène. Mais l’image qui en est donnée est uniforme et caricaturale, on ne parle que de « casseurs », alors que dans la réalité c’est très différent. Et cela permet à l’État de justifier et d’augmenter encore la répression de ces mouvements.

Par ailleurs, on constate des inégalités marquées : certaine personnes poursuivies le 22 février l’ont été pour avoir transporté des pétards ou des fumigènes, comme on en voit dans la plupart des manifestations. Habituellement, il y a rarement des poursuites pour ces motifs. Mais c’est le cas dans des dossiers comme Notre-Dame-des-Landes, où les personnes arrêtées sont chargées de tout ce qui est judiciairement possible dans le cadre d’une manifestation, comme le refus d’obtempérer, ou le fait d’avoir une « arme par destination », comme un bâton de berger ou même un tracteur.

Depuis quand avez-vous constaté cette évolution ?

Pour moi, il y a eu clairement un basculement après l’opération César destinée à déloger les opposants de la Zad de Notre-Dame-des-Landes en octobre 2012. Depuis, on constate que l’État associe la contestation aux grands projets dits inutiles et imposés à l’image du terrorisme, permettant ainsi une justice d’exception, comme c’est le cas pour Enguerrand.

Le gouvernement justifie la répression par l’idée d’État de droit. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

On est effectivement dans un État de droit. Mais il n’y a pas d’égalité judiciaire entre les citoyens. Sur Sivens, par exemple : un manifestant lance des cailloux en direction des forces de l’ordre, il comparait devant un tribunal pour violence. Un gendarme tue un manifestant (même sans intention de donner la mort), il n’est même pas mis à pied, ni inquiété judiciairement, en tous cas pour l’instant... Il y a une inégalité manifeste de traitement.

- Propos recueillis par Isabelle Rimbert


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Source et photos : Isabelle Rimbert pour Reporterre

. Portrait du chapô : extrait de l’album Tous Camille.

Lire aussi : Le mouvement écologiste, nouvel ennemi intérieur.


Cet entretien a été réalisé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :



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