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Reportage — Étalement urbain

Contre la spéculation foncière, des paysans reprennent des terres dans le Jura

Les ceps de vigne morts sont arrachés lors de l'action des Soulèvements de la terre, le 29 janvier 2022.

Dans le Jura, plus de 600 personnes ont défriché puis occupé, le 29 janvier, 2 hectares de vigne en friche depuis 2008. Cette action des Soulèvements de la terre, a mobilisé syndicalistes paysans, militants écologistes et mouvement autonome.

Passenans (Jura), reportage

« Vous voyez les gens avec des gilets jaunes ? Ce sont les chefs d’équipe. Chacun d’eux va prendre en charge une trentaine de personnes et défricher quatre rangs de ceps de vigne », planifie Arnaud, mégaphone solidement tenu en main. Face à lui, plus de 600 personnes, venues des quatre coins de la France, ont fait le déplacement jusqu’à Passenans, petit bourg aux pieds du Jura. Ce 29 janvier, le village est le théâtre d’une action des Soulèvements de la terre, en grande partie menée par la Confédération paysanne, avec le soutien d’organisations écologistes telles qu’Extinction Rébellion et les Amis de la Terre, ou encore d’une partie du mouvement autonome. Après avoir déambulé en cortège dans le village, les militants s’apprêtent à nettoyer près de 2 hectares de vignes laissés à l’abandon depuis 2008.

Faute de volume sonore, les quelques consignes données par Arnaud se perdent dans le vent. Qu’importe, chacun retrousse ses manches et une multitude de paysans, flanqués de leurs alliés du jour, entrent sur la parcelle privée. Le chantier est conséquent : le terrain est pentu et recouvert de ronces et d’églantiers. Depuis l’aurore, des broyeurs débroussaillent une partie de la parcelle, mais le plus gros reste à la charge des petites mains.

Arnaud donne les consignes au mégaphone. © Guillaume Bernard/Reporterre

Dans un joyeux bazar, chacun trouve de quoi s’occuper. Il faut déraciner les ceps de vigne morts et les arbustes, arracher les piquets, ou encore, pour les moins rompus à l’utilisation d’outils, récupérer les fils de fer abandonnés. Une chorale prend place au sommet de la vigne et reprend des chants paysans féministes pour donner du baume au cœur des travailleurs et travailleuses du jour. Des feux s’allument en contrebas, alimentés par une calèche chargée de bois mort. À la fin de la journée, ces 2 hectares de vignes appartiendront à ceux qui les travaillent.

La parcelle de vigne en train d’être défrichée. © Guillaume Bernard/Reporterre

16 000 paysans en moins chaque année

Steve Gormally, viticulteur habitant Passenans et porte-parole de la Confédération paysanne du Jura, a vu cette parcelle laissée peu à peu à l’abandon. « Là, devant vous, il n’y a que 2 hectares, en tout le domaine en compte 8. C’était une exploitation familiale, mais au moment de la transmission le fils a vendu ses parts au groupement foncier viticole ABJ. Ces derniers ont fait quelques tentatives pour cultiver la terre, puis ils l’ont laissée en friche. »

Or, laisser de la vigne en friche aussi longtemps est inacceptable pour le syndicat paysan. « C’est nocif à tout point de vue : on détruit de l’emploi potentiel en empêchant d’autres paysans de venir cultiver et on contribue à la désertification des campagnes », explique Nicolas Girod, porte-parole national de la Confédération paysanne et producteur de lait à Comté dans le Jura. Selon son syndicat, 16 000 paysans quittent le métier chaque année.

Jean, paysan alsacien, est venu d’Alsace avec son tambour. © Guillaume Bernard/Reporterre

La bonne réputation des vins du Jura, cultivés à plus de 50 % en agriculture biologique, permet de vivre sur des exploitations relativement petites. « On estime que 2 hectares de vignes suffisent à faire vivre une personne. Sur mon exploitation, nous sommes trois personnes pour 5 hectares cultivables : ma compagne, un salarié et moi », détaille Steve Gormally.

Or les opérations comme celle du groupe ABJ, qui s’apparentent à de la spéculation foncière, alimentent une des craintes des paysans : voir le prix de la terre s’envoler. « Ces dernières années, le Jura a accueilli beaucoup de néo-paysans. Cela a été rendu possible parce que les prix de la terre restaient abordables. Mais comme nos vins deviennent rares et recherchés, on a vraiment peur que les opérations de spéculation foncière fassent exploser le prix des terres et empêchent les nouvelles installations », résume Steve Gormally.

© Guillaume Bernard/Reporterre

Cette appréhension est d’autant plus forte que, fin novembre 2021, le viticulteur jurassien Jean-François Ganevat, sacré vigneron de l’année en 2018 par la Revue du Vin de France, a vendu ses 13 hectares de vignoble situés à une trentaine de kilomètres de Passenans, au milliardaire russe Alexander Pumpyanskiy pour 48 000 euros l’hectare. « Dernièrement, dans le coin, un pré non cultivé s’est vendu 60 000 euros l’hectare alors que des vignes en production se vendent environ 30 000 euros l’hectare. C’est un cas exceptionnel, mais pour nous il est particulièrement révélateur d’appétits financiers qui se réveillent », s’alarme Steve Gormally.

Montée de l’accaparement des terres par des sociétés

Pourtant, depuis 1960 et la loi d’orientation agricole, la France s’est dotée d’un outil permettant d’assurer la transparence du marché foncier rural : les sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer). Ces sociétés anonymes, chargées de la gestion d’un service public, contrôlent les transactions foncières. « Ce sont elles qui régulent les prix, orientent les paysans vers l’installation, empêchent que les prix augmentent trop », résume Nicolas Girod.

Il existe toutefois un moyen assez simple de contourner cette régulation : l’achat sociétaire. En deux mots ? Au lieu de vendre des terres, les propriétaires agricoles vendent des parts des sociétés auxquelles sont attachées ces terres. Comme la Safer ne peut intervenir que lorsqu’il y a une vente foncière, ou que la totalité des parts sociales d’une société agricole est vendue, l’achat de parts sociales passe sous ses radars.

« C’est ce fonctionnement qui a permis que les 2 hectares de vignes que nous allons occuper aujourd’hui tombent en friche », rappelle Steve Gormally. Exemple plus marquant encore, c’est aussi le montage sociétaire qui a permis l’achat de 1 700 hectares de blé, de colza et d’orge dans l’Indre, par deux entreprises et des particuliers chinois, entre 2015 et 2016.

Mathieu et Renaud sont venus de la Meuse pour l’action. © Guillaume Bernard/Reporterre

Mathieu, éleveur dans la Meuse, pince calée sur l’épaule et mains usées, opine : « Le contrôle de la Safer permet que les ventes de foncier soient faites à visage découvert. Dans ce système, si quelqu’un abuse, ses voisins le savent. Cela ne l’empêchera pas forcément d’agir, mais ça peut avoir un poids. Avec les ventes sociétaires, personne ne sait rien du prix de la terre et cela laisse la porte ouverte à toutes les spéculations. »

L’action de ce jour a beau être illégale — puisqu’il s’agit de pénétrer sur une propriété privée sans le consentement des propriétaires — le rapport de force numérique établi par les activistes des Soulèvements de la terre empêche toute manœuvre des forces de l’ordre, qui se contentent d’observer le joyeux manège à distance.

Lancées en partie avec le mouvement squat, les actions des Soulèvements de la Terre permettent, en ce 29 janvier, que la Confédération paysanne du Jura se mette littéralement à squatter une terre. Comme dans toute occupation, il faudra désormais défendre le lieu et le pérenniser. « Ce qui s’est passé aujourd’hui n’est que le début de l’histoire. Nous souhaitons qu’un collectif vienne cultiver ces 2 hectares. Il va aussi falloir dialoguer avec la préfecture, la Safer et la société de viticulture pour légaliser cette occupation. » La réaction des propriétaires légaux de la parcelle se fait également attendre. À ce jour, ils ne semblent pas s’être fait connaître.

Dans la suite de cette lutte, la Confédération paysanne du Jura pourra également compter sur le soutien des autres activistes des Soulèvements de la Terre. « Les liens et la solidarité qui se créent depuis le lancement de ces actions sont primordiaux. Ce sont eux qui font que nous sommes capables de faire une journée de route pour aller soutenir des camarades à l’autre bout de la France », souligne Laura, militante au sein des Soulèvements de la terre. Pour les activistes du mouvement, deux nouveaux rendez-vous sont déjà prévus : le 5 mars à Lyon contre Bayer-Monsanto et le 26 mars, dans les deux Sèvres, contre les mégabassines.

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