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Reportage — Luttes

Mégabassines : bataille contre le « hold-up sur l’eau » de l’agriculture intensive

Manifestation contre la bassine à Mauzé-sur-le-Mignon, le 22 septembre 2021.

Accompagnés de tracteurs ou de moutons, des centaines d’agriculteurs ont dénoncé le 22 septembre le chantier de la première des seize « mégabassines » prévues dans le Marais poitevin (Deux-Sèvres). Ces réserves d’eau, selon eux, ne bénéficieront qu’à l’agriculture intensive et mettront en péril une ressource déjà raréfiée par le changement climatique.

Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres), reportage

Une dizaine de moutons se faufilent en bêlant entre les jambes des gendarmes qui, malgré leur étonnement, restent de marbre. Les bêtes semblent perdues dans cet immense cratère de terre jaune et craquelée. Pas le moindre brin d’herbe à se mettre sous la dent. Le chien de berger tente alors de rassembler ce petit troupeau qui s’éparpille rapidement sous les hourras des militants criant « Des brebis, pas des bassines ! ». Environ 600 personnes étaient réunies mercredi 22 septembre à Mauzé-sur-le-Mignon, dans le Marais poitevin (Deux-Sèvres), pour bloquer le chantier d’une future réserve d’eau contre laquelle se battent des associations environnementales et une partie du monde paysan.

La manifestation était organisée par la Confédération paysanne, les Soulèvements de la terre et le collectif Bassines non merci. Une vingtaine de tracteurs, dont certains venus de Saint-Colomban (Loire-Atlantique), sont partis de Niort en début d’après-midi, suivis par un long cortège de véhicules qui a ralenti la circulation pendant plusieurs heures. Une fois arrivés sur le chantier de la future bassine, ils ont réussi à stopper les travaux pour le reste de la journée. « On a lâché les moutons, qui reprennent symboliquement le terrain sur cette bassine artificialisée. On se bat contre le système productiviste, pour préserver la ressource en eau, pour une irrigation répartie équitablement et pour nourrir les citoyennes et citoyennes », explique un militant.

Mais qu’est-ce qu’une bassine ? Imaginez une gigantesque piscine de 8 à 10 hectares (entre 11 et 14 terrains de football) creusée au beau milieu des champs. Profonde de 10 à 15 mètres et entourée de mini-digues, elle est rendue étanche par une couche de plastique avant d’être remplie par de l’eau pompée dans la nappe phréatique en hiver. De quoi garantir l’approvisionnement de certaines fermes durant les sécheresses estivales. Mais, selon les opposants, ces réserves ne profiteront qu’à une poignée d’agriculteurs qui pratiquent une culture intensive — notamment du maïs — très gourmande en eau. Ils estiment également que ces constructions vont bétonner des terres, diminuer les débits des rivières et détruire la biodiversité. Et ils dénoncent enfin l’accaparement de l’eau, un bien commun qui devient rare avec le réchauffement climatique. « Nous luttons contre un modèle productiviste. Un véritable hold-up sur l’eau au bénéfice d’une minorité », dénonce Nicolas Girod, porte-parole national de la Confédération paysanne.

Un troupeau sur le site du projet de bassine. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

La recharge de la nappe insuffisante

La bassine à Mauzé-sur-le-Mignon est la première des seize qui devraient être construites dans le Marais poitevin d’ici à 2024. « Ce ne sont pas des bassines, mais des “réserves de substitution” », nous répond la personne qui tient le standard téléphonique de la Coop de l’eau 79, qui porte le projet. Sur son site internet, cette société coopérative vante un système « unique en France » pensé pour « la transition agroécologique ». « Grâce à ces réserves, nous pourrons réduire de 70 % les prélèvements d’eau autorisés en été », dit à Reporterre François Pétorin, administrateur de la Coop de l’eau et agriculteur irrigant dans la région. Pourtant, la Confédération paysanne locale ne fait pas les mêmes calculs. « Bien sûr, la Coop de l’eau réduira les prélèvements estivaux. Mais en fin de compte, elle prévoit de pomper 12 millions de mètres cubes d’eau par an, alors qu’auparavant, on pouvait en pomper 10 millions entre avril et octobre. Les prélèvements seront donc plus importants », dit Amandine Pacault, l’une des porte-paroles du syndicat agricole.

De plus, pomper la nappe phréatique en hiver pourrait entraîner des sécheresses plus précoces en été, comme l’explique Benoît Biteau, eurodéputé Europe Écologie-Les Verts (EELV), arrivé tout juste de Bruxelles pour soutenir les manifestants. « Une étude du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) qui sera bientôt dévoilée explique qu’il faut du temps pour remplir une nappe phréatique. Et qu’en pompant l’eau en hiver, son niveau n’atteindra jamais un niveau satisfaisant. » Même la Coop de l’eau est consciente de la raréfaction de la ressource. « C’est vrai que les modèles du BRGM montrent que nous aurons une, voire deux années sur dix où nous risquons de ne pas pouvoir remplir les réserves. Ceci à cause d’hivers trop secs qui ne rempliraient pas assez les nappes phréatiques », concède François Pétorin. De son côté, l’Agence régionale de santé (ARS) avait donné en 2016 un avis défavorable au projet, estimant que les nappes du département ont une faible capacité de recharge annuelle. « Le niveau de la nappe s’apprécie chaque année largement en fonction de la pluviométrie hivernale. C’est pourquoi il est important de pouvoir limiter les prélèvements dans les nappes pour remplir les réserves de substitution, y compris en hiver, si la recharge de la nappe n’est pas suffisante. »

Des réserves d’eau au service de l’agriculture industrielle

Alors que les restrictions d’eau se multiplient dans la région, à qui bénéficieront ces bassines ? Selon la Coop de l’eau, 220 exploitations sont engagées dans le projet sur les 300 exploitations agricoles irrigantes (qui ont une autorisation de prélever de l’eau à partir de points définis) du territoire. Pourtant, on compte environ 5 000 agriculteurs dans les Deux-Sèvres et seulement 5 % d’entre eux sont irrigants. « Quand le ministre de l’Agriculture prétend qu’on ne peut pas faire d’agriculture sans eau, il devrait mieux regarder autour de lui, car c’est exactement ce que font la majorité des paysans ici », poursuit Amandine Pacault.

© Laury-Anne Cholez/Reporterre

De plus, ces bassines, qui coûteront environ 40 millions d’euros, seront financées à 70 % par des fonds publics. Qui seront les heureux élus qui pourront s’y raccorder ? « La liste n’est pas publique, car nous n’avons pas d’obligation de le faire. Toutefois, lorsque les permis sont déposés dans chaque mairie, il y a les plans des réserves. Et les agriculteurs ne cachent pas le fait qu’ils en bénéficieront », dit François Pétorin, de la Coop de l’eau. Mais le collectif Bassines non merci ne l’entend pas de cette oreille. Il a fait appel à la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) pour connaître précisément le nom des agriculteurs raccordés. « Pourquoi ces listes ne sont-elles pas divulguées, alors que ces bassines seront financées avec de l’argent public ? Nous avons besoin de transparence pour faire une analyse et démontrer que ce sont les plus grosses fermes qui les utiliseront », dit Julien Le Guet, l’un des piliers du collectif opposé aux bassines, qui court dans tous les sens pour s’assurer du bon déroulé de l’action.

Le militant distingue deux catégories de bénéficiaires. Tout d’abord, les grands agriculteurs céréaliers, qu’il décrit comme « accapareurs du territoire ». Aidés par les subventions de la politique agricole commune (PAC), ils produisent des céréales — blé, orge, maïs, en grande partie vendus à l’étranger. « Tout cela est lié au projet d’extension du port de La Pallice, à La Rochelle, où ils vont multiplier les capacités de stockage des céréales pour l’export ». Une autre partie des bénéficiaires sont des éleveurs de vaches à lait en stabulation qui ont besoin de maïs pour nourrir leurs animaux. Ils vendent leur lait à très bas prix, ont des taux d’endettement très élevés et ont pieds et poings liés avec la grande distribution. « La résilience serait de remettre en place une autre filière de transformation du lait, et surtout de refaire manger de l’herbe aux vaches », poursuit Julien Le Guet. Car il faut rappeler que le Marais poitevin, seconde zone humide de France, était autrefois une vaste prairie. Dans les années 1990, près de 33 000 hectares de prairies avaient été retournés, mettant en danger ces zones humides et faisant perdre au territoire son statut de parc naturel régional.

Benoît Biteau, député européen EELV. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

L’Europe garde un œil sur le sujet

« C’est une gestion désastreuse de l’eau et l’Union européenne garde un œil sur le sujet », assure Benoît Biteau, arborant sur son blazer un coquelicot, symbole de la lutte antipesticides. Avec d’autres eurodéputés, il a saisi la commission des pétitions (Peti) pour dénoncer la violation de plusieurs directives européennes, dont celle sur l’eau. « Dans un courrier de réponse, la commission parle de six potentielles directives enfreintes. Elle a écrit aux autorités françaises pour avoir plus d’éléments afin d’évaluer l’ampleur des infractions. On sent qu’elle prend ce dossier très au sérieux. »

Une autre institution s’interroge : l’ARS, qui a donné un avis défavorable au projet en 2016 dans le cadre de l’enquête publique. Elle avait à l’époque identifié plusieurs facteurs de risques de pollution liés à des modifications des pratiques culturales du fait de l’irrigation mise en œuvre sur le territoire, entraînant par exemple le remplacement de prairies par des cultures ; ainsi qu’un risque de pollution des eaux souterraines en cas de rupture de la couche géologique d’étanchéité.

© Laury-Anne Cholez/Reporterre

Quels risques pour l’eau potable ?

Ces bassines auront-elles des conséquences sur l’eau potable ? C’est en tout cas la crainte des militants, qui rappellent que l’état de la ressource n’est pas au beau fixe. Selon les données de l’ARS transmises à Reporterre, 8 masses d’eau souterraines (38 %) sont évaluées en bon état chimique et 13 sont en mauvais état (62 %). 7 d’entre elles sont en mauvais état à cause des nitrates et des pesticides, 5 en raison des nitrates seuls, et une à cause des pesticides seuls. « Avec ces bassines, on continuera d’avoir une agriculture toujours très dépendante des pesticides. De plus, on ira prendre de l’eau de bonne qualité située dans les nappes souterraines pour la stocker en surface. En parallèle, on pompera l’eau de surface pour faire de l’eau potable, qu’il faudra traiter car elle est plus polluée », estime Amandine Pacault. De son côté, la Coop de l’eau met en avant une liste d’engagements imposés aux agriculteurs qui utiliseront les bassines, notamment sur la réduction de l’utilisation des produits phytosanitaires ou sur la conversion en agriculture bio ou à haute valeur environnementale (HVE). Des engagements insuffisants pour les militants.

« Nous avons aujourd’hui des gens qui sont venus de très loin parce que notre cause n’est pas locale, mais nationale. Les bassines dans les Deux-Sèvres sont un projet pilote qui se déploiera sur toute la France. Il faut gagner cette bataille si on veut éviter leur développement au niveau national », assure Julien Le Guet. Il parle de projets dans le Cher ou encore en Haute-Vienne.

Il évoque même le chiffre de 1 000 bassines en projet sur l’ensemble du territoire français. Sollicitée par Reporterre, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) n’a pas répondu à nos questions sur ce chiffre. Le syndicat, nous a-t-on dit, était trop occupé à préparer son congrès, qui se tenait à Niort en même temps que la manifestation contre les bassines, pour répondre. Présent au congrès, le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, a d’ailleurs « déploré » l’action menée par les opposants. « Il n’est pas possible d’avoir d’agriculture sans eau, aujourd’hui on voit bien qu’avec les effets du changement climatique, il faut trouver les moyens pour pouvoir aussi assurer la ressource en eau de notre agriculture », a-t-il déclaré sur France Bleu.

En attendant, les activistes ne décolèrent pas et appellent d’ores et déjà à d’autres mobilisations les 6 et 7 novembre. « J’ai participé à la lutte contre le barrage de Sivens [1] et j’ai été traumatisé par son issue. Il est dommage d’utiliser la force pour lutter contre ces projets, mais aujourd’hui, on ne peut plus tolérer la confiscation d’un bien commun au profil de quelques-uns », conclut Benoît Biteau.

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