Contre le changement climatique, le GIEC recommande une politique massive d’économies d’énergie

Durée de lecture : 6 minutes

14 avril 2014 / Olivier Mary (Reporterre)

Le GIEC a publié dimanche son analyse des mesures permettant d’éviter l’emballement du changement climatique. Si le nucléaire, les énergies renouvelables ou la géo-ingénierie sont discutées, la politique la plus efficace prônée par les experts concerne l’efficacité énergétique et la maîtrise de la consommation d’énergie.


« Les politiques climatiques visant l’objectif des 2°C doivent prévoir des réductions importantes des émissions. La science nous transmet un message clair : nous devons abandonner le statu quo pour éviter toute interférence dangereuse avec le système climatique », a déclaré Ottmar Edenhorfer le vice-président du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), dimanche 13 avril à Berlin. Il rendait public le rapport du Groupe III du GIEC, centré sur les mesures d’adaptation qui devraient être prises pour éviter un réchauffement global trop important.

En effet, les politiques publiques mises en place depuis le dernier rapport publié en 2007, n’ont pas réussi à enrayer les rejets de C02 (gaz carbonique) dans l’atmosphère, et donc le réchauffement climatique. Tel est le constat sans appel du groupe III du GIEC, constitué d’experts économistes, à la différence des groupes I et II, qui impliquent surtout des climatologues.

- De droite à gauche, Rajendra Pachauri, président du GIEC, et Ottmar Edenhorfer, co-président du Groupe III -

Pour les scientifiques, il faut donc agir dès maintenant pour rattraper le retard pris et limiter la hausse moyenne des températures mondiales à 2°C d’ici la fin du siècle, en mettant en place des politiques plus ambitieuses et moins égoïstes : « Une atténuation efficace ne sera pas possible si les différents acteurs avancent indépendamment pour leurs propres intérêts », avertissent les chercheurs. C’est à ce type de comportement que l’on doit la situation actuelle, qui risque d’être complexe à débloquer. Les membres de l’Union européenne n’arrivent toujours pas à trouver de consensus pour se doter d’une politique énergétique et climatique à l’horizon 2030. Alors se mettre d’accord au niveau mondial…

La situation est pourtant urgente : « Le total des émissions de gaz à effet de serre a continué à s’accroitre entre 1970 et 2010 avec une augmentation décennale plus importante à la fin de cette période. » Les émissions ont augmenté de 2,2 % par an entre 2000 et 2010 contre une moyenne de 0,4 % au cours des trois décennies précédentes.

Plus inquiétant, durant les quatre dernières décennies, les émissions ont représenté environ la moitié du total depuis 1750. En cause, «  la croissance économique et démographique qui est le facteur le plus important de l’augmentation des émissions due à la combustion des énergies fossiles. »

Il faudra limiter d’ici la fin du siècle la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère à 450 ppm (partie par million), si l’on veut ne pas dépasser les 2°C de réchauffement, ce qui suppose de réduire les émissions entre 40 % et 70 % d’ici 2050 et à presque zéro d’ici 2100. Voire davantage : "Il faudrait en fait les diviser environ par 3 d’ici à 2050", estime le climatologue Hervé Le Treut, contributeur au Giec.

Après ce constat grave, quelles sont les propositions des experts pour rentrer dans l’ère de l’atténuation ?

"Oui au nucléaire, non au gaz de schiste"

« La production électrique décarbonée est l’élément clé » pour maintenir les émissions en deçà de 550 ppm. Partant de ce postulat, les experts regrettent que « L’énergie nucléaire [qui] est une source de production électrique basse émettrice de GES […] décline depuis 1993 ». Or, pour le Giec, « le nucléaire pourrait jouer un rôle croissant dans la production d’énergie bas-carbone », même s’il reconnait que des « risques persistent » tels que « les risques opérationnels », « le risque d’approvisionnement en uranium » ou « les questions autour de la prolifération ».

Le rapport suggère aussi de remplacer les actuelles centrales à charbon par des « centrales à gaz à cycle combiné ou des centrales produisant à la fois de la chaleur et de l’électricité, à condition que le gaz naturel soit disponible et que les émissions fugitives consécutives à l’extraction soient basses ou atténuées ». L’utilisation des gaz de schiste semble donc écartée des recommandations.

Le débat sur la géo-ingénierie

Le résumé évoque la possibilité du développement massif des techniques de stockage du CO2 et des programmes de reforestation pour créer des puits de carbone. Mais il va bien plus loin. Il estime que la « combinaison de la bioénergie [produite à partir de biomasse] avec des techniques d’emprisonnement et de stockage du carbone offre la perspective d’une production d’énergie à émission négative à grande échelle… ».

Comment fonctionne un tel système ? Un arbre absorbe une certaine quantité de CO2. On le brûle dans une centrale à biomasse pour produire de l’électricité. Le CO2 s’échappe alors mais il est capturé et stocké dans un réservoir et ne repart donc pas dans l’atmosphère. Il suffirait alors de replanter un nouvel arbre, qui à son tour va absorber du carbone, et de renouveler l’opération à grande échelle pour faire baisser les doses de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Sur le papier, ce procédé semble simple et efficace. Mais il est aussi très critiqué. Le 2 avril, un rapport intitulé Trees, Trash, and Toxics : How Biomass Energy Has Become the New Coal a été publié. Conclusion de cette étude : les centrales à biomasse émettraient plus de polluants, y compris de C02, par megawatt-heure que les centrales à charbon. Le Giec reconnait d’ailleurs des « risques associés à l’approvisionnement en amont de la biomasse utilisée ». Autre problème, le développement de cette technologie coûteuse suppose un prix élevé du carbone sur les marchés, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Economiser l’énergie, la mesure la plus efficace

Mais le plus frappant est que, pour les experts économistes du GIEC, les mesures les plus opérationnelles et les plus urgentes à prendre concernent les économies d’énergie et l’efficacité d’énergie. C’est clairement montré dans le graphe ci-dessus (appelé SPM 9 en page 30 du document), qui présente l’analyse des investissements nécessaires dans différents secteurs pour stabiliser la concentration de gaz à effet de serre à moins de 530 ppm en 2100. Il en ressort que près de 700 milliards de dollars devraient être investis dans le monde chaque année dans l’efficacité énergétique, contre moins de 200 dans la production d’électricité, incluant les énergies renouvelables.

Outre le secteur énergétique, l’industrie, l’agriculture, le bâtiment et les transports vont devoir faire des efforts. Les propositions des experts sont multiples : développement de véhicules plus sobres, prise en compte des modes de transports écologiques dans l’aménagement urbain, efficacité énergétiques des bâtiments… Ces dispositions devront être prises rapidement et à grande échelle. D’après, Ottmar Edenhorfer, ces « mesures peuvent permettre de respecter la limite des 2°C, mais elles exigeront toutes des investissements importants. On peut limiter les frais associés en évitant de retarder encore les dispositions d’atténuation... »

Malgré l’accent médiatique mis sur les énergies renouvelables, le nucléaire ou la géo-ingénierie, la politique la plus efficace selon les experts du GIEC reste bien la maîtrise de la consommation d’énergie.


Complément d’info :

- Résumé du rapport du Groupe III du GIEC (en anglais)
- Page internet du rapport Groupe III du GIEC.


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Source : Olivier Mary pour Reporterre.

Illustrations :
. dessin de Lidwine (Nucléaire non merci).
. photo : Linternaute.
Consulter le Dossier Changement climatique.


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