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Reportage — Science et citoyens

Corentin de Chatelperron, « Petit Prince » au royaume des low-tech

Corentin de Chatelperron à Concarneau (Bretagne), en octobre 2021.

Il a vécu quatre mois en totale autonomie sur un radeau : Corentin de Chatelperron, 38 ans, est définitivement l’as des low-tech. L’ingénieur-rêveur montre à nouveau qu’on peut faire mieux avec moins.

Concarneau (Bretagne), reportage

L’aventurier craint moins les tempêtes que les séances photo. En cette fin d’automne, Corentin de Chatelperron sort tout juste de deux mois de promotion de son livre, Ma biosphère. Vivre autonome grâce aux low-tech (éd. Arthaud), et du documentaire Arte qui l’accompagne. Il y raconte comment, après avoir sillonné la planète en catamaran pendant plusieurs années à la recherche des meilleures « low-tech », il a vécu pendant quatre mois en autarcie sur une plateforme flottante grâce à une trentaine de ces outils « utiles, durables et accessibles ». Pour survivre sur ce radeau installé au beau milieu d’une baie thaïlandaise cernée de pitons rocheux, il ne disposait que de panneaux solaires, d’une éolienne, d’un dessalinisateur, de deux poules, de quelques plantes, d’un système hydroponique et d’une colonie de champignons.

C’est dans les locaux bretons du Low-tech Lab, l’association qu’il préside, que l’on parvient à l’attraper au vol. Le trentenaire aux longues bouclettes brunes ne cache pas son soulagement à l’idée d’en finir avec l’avalanche d’interviews, de trains à prendre et de rendez-vous dans laquelle il a été pris. « Pendant ces deux mois à bouger tout le temps, à être connecté, j’ai vu que je réfléchissais mal. Je suis peut-être plus lent que la moyenne, plaisante-t-il. Mais quand j’ai trop d’informations qui arrivent, je n’arrive pas à les traiter. Comme si elles avaient besoin de décanter. »

Corentin de Chatelperron sur son radeau low-tech, au beau milieu d’une baie thaïlandaise. © Laurent Sardi

Il y a longtemps, bien avant de se lancer dans cette aventure low-tech, Corentin était étudiant en école d’ingénieur. Tout l’orientait vers une carrière dans la construction ou le conseil. Pourquoi tirer un trait sur la promesse d’une existence confortable pour aller, à la place, vivre de spiruline et d’eau fraîche sur une plateforme en bambou ? Lui-même a du mal à identifier précisément d’où lui vient son goût pour les techniques sobres. Là encore, les choses semblent s’être décantées lentement.

Originaire de Muzillac, une commune bretonne située aux abords du golfe du Morbihan, le mordu de low-tech a grandi en construisant des radeaux et des cabanes dans les arbres. « La débrouille, passer du temps dans la nature, les randos, j’étais un gros fan », raconte-t-il de sa voix douce. Bricoleur et débrouillard, il s’est inscrit à l’Institut catholique d’arts et métiers (Icam), avant d’enchaîner les stages dans l’éolien en France et en Inde. Dans la ville expérimentale d’Auroville, au nord de Pondichéry, il a découvert avec émerveillement les expériences écolos menées par les habitants. « C’est vraiment là que j’ai vu que ça me plairait d’avoir un boulot qui corresponde à mes convictions, mes passions, mes valeurs », se souvient-il.


À 26 ans, il s’est lancé dans la construction d’un bateau en fibre de jute

L’envie lui est très vite venue de cogner son regard à autre chose que des tableaux Excel : « Je ne trouvais pas marrants les boulots d’ingénieur qui étaient proposés en sortie d’études. » Le Breton ponctue chacune de ses phrases par un sourire ou un éclat de rire. La narration des tâtonnements de sa jeunesse ne déroge pas à la règle. Après avoir échoué à monter une entreprise dans l’écotourisme, il s’est retrouvé un peu par hasard au Bangladesh, à travailler sur le chantier naval d’un ami d’ami. Il dormait dans un bateau amarré sur les rives du fleuve Brahmapoutre, face à la forêt tropicale, avec pour seuls équipements un matelas, une moustiquaire, une plaque électrique… et la compagnie de quelques geckos. « Je me suis aperçu que j’aimais bien le minimalisme poussé à l’extrême, que j’adorais me mettre sous contrainte », raconte-t-il. « Je pense que le fait de ne pas avoir eu directement à la sortie des études un salaire confortable m’a aidé à lancer mon projet. Une fois que tu as un appartement, une voiture, c’est beaucoup plus difficile de repartir à zéro dans des conditions spartiates. »

« Je m’étais lancé le défi d’être autonome sur ce bateau. » © Guy Pichard / Reporterre

C’est à cette époque que le jeune homme a commencé à s’intéresser à « tous les systèmes qui permettent de faire mieux avec moins, de répondre à des besoins de base avec les moyens du bord ». Il n’appelait pas encore ces dispositifs « low-tech ». En 2009, à 26 ans, il s’est lancé dans la construction d’un bateau en fibre de jute, le Tara Tari. Son projet : rallier la France à la voile afin de prouver l’efficacité de ce matériau écologique. Avant de s’embarquer pour ce périple de 14 000 kilomètres en solitaire, son expérience de la navigation se résumait à quelques cours de voile, enfant, et à des croisières à la journée avec ses copains. « Mais j’étais surtout là pour couper le saucisson », rit-il.

L’expérience a été transformatrice. « C’est là, au milieu de l’immensité de l’océan, que j’ai ressenti cette curieuse sensation : mon corps n’était pas étranger à son environnement, il appartenait à un tout », écrit-il dans L’aventure de Tara Tari (éd. La découvrance, 2011). Dans les années qui ont suivi ce voyage, il a mis au point un deuxième bateau en fibre de jute, le Gold of Bengal, testé en 2013 dans l’océan Indien. « Je m’étais lancé le défi d’être autonome sur ce bateau. J’avais un dessalinisateur, un four solaire, un réchaud à économie de bois, deux poules, une petite serre à l’avant… Ça n’a pas marché, pour faire simple, mais c’est pendant ces six mois que j’ai eu la conviction qu’il fallait faire quelque chose de ces inventions, et les diffuser de manière gratuite. » L’idée du Low-tech Lab était née.

« Ça m’a vraiment rapproché du vivant »

Depuis cette époque, Corentin de Chatelperron sait manier le gouvernail et ne mange plus de saucisson. Seul écart à son régime végétarien : sa consommation de grillons dans sa « biosphère » thaïlandaise, pour ses apports en protéines. « C’était difficile. Mais au final, couper les plantes, pareil, ça me faisait mal. » La « biosphère », c’est le nom qu’il donne à la plateforme autonome — le radeau en bambou — sur laquelle il a vécu en 2018 pendant 120 jours. Il l’a imaginée lors d’une escale à Madagascar, où il était venu à la voile documenter des inventions avec ses compagnons du Low-tech Lab. « J’avais ce besoin de dépendre des low-tech, et je voyais qu’il pouvait y avoir des synergies entre elles. » L’idée était audacieuse. « C’est un peu naïf, mais j’ai toujours l’impression que ça va bien se passer et que je suis bien préparé, dit-il en rigolant. Ça ne me dérange pas trop de foncer vers un échec. Quand tu te dis, “je vais peut-être me planter mais au moins ça me permettra d’apprendre”, ça décomplexe. »

Entre les araignées rouges dévastant ses plants de patates douces, les caprices de son dessalinisateur et les difficultés de l’hydroponie, son écosystème a mis trois mois avant d’atteindre le succès escompté. « Avant, je voyais les low-tech comme un truc purement technique. Être le seul humain au milieu de l’écosystème et en dépendre, ça m’a vraiment rapproché du vivant, observe-t-il. Je n’avais jamais eu d’empathie pour de la spiruline. Là, je voyais quand elle allait mal, son goût, sa couleur, son odeur changeaient. J’ai vraiment commencé à avoir un lien avec les plantes, les bactéries, les insectes, les champignons, comme on peut en avoir avec un chien ou un chat. Maintenant, je suis convaincu qu’il faut qu’on arrive à recréer ce genre de liens. »

Corentin de Chatelperron s’occupe de sa spiruline. En 2018, il a vécu en autonomie durant 120 jours sur un radeau. © Laurent Sardi

Les yeux de l’ingénieur pétillent de malice à l’évocation du souvenir de « Canard », le palmipède embarqué avec lui dans sa biosphère. « Au départ, elle était censée pondre. Quand je me suis aperçue qu’elle ne pondrait pas avant plusieurs mois et que je n’aurais jamais un œuf d’elle, elle a changé de statut. C’est vraiment devenu une pote. J’adorais ce canard, elle était vraiment cool », raconte-t-il en riant.

Il faut « des gens qui proposent un autre futur, qui fassent émerger d’autres rêves »

Corentin de Chatelperron a pensé cette « biosphère low-tech » comme un contre-pied aux écosystèmes high-tech et énergivores imaginés par l’entrepreneur milliardaire Elon Musk pour coloniser d’autres planètes. « Elon Musk, c’est quelqu’un qui influence énormément les gens. Mon idée est de créer l’imaginaire d’un futur low-tech, une autre possibilité. On changera les choses si on arrive à avoir des explorateurs de modes de vie, des gens qui proposent un autre futur, qui fassent émerger d’autres rêves. »

Caroline Pultz, designer du projet d’exploration Nomade des Mers, travaille sur une éolienne. © Guy Pichard / Reporterre

Dont acte : l’ingénieur conçoit en ce moment une deuxième « biosphère low-tech », qui sera testée l’hiver prochain. « Le nouvel écosystème sera plus performant. En trois ans, on a découvert plein d’autres low-tech. Il y aura tout un travail de design, ce sera plus plaisant et futuriste », promet-il. L’étape d’après sera la création d’un « village low-tech », rassemblant une centaine de volontaires.

« Ces projets, c’est le rêve d’un monde meilleur, s’enthousiasme la designeuse Caroline Pultz, qui embarquera avec l’ingénieur dans la « biosphère 2 ». Corentin a une force incroyable, il est toujours positif. Il trouve toujours des solutions, même dans les problèmes et les obstacles. » Ses proches, raconte-t-elle, le surnomment « le Petit Prince ». « Il arrive toujours à voir des choses belles dans le négatif. » Dans le conte de Saint-Exupéry, après ses vagabondages dans l’espace, le Petit Prince retourne sur sa planète pour en prendre soin. Après avoir fait le tour de la sienne, Corentin de Chatelperron semble être arrivé au même point.



Ma biosphère — Vivre autonome grâce aux low-tech, aux éditions Arthaud, de Corentin de Chatelperron, octobre 2021, 288 p., 19,90 euros.

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