Coronavirus : dans l’Argentine des pauvres, les rues sont vides, les ventres aussi

Durée de lecture : 8 minutes

11 avril 2020 / Charles Perragin, Jean Mouzet et Karen Gamarra (Reporterre)



« Avant je ne recevais que les enfants de la favela. Maintenant, il y a des travailleurs au chômage technique. » En Argentine, Carina tient une cantine populaire et voit de ses yeux ce que le confinement fait aux plus démunis, qui se débrouillent comme ils peuvent, entre solidarité et maigre aide de l’État.

  • Buenos Aires, correspondance

« Ah ouais, faut rester chez soi ? Et c’est toi qui va donner à manger à mes 13 enfants et 36 petits-enfants ? À la favela, si tu sors pas chercher à bouffer tu crèves de faim, pas du virus. Hier, mes petits ont ramassé des cartons au bord de l’autoroute pour les revendre au noir, et ils ont déjeuné. Si ce matin, les flics nous tapent et les petits peuvent rien ramasser, personne ne bouffe. » Voilà l’équation du confinement exprimée dans toute sa brutalité par une habitante croisée sur la route de Lomas de Zamora, banlieue de 650.000 habitants du Grand Buenos Aires, où s’entasse le tiers de la population argentine.

Arrivés devant chez Gustavo, une charrette à mule vacille dans les nids de poule. Un vieux y charge de la ferraille. Lui aussi ramasse et revend n’importe quoi, un classique de la « démerde » en Amérique latine. « Voilà comment les gens survivent », dit Gustavo. « La paix sociale ne durera pas un jour de plus que les réserves de nourriture. Les plus pauvres feront n’importe quoi bien avant de devenir fous, et la police le sait. » Pour l’heure, le calme règne. Dans Buenos Aires déserte, impossible de se promener vingt minutes sans se faire contrôler. Passés les barrages qui ceinturent la capitale, on peut y aller tranquille. Dans le centre de Lomas, on pouvait encore apercevoir deux « Robocops » fédéraux surveiller les quarante ennuyés, serrés devant le seul distributeur de la ville. Et entendre la consigne hurlée par les baffles d’un pick-up de la mairie, en écho aux « Restez chez vous ! » d’un avion noir de la police tournoyant au-dessus des rues vides. « Ici ce n’est plus Buenos Aires. Bienvenue dans un autre pays », lâche Gustavo sur le seuil de sa porte.

Malgré la quarantaine, Gustavo, 47 ans, est obligé de sortir pour raisons de santé.

Cordonnier de contrebande dans une petite usine du quartier, obligé de prendre deux bus pour se rendre à l’hôpital tous les deux jours pour sa dialyse rénale – qui lui offre une attestation de sortie à volonté dont il se passerait bien –, le voilà réduit au conseil de famille à l’indienne, pour offrir à ses derniers pesos l’honneur d’une dépense essentielle. Sa sœur, femme de ménage du troisième âge, et sa jeune nièce, nourrice, sont elles aussi au chômage technique. Le nouveau président de centre-gauche, Alberto Fernandez, a déclenché une aide d’État exceptionnelle de 10.000 pesos (120 euros) destinée à quatre millions de pauvres. « Même avec ça, je sais pas comment on va faire », dit Gustavo. « Heureusement que ma petite-nièce a neuf ans : imagine avec un bébé à charge… » À la lueur du néon pâle de la pièce à vivre, entre deux chromos kitsch et les chapelets au mur, il reste une étagère de cosmétiques qui finira au marché noir. « Avec ce bon du gouvernement, on devrait pouvoir déjeuner à quatre pendant deux semaines, ajoute-t-il sans sourire. De toute façon ici personne ne dîne, pour économiser. »

Pour la moitié des enfants du pays, l’école qui ferme, c’est un repas qui saute

Par bonheur, la cantine scolaire du quartier reste ouverte, on y fait la queue pour des nouilles à emporter. Une aide vitale quand on sait que pour la moitié des enfants du pays, l’école qui ferme, c’est un repas qui saute. Sur ce continent habitué à la misère, la solidarité doit jouer à plein. La chaleur des rapports humains se substitue aux mécanismes de redistribution par l’impôt. « J’ai demandé de l’argent à mon patron et il me l’a donné », dit Gustavo. « Il n’était pas obligé de le faire, je n’ai même pas de contrat de travail, mais ça fait dix ans qu’on se voit tous les jours, cette usine est mon second foyer, à vrai dire on ne passe chez soi que pour manger et dormir, et je m’entends bien avec mon chef, alors il m’entretient en temps de crise, c’est normal. » L’une de ses amies, une femme de ménage de 63 ans, a même décidé de passer les semaines de quarantaine loin de sa famille, chez l’employeur dont elle nettoie la maison.

C’est la débrouille, cette équation aux mille inconnues qui multiplie l’incertitude dans laquelle vivaient déjà six millions de pauvres, dans ce pays au chaos malin réglé par la lune, où chaque « crise » n’est qu’une grosse vague de plus. Si ces Argentins-là ne se lavent pas les mains toutes les deux heures, c’est faute d’avoir l’eau courante à la maison. Demain la cantine pourrait bien fermer, la nièce se faire braquer à l’arrêt de bus devant la banque, la monnaie se dévaluer de 40 % comme en août dernier, ou pourquoi pas l’inflation passer à 70 % par an, puisque le prix du kilo d’oranges a quadruplé en trois jours. Ici tout est possible, alors autant s’en faire le moins possible.

Titi, réparateur de vélos, devant sa maison construite pour lui par ses voisins du 1879 rue Paris.

À deux pas de la maison de Gustavo, un homme souriant en fauteuil roulant, qui se vante d’avoir fait quatre pèlerinages sans avoir retrouvé l’usage de ses jambes, s’en tient à cette philosophie : « À quoi bon penser à demain, puisqu’il aura changé d’ici-là ? » Titi, à la différence de l’immense majorité de la population, s’obstine à travailler en pleine quarantaine. Il répare des vélos. « Je n’ai pas le choix. Et puis tant que t’as des mains et de la jugeote, qu’est-ce que tu vas aller sombrer dans l’oisiveté, la drogue ou la bibine, hein ? Le seul truc que je ne supporte pas, c’est de rester à rien foutre. Je préfère m’occuper jusqu’à ce que saint Pierre vienne toquer à ma porte. Et que ce soit le coronavirus ou autre, hein… ! »

Dans ce genre de quartier, il faut plus de chance que de courage pour atteindre le troisième âge, avec vingt ans d’espérance de vie de moins que dans les quartiers chics de la capitale. On pourrait croire que cela donnerait moins prise au virus, faute d’un grand nombre de personnes très âgées, mais les hôpitaux de banlieue sont déjà débordés et sous-équipés en temps normal. Malgré tout, même si Titi, comme beaucoup d’autres, croyait au début que ce virus n’était « qu’un truc de bourgeois qui voyagent en Europe », et même si des dizaines d’enfants se rassemblent encore avec leurs bidons au seul robinet d’eau potable de la favela, les rues sont vides. « La prise de conscience a eu lieu », comme on dit à la télé.

Une demi-heure avant la distribution gratuite, les kilos de pâté de patates à la viande sont prêts.

Ainsi, pour faire face à la pandémie, Carina a transformé sa cantine populaire, une petite maison aux murs couverts de fresques multicolores, en poste de nourriture à emporter, distribuant une centaine de repas gratuits par jour et raclant les plats à pizzas jusqu’au brûlé pour en nourrir les chiens errants. Dans ces cantines soutenues par les mairies de banlieue et quelques voisins, la quarantaine a doublé la demande. La nourriture qui suffisait pour la journée est dévorée au déjeuner. « C’est simple », explique Carina, qui réinvestit la quasi-totalité des bénéfices de sa pizzeria dans l’aide aux démunis, et coud des masques pour l’hôpital sur son temps libre :

Avant je ne recevais que les enfants de la favela, qui s’y ravitaillent en lait avant de retourner jouer dans la rue toute la journée, jusqu’au moment de rentrer chez eux avec un dîner chaud pour la famille. Là il y a des travailleurs au chômage technique qui n’étaient jamais venus, avec lesquels il faut se battre par amis interposés pour leur faire accepter un petit quelque chose, parce que ça leur fait tellement honte, ils ont leur orgueil, leur dignité, ils ne réclameraient rien avant d’en être à se manger la langue… »

Les voisins ne résistent pas toujours à la tentation de se rendre visite, fût-ce à travers les barreaux aux fenêtres.

Carina s’inquiète surtout de la crise économique, elle n’en dort plus la nuit. Et de l’enfer de ces trois familles entassées à vingt dans l’un de ces petits cubes de briques et de tôle sans fenêtres et sans internet, à l’image des 300.000 foyers précaires d’Argentine sans eau ni gaz, et souvent sans toilettes reliées aux égouts, avec des familles de quatre à six enfants entassés sur dix mètres carrés de béton sur boue. Dans ces quartiers-là, aux ruelles en coupe-gorge si étroites qu’on peut y faire passer un cercueil mais pas une ambulance, on est quand même un peu mieux dehors qu’à l’intérieur, au moins tant qu’il fait jour. Et en fin de compte, rien n’est plus surprenant, dans la crise actuelle, que de voir la quarantaine presque aussi bien respectée dans les quartiers durs qu’à la capitale… Sauf bien sûr par les accros au crack et les sans-abri du monde entier, pour qui « Restez chez vous ! » reste d’une perturbante ironie.


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Source : Charles Perragin et Jean Mouzet pour Reporterre

Photos : © Karen Gamarra/Reporterre

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