Crèmes glacées contaminées au désinfectant interdit : un million d’euros d’amende pour ne pas avoir rappelé les produits
Cancérogène et reprotoxique, l’oxyde d’éthylène, retrouvé dans des glaces, est interdit d’utilisation sur les aliments dans l’Union européenne. - Mister James / Unsplash
Cancérogène et reprotoxique, l’oxyde d’éthylène, retrouvé dans des glaces, est interdit d’utilisation sur les aliments dans l’Union européenne. - Mister James / Unsplash
Durée de lecture : 4 minutes
Le géant de l’agro-alimentaire Cargill écope d’une amende de 1 million d’euros. Il avait tardé à rappeler des additifs destinés à la fabrication de glaces. Or ceux-ci étaient contaminés à l’oxyde d’éthylène, interdit en Europe.
La sanction, publiée en plein cœur de l’été, n’a guère attiré l’attention des médias. L’affaire est pourtant sérieuse. Elle concerne une des plus grandes entreprises agroalimentaires mondiales incapable de réaliser rapidement la traçabilité d’une de ses productions traitée avec un désinfectant interdit. Cette défaillance a conduit les Français à consommer des aliments contaminés, en l’occurrence des crèmes glacées, pendant des mois.
Cargill, la société en cause, s’est vu infliger une amende de 1 million d’euros. Peu connu du grand public, ce géant étasunien de l’agro-industrie est très puissant dans le négoce de céréales et de cacao. Il réalise un chiffre d’affaires annuel de 154 milliards de dollars (131 milliards d’euros) — c’est trois fois celui de Coca-Cola et plus de quatre fois celui de Lactalis. Il commercialise également de nombreux ingrédients pour l’industrie agroalimentaire — activité à l’origine de cette grosse amende.
Pour la filiale française de Cargill, l’affaire commence au printemps 2021. L’entreprise découvre alors que des matières premières (de la gomme de caroube achetée à deux fournisseurs turcs, selon nos informations) sont contaminées par une substance interdite. Cette gomme végétale est intégrée dans des additifs texturants fournis notamment à des fabricants de glaces.
Une « traçabilité défaillante »
La substance indésirable est l’oxyde d’éthylène, objet à l’époque d’une alerte d’ampleur dans l’industrie agroalimentaire. Cancérogène et reprotoxique, elle est interdite d’utilisation sur les aliments dans l’Union européenne. Mais sa découverte, quelques mois plus tôt dans du sésame importé d’Inde, a prouvé que d’autres pays l’utilisent, sous forme de gaz, comme désinfectant ou pesticide.
Cargill rappelle illico cinq lots de mélanges d’additifs. Problème : la contamination qui la concerne est en réalité bien plus large. Au fil des mois, les analyses se multiplient, et Cargill finit par rappeler… 400 lots !
« Des mesures destinées à protéger les consommateurs retardées »
L’opération s’étale par vagues successives entre juin 2021 et février 2022, précise la direction de la répression des fraudes (DGCCRF) dans son communiqué du 5 août 2025 détaillant la sanction infligée à Cargill : « Cette traçabilité défaillante aura retardé la mise en œuvre des mesures destinées à protéger les consommateurs. »
Car dans l’intervalle, des glaces contenant des additifs contaminés ont continué à être produites, vendues… et consommées ! Alors que les premières références de cornets et bacs de glaces ont fait l’objet d’un rappel auprès des consommateurs en juin 2021, la liste a continué à s’allonger pendant près d’un an.
Début 2022, le magazine 60 Millions de consommateurs s’est ainsi offusqué que l’alerte pour des bûches de Noël glacées soit lancée… dix jours après les fêtes ! On sait désormais que les retards à l’allumage chez Cargill ont pu contribuer à ce gros raté en matière de sécurité alimentaire. Selon la DGCCRF, la société a même transmis à ses clients industriels des « informations fausses ou de nature à induire en erreur » sur la teneur en oxyde d’éthylène de certains lots d’additifs.
Plusieurs milliers de références d’aliments contaminés
Auprès de Reporterre, Cargill se déclare « engagé à fournir des produits sûrs et de haute qualité ». Elle estime que les autorités ont relevé des « manquements limités à la règlementation », et n’est pas loin de plaider non coupable : « Bien que nous ne partagions pas les conclusions de la DGCCRF, nous avons accepté leur proposition, sans reconnaître de responsabilité, afin de clore ce dossier. »
L’amende a en effet été proposée à la société sous la forme d’une transaction, avec l’accord du procureur de la République. Son acceptation par Cargill a permis de mettre un terme rapide à l’affaire, tout en évitant la tenue d’un procès qui aurait pu virer au grand déballage public… Le règlement d’une affaire sous forme de transaction présente un autre inconvénient : impossible pour une association de consommateurs de se porter partie civile.
L’affaire de l’oxyde d’éthylène a largement dépassé le cas des glaces et de Cargill. Entre 2020 et 2022, elle a conduit au retrait de la vente et au rappel de plusieurs milliers de références d’aliments contaminés. Certains industriels de l’agroalimentaire avaient espéré échapper à l’opération, arguant que la présence de la substance dans un ingrédient très minoritaire aboutissait à une teneur infime dans le produit fini. En vain. Pour les autorités, les risques en cas d’exposition à l’oxyde d’éthylène sur le long terme justifiaient bien un rappel quelle que soit la dose.