« On ne parle pas des autres polluants » : le mirage de la décarbonation du port de Saint-Nazaire
La raffinerie TotalEnergies de Donges, dans la zone du Grand Port maritime de Nantes-Saint-Nazaire - © Thomas Louapre / Reporterre
La raffinerie TotalEnergies de Donges, dans la zone du Grand Port maritime de Nantes-Saint-Nazaire - © Thomas Louapre / Reporterre
Durée de lecture : 9 minutes
Capter le CO2 émis par des cimenteries, fabriquer du kérosène « durable »… Autour de Saint-Nazaire, les projets industriels dits « bas carbone » se multiplient. Quitte à grignoter les dernières parcelles de biodiversité et à générer de nouveaux risques sanitaires.
Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique), reportage
Un cri d’oiseau s’élève dans le ciel au milieu du brouhaha des camions. Perché sur un promontoire en béton, le passereau surplombe un carré de verdure de quelques hectares. Il s’envole, cerné par les immenses silhouettes des terminaux charbonnier et méthanier, le site de stockage d’engrais de l’entreprise norvégienne Yara et la cimenterie de la société Eqiom.. La parcelle est promise à F. Scott, une entreprise suisse qui veut implanter à Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique) une cimenterie « bas carbone » dénommée Coastline West.
Ce projet, validé par le préfet et annoncé pour fin 2027, est critiqué de toutes parts. En octobre 2025, Eqiom s’est fendu d’un courrier de 20 pages à la préfecture, mettant entre autres en doute le caractère « bas carbone » de Coastline West. L’usine fabriquera notamment « l’un des ciments les plus carbonés, avec au moins 95 % de clinker » [1], alerte l’entreprise à propos de l’installation d’un potentiel concurrent.
« Ce projet n’a aucun sens »
Le projet impliquerait une perte d’habitat pour 25 espèces d’oiseaux, mais aussi des amphibiens, des reptiles et des chauves-souris. « Les parcelles appartenant au Grand Port maritime de Nantes-Saint-Nazaire sont artificialisées les unes après les autres et, à force de réduire les zones où se trouvent ces espèces, elles vont finir par disparaître », se désole France Nature Environnement (FNE) Pays de la Loire.
Ce n’est pas tout : la nouvelle usine risque de rejeter dans l’air du chrome 6, une substance classée cancérogène. Une nouvelle source d’inquiétude pour les riverains, frappés depuis des années par une forte surmortalité (+39 % chez les hommes de moins de 65 ans par rapport à la moyenne nationale).
« Ce projet n’a aucun sens. Il est tout sauf décarboné et nous inquiète sur le long terme », résume Marie-Aline Le Cler, présidente de l’Association environnementale dongeoise des zones à risque et du PPRT (Plan de prévention des risques technologiques). Reporterre a tenté, en vain, de joindre le directeur du développement de F. Scott pour tenter d’éclaircir ces zones d’ombre.
Le projet de cimenterie Coastline West symbolise à lui seul les contradictions de la démarche de décarbonation déployée depuis trois ans dans l’estuaire de la Loire. L’État cherche à verdir le Grand Port de Nantes-Saint-Nazaire, accro à 69 % aux énergies fossiles et responsable de 8 % des émissions industrielles de CO2 nationales. Le quatrième port français n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre.
Mais, dans le même temps, il veut préserver ses activités stratégiques et polluantes : raffinage de pétrole, importation de gaz naturel liquéfié (GNL), construction de navires militaires, stockage d’engrais chimiques... D’ailleurs, la préfecture joue la prudence. Selon l’institution, contactée par Reporterre, il s’agit de « sortir progressivement des énergies fossiles » et de « tendre vers une diminution drastique des émissions de la zone industrialo-portuaire ».
Un projet de captage de CO2 controversé
Peut-on décarboner un estuaire en créant de nouvelles industries, tout en ménageant les pollueurs historiques ? Oui, répondent en chœur gouvernement et industriels. Désignée zone industrielle bas carbone par l’État, la zone industrialo-portuaire de Saint-Nazaire s’est trouvé une nouvelle vocation : devenir « le premier hub décarboné de la façade atlantique ». Place aux éoliennes, à l’hydrogène, aux carburants verts et au captage de CO2 !
Lire aussi : Stocker le CO2 dans le sous-sol, une diversion pour polluer encore
Au cœur de cette constellation d’« industries vertes », le projet Grand Ouest CO2 (GOCO2), estimé à 2,5 milliards d’euros, impressionne par son envergure, qui doit s’étendre sur toute la région Pays de la Loire. Il s’agirait de capter, à partir de 2031, plus de 2 millions de tonnes de CO2 fatal — celui dont les émissions dans l’atmosphère sont jugées inévitables par les industriels dans leur processus de production — par an (soit un peu moins que les émissions de Nantes Métropole) émises par trois sites industriels, dont la cimenterie la plus polluante de France, celle de Lafarge à Saint-Pierre-La-Cour (Mayenne).
« Ce projet ne répond ni à l’urgence climatique, ni à l’exigence de sobriété »
Ce dioxyde de carbone doit ensuite être acheminé jusqu’au terminal méthanier de Montoir via 375 km de canalisations souterraines, un « carboduc » construit et exploité par le leader européen du transport de gaz, NaTran. Une petite partie serait employée pour fabriquer du carburant de synthèse, mais la grande majorité partirait en bateau pour être enfouie en mer du Nord, sous le plancher océanique. Un site de stockage dont une récente enquête de Mediapart a démontré l’inefficacité.
Ce projet aura « un très bon bilan carbone, promet Laurent Muzart, directeur du projet GOCO2 chez NaTran. Les quantités émises seront sans commune mesure avec celles que nous allons éviter grâce au captage de CO2. (...) Concernant le carboduc, nous définissons et justifions le tracé de moindre impact, en évitant en particulier les forêts, les zones protégées et les zones humides en général. Si nous devons traverser ce type de zones, nous mettrons en place des mesures de réduction pour éviter d’impacter la faune : par exemple, des bâches pour empêcher les batraciens de pénétrer dans la zone de travaux ou des “crapauducs” pour les aider à traverser. »
Un « carboduc » qui divise les écologistes
Entre partisans du dialogue avec les industriels et opposants irréductibles, les débats sont tendus au sein de FNE Pays de la Loire. Notamment au sujet de la construction du carboduc. Quand le directeur de l’association, Xavier Métay, évoque « une technologie hyper maîtrisée », la Fédération pour l’environnement en Mayenne (FE53), membre de FNE, craint des dégâts irréversibles sur la faune.
« GOCO2 ne répond ni à l’urgence climatique, ni à l’exigence de sobriété », estime le président de FE53, Jean-Marc Lalloz. « Le projet sera-t-il toujours justifié dans quelques années », demande-t-il, alors que des alternatives au ciment conventionnel existent déjà ? Certains cimentiers, comme l’entreprise vendéenne Hoffmann Green, produisent en effet déjà des ciments « décarbonés, 0 % clinker ». « Nous sommes là pour construire une infrastructure résiliente qui tienne au moins cinquante ans », rétorque Laurent Muzart, de NaTran, espérant « faire naître une économie du CO2 ».
Certains projets de décarbonation actuellement à l’étude sont extrêmement gourmands en énergie. À l’échelle de la zone industrialo-portuaire de Saint-Nazaire, les industriels prévoient de multiplier par cinq la consommation d’électricité d’ici à 2030. Le projet Take Kair, visant à produire du kérosène « durable » à partir de CO2 capté par des cimenteries et transporté par carboduc, consommera 1 700 gigawattheures par an, soit l’équivalent de la production du parc éolien en mer de Saint-Nazaire.
« Des risques et nuisances supplémentaires »
Décarboner les cimenteries et l’aviation peut sembler louable. Mais quel sera le prix à payer pour les riverains et leur environnement ? Si Take Kair voir le jour, il s’agira du huitième site Seveso dans l’agglomération, qui compte environ 140 installations classées pour l’environnement. Sans parler du projet Green Coast, Seveso lui aussi, dédié à la production de carburant de synthèse pour le transport maritime et qui doit voir le jour en 2028 ou 2029.
« Ces nouvelles usines vont générer des risques et des nuisances supplémentaires pour les habitants. On se focalise sur le CO2, mais on ne parle pas des autres polluants. Localement, nous allons voir passer encore plus de camions, sans voir les bénéfices de cette décarbonation », soupire Marie-Aline Le Cler.
Celle qui se bat depuis quinze ans avec son mari pour protéger les riverains des pollutions et des risques industriels s’offusque qu’« aucune échéance pour la sortie des énergies fossiles ne soit annoncée par la raffinerie de TotalEnergies ou le terminal méthanier d’Elengy », deux des principaux sites industriels de la zone portuaire. En 2025, les entrées de pétrole brut dans le Grand Port ont augmenté de 4,3 % et les importations de GNL de 31,6 %.
« Manque de planification » et « fuite en avant »
L’ancien maire de Montoir Thierry Noguet (divers centre), pourtant favorable aux entreprises, observe avec scepticisme cette course à la décarbonation mise en scène par les industriels du port et les pouvoirs publics. « Aujourd’hui, le port gère son patrimoine foncier comme un rentier : il cherche à combler les dents creuses. Je ne sais pas où tout cela nous mène », avoue-t-il, inquiet pour la santé des habitants, exposés à de multiples sources de pollution.
Le député de Loire-Atlantique Matthias Tavel (LFI) partage son analyse. Pour lui, un élément essentiel manque au plan global de décarbonation : la sobriété énergétique. « C’est l’impensé de la politique du gouvernement », affirme le député, qui dénonce « un manque de planification » et « une fuite en avant ».
Lire aussi : « La sobriété énergétique n’est plus un bon plan de communication politique »
Les enjeux de santé et de qualité de vie percutent aujourd’hui les plans des promoteurs de « l’écologie industrielle ». Dernièrement, les travaux réalisés pour installer un réseau de chaleur (censé éviter l’équivalent des émissions de CO2 de 11 000 voitures) à Saint-Nazaire ont pris une tournure inattendue : après la découverte, en avril, d’une importante pollution au plomb dans un square, en bordure des chantiers navals, l’agence régionale de santé en a interdit l’accès, évoquant des risques pour la santé des enfants et des femmes enceintes.
Mais les autorités de santé refusent toujours de lancer une étude épidémiologique dans le bassin industriel. Interrogé à ce sujet, le maire socialiste de Saint-Nazaire et président de la communauté d’agglomération, David Samzun, n’a pas souhaité répondre à Reporterre. Matthias Tavel, quant à lui, reproche à l’État de ne pas regarder le problème en face. Il l’exhorte à instaurer « un plan permanent de surveillance sanitaire ».