Stocker le CO2 dans le sous-sol, une diversion pour polluer encore
Des ventilateurs aspirent l'air à travers des filtres spécialisés dans l'usine de captage de carbone Mammoth, de Climeworks, à Reykjavik, en Islande, le 24 mai 2024. - © John Moore / Getty Images Europe / Getty Images via AFP
Des ventilateurs aspirent l'air à travers des filtres spécialisés dans l'usine de captage de carbone Mammoth, de Climeworks, à Reykjavik, en Islande, le 24 mai 2024. - © John Moore / Getty Images Europe / Getty Images via AFP
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Enfouir le carbone dans le sous-sol n’est pas une solution illimitée pour ramener notre climat à un état sûr : les capacités de stockage sont bien moins importantes que prévu, alertent des chercheurs.
Pour limiter la hausse de la concentration du carbone dans l’atmosphère, qui ne cesse d’amplifier la catastrophe climatique, il n’y a, mécaniquement, que deux solutions. Ne pas émettre ce carbone, ou bien le retirer après émission. Cette seconde option vient de prendre un sérieux coup de plomb dans l’aile après la publication d’une étude scientifique, le 3 septembre dans la revue Nature, estimant que les capacités de stockage sûres et certaines de carbone dans le sous-sol étaient dix fois moins importantes que prévu.
Toutes les technologies d’élimination du carbone, connues sous l’acronyme CDR (pour Carbon Dioxide Removal), consistent à piéger du carbone présent dans l’atmosphère pour l’enfouir dans le sous-sol, dans une couche géologique suffisamment profonde et stable pour être sûr qu’il ne s’en échappe pas. Ces technologies sont balbutiantes : on stocke environ aujourd’hui une cinquantaine de millions de tonnes de CO2 par an dans le sous-sol terrestre. Une goutte d’eau face aux 40 milliards de tonnes de CO2 (Gt de CO2) émises chaque année dans le monde. Autre ordre de grandeur : on estime les émissions cumulées depuis 1850 à plus de 2 500 Gt de CO2.
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Mais les ambitions sont énormes. L’Agence internationale de l’énergie évoque une capacité mondiale de stockage comprise entre 8 000 et 55 000 Gt de CO2. Les pétroliers calculent quant à eux le potentiel mondial à plus de 14 000 Gt de CO2. C’est ce dernier chiffre que vient tacler le travail des scientifiques, piloté par l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués (Iiasa) : seules 1 460 Gt de CO2 seraient vraiment stockables de manière réaliste, écrivent-ils dans Nature.
La « baguette magique » des CDR
Pour arriver à ces résultats, les chercheurs ont exclu des sites d’enfouissement potentiel du carbone tous ceux qui ne répondaient pas à un certain nombre de critères. Ils ont par exemple considéré que le stockage devait avoir lieu à 1 km de profondeur au minimum, pour s’assurer que le CO2 soit coincé dans une couche stable et ne fuie pas, mais ne devait pas dépasser 2,5 km de profondeur, pour éviter que cela déstabilise le sous-sol et déclenche des séismes.
Les zones à moins de 25 km d’habitations humaines ont également été exclues, de même que celles protégées, pour limiter les risques sur la santé liés aux fuites et aux interactions avec les nappes d’eau potable. Des critères socio-économiques, comme l’acceptabilité des populations, et les coûts économiques prohibitifs, dans les zones océaniques trop profondes notamment, ont également été pris en compte pour aboutir à ce chiffre, décrit comme une estimation « prudente ».
Derrière cette bataille de données se cache un enjeu crucial dans les négociations climatiques. Lorsque des États ou industriels s’engagent à atteindre la « neutralité carbone », celle-ci est pensée comme la somme entre les émissions de carbone résiduelles que l’on n’a pas réussi à supprimer, et les « émissions négatives », c’est-à-dire notamment les technologies d’élimination du carbone qui viennent compenser ces émissions résiduelles.
Or, ces émissions négatives sont régulièrement accusées de servir de prétexte à l’inaction : à quoi bon faire des efforts pour réduire les émissions s’il suffit de les compenser par la promesse de technologies de CDR venant miraculeusement éliminer le carbone à l’avenir ?
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Une technique appelée Beccs (pour Bioénergie avec captage et stockage de dioxyde de carbone) illustre jusqu’à l’absurde ce type de fuite en avant. Consistant à cultiver des plantes pour produire de l’énergie tout en capturant du carbone atmosphérique puis en le stockant en sous-sol, ces Beccs sont présents dans la vaste majorité des scénarios climatiques permettant de limiter le réchauffement à 1,5 ou 2 °C.
Mais les déployer à l’échelle nécessaire viendrait concurrencer les cultures vivrières et serait dangereux pour l’accès à la nourriture de populations entières ainsi que pour la biodiversité, et même contre-productif du point de vue climatique, analysait une étude de 2021.
Pour construire des scénarios de limitation du réchauffement à 1,5 °C, alors même que nos efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont drastiquement insuffisants, « les Beccs ont servi de baguette magique pour boucler la boucle », expliquait récemment à Reporterre Lou Stührenberg, doctorante aux Mines Paris-PSL, qui prépare sa thèse sur la construction de scénarios d’atténuation du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
Une réduction de 0,7 °C maximum
Au-delà des Beccs, l’ensemble des CDR a fait l’objet d’une critique acerbe dans les travaux récemment publiés par Jean-Baptiste Fressoz. Cet historien des sciences, spécialiste de l’étude de la transition énergétique, dénonce le biais « technophile » des scénarios du Giec. Ceux-ci misent fortement sur les CDR, y compris pour revenir sous la barre des 1,5 ou 2 °C en réduisant le CO2 atmosphérique après un dépassement temporaire. Ce faisant, ces « illusions » technosolutionnistes « ont nourri un sentiment trompeur de sécurité », retardant les efforts structurels nécessaires pour réduire massivement nos émissions, selon le chercheur.
Les auteurs de l’article publié dans Nature confirment : « Il n’est dorénavant plus possible de considérer [le stockage du carbone] comme une solution illimitée pour ramener notre climat à un état sûr. L’espace de stockage géologique doit au contraire être pensé comme une ressource rare », avance Joeri Rogelj, climatologue à l’Imperial College London et coauteur de l’étude.
Les CDR ne nous sauveront pas de la catastrophe
Si les CDR restent des alliés indispensables dans la lutte contre le changement climatique, ils ne nous sauveront pas de la catastrophe. Ces 1 460 Gt de CO2 que l’on pourrait retirer durablement de l’atmosphère pourraient, au mieux, diminuer l’effet de serre et réduire le réchauffement de 0,7 °C, estiment les chercheurs. Autrement dit, la trajectoire actuelle qui nous mène vers un réchauffement moyen de 3 °C d’ici 2100 ne nous laisserait aucune chance de revenir ensuite sous les 2 °C en mobilisant toutes les sources sûres de stockage géologique du carbone.
Et encore, la complexité du système climatique et de sa réponse aux perturbations que nous lui infligeons fait écrire aux auteurs que notre capacité de stockage du carbone pourrait ne permettre, dans le scénario bas, de ne réduire la température globale que de 0,4 °C.
Autre point d’alerte : l’élimination du carbone de l’atmosphère continuera probablement d’être nécessaire même après avoir atteint la neutralité carbone, que cela soit pour continuer de compenser des émissions résiduelles ou pour tenter de baisser le niveau du réchauffement global.
« Certains scénarios limitant le réchauffement bien en dessous de 2 °C dépassent dès ce siècle la limite de stockage que nous proposons. Et nous estimons que les autres scénarios la dépasseront probablement avant 2200 », nous dit Matthew Gidden, chercheur à l’Iiasa et auteur principal de l’étude.
Justice internationale
Considérant l’ensemble de ces limites, les auteurs appellent à faire de ces capacités de stockage un « bien commun » et un outil précieux à utiliser avec parcimonie, et surtout à bon escient. C’est-à-dire pour compenser les émissions résiduelles vraiment indispensables. « Utilisées avec négligence et pour permettre aux énergies fossiles de continuer à proliférer, elles pourraient fermer des options aux générations futures », prévient Matthew Gidden.
Autre enjeu pour les scientifiques : que l’on utilise le potentiel des CDR dans une optique de justice internationale. Les premiers sites les plus sûrs et accessibles pour stocker le carbone sont en effet ceux où on les a d’abord puisés : les gisements de pétrole. Des nations historiquement responsables du réchauffement, comme les États-Unis, la Russie et la péninsule arabique, font partie de ceux ayant le plus gros potentiel de CDR. Des mécanismes équitables dans la mise en place et le financement de ces technologies sont donc à anticiper, préviennent les auteurs.
« Sur leurs conclusions générales, je suis d’accord avec les auteurs, nous dit Jérôme Fortin, directeur de recherche au CNRS, qui étudie le stockage géologique du carbone au laboratoire de géologie de l’ENS-PSL. Mais il ne faut pas pour autant arrêter d’investir dans ces recherches-là, on ne va au contraire pas du tout assez vite. »
L’urgence, sur le front climatique, est surtout de réduire enfin nos émissions de carbone. Alors que le dépassement de 1,5 °C de réchauffement semble imminent et inéluctable, le franchissement de ce seuil risque d’entraîner des phénomènes irréversibles et des boucles de rétroaction, contre lesquels les technologies d’élimination du carbone risquent de s’avérer bien illusoires.