Crues en montagne : un barrage bouché gâche la vie de ces Savoyards
Lors d’une crue, une partie de la maison de Claire Martin-Cocher (ici le 13 mars 2025) a été inondée le 30 juin. - © Pablo Chignard / Reporterre
Lors d’une crue, une partie de la maison de Claire Martin-Cocher (ici le 13 mars 2025) a été inondée le 30 juin. - © Pablo Chignard / Reporterre
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Alors qu’une crue a récemment inondé leur village de Savoie, les habitants mettent en cause un barrage, trop souvent bouché. La préfecture a ordonné la destruction de l’ouvrage, mais l’affaire traîne.
Saint-Colomban-des-Villards (Savoie), reportage
Dans le jardin de sa maison située sur les rives du Glandon, Claire Martin-Cocher avait planté des tomates anciennes. Une variété de montagne résistante aux aléas climatiques de son petit village de Saint-Colomban-des-Villards, en Savoie. Elle surveillait patiemment la croissance de ses fruits, jusqu’à ce funeste lundi 30 juin.
À la faveur d’un violent orage, le Glandon est sorti de son lit. Une coulée de boue a englouti ses tomates et le reste de son potager. Les baies vitrées de son atelier d’artiste, installé au rez-de-chaussée de sa ferme du XIXe siècle, ont été pulvérisées. Ses outils de gravure et une quarantaine de toiles croupissent aujourd’hui sous 1,5 mètre de boue. La peintre se dit dévastée.
« Je me sens en colère, rien n’a été fait pour me mettre en sécurité », dénonce-t-elle. Quatre autres maisons ont été touchées. L’artiste veut désormais porter plainte contre la Société hydraulique d’études et de missions d’assistance (Shema) qui exploite le barrage de La Chal, qu’elle estime responsable du drame.
Un paysage défiguré
Pour comprendre pourquoi un barrage construit en 2003 sur un torrent de montagne se retrouve sur le banc des accusés, il faut se plonger dans la composition géologique de ses rochers. « Le Glandon charrie énormément de matériaux, surtout lorsqu’il est en crue. Le barrage crée une sorte de bouchon. Dès que vous avez des laves torrentielles, les matériaux s’accumulent et font monter son lit », explique Pierre-Yves Bonnivard, le maire de Saint-Colomban-des-Villards.
« Les anciens du village disaient qu’il ne fallait pas construire de barrage ici. Mais ils n’ont pas été écoutés. Pourtant, avant sa construction, il n’y avait jamais eu de maisons inondées », assure Claire Martin-Cocher.
Contactée par Reporterre, la Shema, une filiale d’EDF, assure le contraire : « L’histoire de la vallée illustre que la nature torrentielle du Glandon induit des risques indépendamment de la présence ou non d’un ouvrage hydroélectrique. » Le torrent serait « connu pour être régulièrement le siège d’événements destructeurs pour les villages environnants », certifie la Shema, qui rappelle plusieurs cas « depuis la fin du XVIIIe siècle » : « Le dernier en date, en 1994, avait emporté le pont communal de La Chal et noyé sous la boue les habitations les plus proches. » Ce que confirme le journal local de cette année-là.
La colère des habitants contre le barrage remonte à 2018. Un épisode torrentiel avait fait monter le niveau de l’eau, inondant la maison de Claire et entraînant l’évacuation de certains habitants en pleine nuit. Depuis, le maire milite pour la suppression de l’ouvrage. « Lorsqu’un énorme volume d’eau arrive dans un barrage, il y a un risque de surverse et donc de rupture », assure Pierre-Yves Bonnivard.
Autre problème : l’évacuation des sédiments. Chaque été, des bulldozers passent des journées entières à draguer les roches au fond du lac pour les déposer sur les rives, laissant un paysage défiguré. « Quand j’ai acheté la maison, elle était au bord d’une petite forêt, avec des arbres. On ramassait des champignons. C’était idyllique », se rappelle Claire Martin-Cocher. Aujourd’hui, les bords sont complètement dégradés.
La Shema assure pourtant que les sédiments retirés sont déposés sur des zones « étudiées et approuvées par les services de l’État. Ces sédiments sont ensuite repris progressivement et naturellement par le Glandon en fonction de son débit ».
Retard des travaux
Ces justifications ne suffisent pas aux habitants, qui attendent avec impatience la destruction du barrage et des travaux de remise en état du site, demandés par la préfecture. Dans un arrêté pris en mars 2023, la préfecture de Savoie avait demandé à la Shema de remodeler le lit du Glandon et surtout de créer une ouverture dans le barrage « afin de permettre le transit sans entrave des crues et laves torrentielles ». En clair, l’ouvrage actuel doit disparaître.
Ces travaux auraient dû être terminés avant le 20 juin 2025, selon l’arrêté. Or, rien n’a été entrepris. Tout d’abord, parce que la Shema avait attaqué le texte au tribunal administratif — un recours dont EDF n’a pas précisé l’avancée à Reporterre. Ensuite, parce que l’entreprise assure que des études sont « en cours d’instruction par les services en vue d’obtenir les autorisations nécessaires à la réalisation des travaux ».
« Le démantèlement du barrage est demandé par la préfecture. La Shema doit ensuite nous faire des propositions pour construire une nouvelle prise d’eau [dont les modalités restent encore à définir], mais cela prend trop de temps à notre goût, dit Pierre-Yves Bonnivard. En attendant, il faut gérer la crise. »
Les habitants vivent dans la crainte de nouvelles crues, celles-ci devant s’intensifier avec le réchauffement climatique. « Le barrage a été construit à une époque où on se disait qu’on était plus fort que la nature. C’est une erreur, reconnaît l’édile. Face à la montagne, il faut rester humble, le risque zéro n’existe pas. »