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ReportagePollutions

En Ardèche, la colère après la vidange d’un barrage aux eaux toxiques

Adélie, riveraine du hameau de Trouiller, retrouve toujours des poissons morts dans la rivière après la vidange du barrage début octobre 2024.

En Ardèche, la vidange d’un barrage de 3 millions de m3 a tué des milliers de poissons et déversé dans la rivière d’énormes quantités de métaux lourds. Les riverains, en colère, exigent que leur voix soit enfin entendue.

Vallée de l’Eyrieux (Ardèche), reportage

« L’Eyrieux n’est pas un égout », répètent Adélie Boibessot et Harold Verspieren. À 30 mètres en contrebas de son habitation, le couple va régulièrement ramasser les cadavres de poissons. Depuis quelques jours, sentir cette odeur pestilentielle est presque devenu une habitude pour eux. « Je les rassemble un peu plus haut, dit Adélie en pointant les berges. Mais je ne sais pas ce qu’on est censés en faire… » Les yeux tournés vers le lit encaissé de la rivière, elle soupire : « On fait partie du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche, de la zone Natura 2000... Quand on voit cette catastrophe, on se demande à quoi [ces labels] servent ? »

Cette « catastrophe » a débuté mercredi 2 octobre quand, pour la première fois, les pouvoirs publics ont tenté de vidanger le barrage des Collanges. L’objectif : tenter d’évacuer une partie des sédiments accumulés depuis quarante ans et qui occupent aujourd’hui près de la moitié du barrage. Si l’opération est nécessaire à la santé de la rivière en aval, elle est aussi un argument de poids pour le président du département, Olivier Amrane, qui ne cesse de promettre aux agriculteurs davantage de stockage d’eau sur le territoire.

«  Un tronçon [de rivière] d’environ deux kilomètres à l’aval du barrage a été affecté  », reconnaît la préfecture. © Magali Stora / Reporterre

Las, comme l’avaient prédit plusieurs associations environnementales, cette vidange a mal tourné. D’abord, des milliers de poissons sont morts : barbotant dans la boue, ils ont été privés d’oxygène. Une hécatombe, suivie d’une forte pollution due à des boues chargées en métaux lourds. La Fédération départementale de pêche, qui s’était opposée à cette vidange [1], a fait analyser l’eau en aval du barrage et a découvert la présence de fer (1 000 fois plus élevée que les seuils règlementaires), d’aluminium (700 fois plus élevée), de plomb (58 fois plus élevée) — entre autres. Le tout dans un milieu où vivent loutres, castors, écrevisses à pieds blancs ou encore sonneurs à ventre jaune, pour ne citer que les espèces protégées.

Des poissons morts par milliers ont été retrouvés sur les berges et dans la rivière Eyrieux à l’aval de la retenue. © Magali Stora / Reporterre

Décharge et rejets industriels

Pour comprendre la catastrophe, il faut rembobiner l’histoire, cinquante ans plus tôt. À cette époque, celle qu’on surnommait la vallée rose, pour ses pêchers en fleurs au printemps, vivait principalement de l’arboriculture, des industries textiles et de bijouteries. En 1983, pour l’irrigation agricole en aval, les pouvoirs publics ont créé une retenue de 3 millions de mètres cubes, sur l’Eyrieux, près de la commune du Cheylard.

Problème : une partie de ce lac artificiel a été implantée sur l’ancienne décharge municipale. « Il y avait des machines à laver, de la ferraille, des déchets de chantiers, se rappelle Michel Micolon, un habitant du secteur âgé de 73 ans. Ils n’ont rien enlevé, ils les ont planqués. » Cet homme fait partie de ceux qui se sont opposés à la construction de ce barrage et à l’enfouissement de « ces 40 000 tonnes de déchets » recouverts d’une couche de terre et de géotextile.

Pour les riverains, pas question de laisser retomber le soufflé. L’association Beed demande la création d’une commission. © Magali Stora / Reporterre

Avec d’autres riverains, regroupés autour de l’association Bassin de l’Eyrieux environnement développement (Beed), Michel Micolon s’est aussi opposé aux rejets industriels. « La station d’épuration a été mise en service en 1988, explique Jean-Louis Palix, membre de Beed. Donc pendant six ans, toutes les eaux industrielles et ménagères du secteur ont été balancées dans la retenue. » Des effluents chargés notamment de métaux lourds qui ont fini par sédimenter au fond du barrage. La mauvaise qualité de l’eau a rapidement été connue de tous puisque dès la première année, le barrage a été interdit à la baignade.

Une décision prise sans les habitants

Dimanche 13 octobre, une centaine d’habitants du secteur s’étaient donné rendez-vous sur le parvis de la mairie des Ollières-sur-Eyrieux. Une manière de partager ses inquiétudes et de commencer à s’organiser. « Quand j’ai vu les résultats d’analyse de la Fédération de pêche, j’ai pris une claque », a raconté Annette Sellier. L’eau de son robinet provient de la nappe phréatique de l’Eyrieux : « Depuis quelques jours, je ne la bois plus. » Même si la maire du village a publié des résultats rassurants concernant sa potabilité, cette habitante s’attend à ce que les métaux lourds finissent par s’y déposer, y compris dans l’eau qui sert à irriguer les légumes des maraîchers à proximité.

« Il y a eu un manque de communication total, a-t-elle déploré. Les habitants ont des questions ! » Même constat dans un village voisin bordé par l’Eyrieux, où le maire assure n’avoir reçu aucune information de la préfecture depuis cet épisode de pollution. « La vallée dépend de la rivière et on est capable de la détruire en une nuit sans prévenir personne », se désolait un autre habitant.

Si la vidange est nécessaire à la santé de la rivière en aval, elle est aussi un argument de poids pour le président du département, Olivier Amrane, qui ne cesse de promettre aux agriculteurs davantage de stockage d’eau sur le territoire. © Magali Stora / Reporterre

« Les métaux lourds sont des poisons pour toute espèce vivante qui en ingère, a dit, inquiète, Lisa (un prénom d’emprunt). L’environnement dans son ensemble est touché… » Pour cette Cheylaroise de 29 ans, qui s’est adressé à la foule, debout sur un banc, comme pour beaucoup de riverains, ces derniers jours ont été éprouvants. Jusqu’à l’empêcher de dormir.

Un projet pensé depuis plusieurs années

À la sidération s’est ajoutée la colère. « Ça donne le sentiment de se faire piétiner », a résumé Lisa. L’absence d’information est d’autant plus irritante que le projet est étudié depuis 2018, d’après le syndicat mixte en charge du barrage (SDEA). Les sables et les cailloux bloqués dans le barrage dégradent la rivière en aval, le syndicat a donc l’obligation de régler ce problème. La question était de savoir comment. Plusieurs scénarios ont donc été étudiés : le curage du barrage, son démantèlement ou encore l’ouverture de la vanne de fond — une trappe de 3,6 m de haut et 2,6 m de large.

Une centaine de personnes se sont rassemblés aux Ollières. © Magali Stora / Reporterre

Cette dernière option qui, d’après l’étude, « ne constitue pas une solution pérenne » est pourtant celle qui a été choisie, permettant ainsi de se débarrasser des sédiments à moindre frais, tout en conservant les usages, notamment agricoles — trente à quarante irrigants d’après la presse agricole.

Sous l’eau, les boues toxiques sont toujours là

Moins d’une semaine après la première ouverture de la vanne, l’expérimentation pour retirer les sédiments, qui devait durer un mois, a pris fin. Une source proche du dossier reconnaît « qu’il y a eu des phénomènes inattendus qui ne sont pas encore expliqués ». En particulier, le rejet dans la rivière de métaux lourds. Et si d’autres résultats d’analyses « rassurants » ont par la suite été diffusés par le SDEA, l’inquiétude est palpable et le problème reste entier.

Six jours après sa première vidange, le barrage a été de nouveau rempli par de fortes pluies. Sous l’eau, les boues toxiques sont toujours là. « Sur les 1,3 million de m3 de sédiments qu’il y avait dans le barrage avant l’opération, à peine 300 000 m3 ont dû être évacués par la vanne de fond », estime Gaëtan Habauzit, directeur adjoint à la Fédération de pêche de l’Ardèche.

Lundi 14 octobre, d’après la préfecture de l’Ardèche, une cellule d’expertise s’est réunie pour faire le point sur les effets du protocole expérimental. Dans un communiqué elle assure que la SDEA va mener « un protocole d’analyses sur l’eau brute et les sédiments » et faire intervenir un écologue « afin de réduire l’impact des sédiments mobilisés sur la faune piscicole ».

Une partie du lac artificiel a été implantée sur une décharge. «  Il y avait des machines à laver, de la ferraille, des déchets de chantiers  », se rappelle Michel Micolon. © Magali Stora / Reporterre

Pour autant, pour les riverains, pas question de laisser retomber le soufflé. L’association Beed demande « la création d’une commission qui travaillera à l’élaboration de solutions aux problèmes posés par cet ouvrage depuis sa création en 1983, intégrant les associations environnementales qui ont l’expertise du lieu et du milieu, ainsi que les associations de riverains et d’usagers ». Une plainte contre X a été déposée au procureur par la Fédération de pêche. Et une pétition a été lancée il y a quelques jours.

Pour Maya, habitante d’un collectif au bord de l’Eyrieux, l’enjeu est aussi de mobiliser plus largement la population, autour de la préservation de la biodiversité : « J’ai espoir que ce mouvement puisse changer notre perception de la rivière et notre façon d’habiter avec elle. Qu’on ne l’utilise pas seulement sans se soucier de ce qui se passera dans quarante ans, mais qu’on soit vraiment sensibilisé à la préserver sur le long terme. »

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