Des pesticides cancérogènes retrouvés dans l’organisme d’enfants près de La Rochelle
Épandage de produits phytosanitaires, ici en Ardèche. (Photo d'illustration) - © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Épandage de produits phytosanitaires, ici en Ardèche. (Photo d'illustration) - © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Des traces de pesticides ont été retrouvées dans les cheveux et l’urine de 72 enfants près de La Rochelle. Le résultat d’une enquête citoyenne sur les causes de la surincidence de cancers pédiatriques dans la zone.
La Rochelle (Charente-Maritime), reportage
Sophie Guillard a toute une liste de molécules à la main, les résultats des analyses de sa fille Fleur, auxquels elle ne comprend rien. « Et ça on le retrouve dans quoi ? » « Le lindane ? À peu près partout. Ne regardez pas sur internet, c’est un cancérogène avéré, interdit, persistant. »
En cette soirée de restitution des résultats de l’enquête de l’association Avenir Santé Environnement, le 12 octobre, à chaque parent qui défile avec de nouvelles questions, Laurence Huc, toxicologue, a d’autres mauvaises nouvelles à annoncer. L’atrazine : neurotoxique. Le diméthylsulfate : mutagène. Le terbutryn : reprotoxique. La liste est longue. Au total, quatorze pesticides interdits dans les cultures ont été retrouvés dans les cheveux et l’urine de 72 enfants participant à ce projet de recherche citoyen près de La Rochelle.
La plupart de ces pesticides avaient déjà été trouvés dans l’air de la plaine d’Aunis. En 2023, la dernière étude atmosphérique avait recensé 70 substances interdites. Mais un produit surprise a été relevé dans l’urine de plusieurs enfants : l’acétamipride, un néonicotinoïde interdit depuis 2018. « On a une corrélation entre la proximité des enfants avec les cultures et le taux. Plus ils sont près des exploitations, plus ils en ont, estime la toxicologue. Le fait qu’on en retrouve dans les urines révèle une exposition aiguë, et l’hypothèse privilégiée est qu’il est encore utilisé. »
Clémence, 8 ans, en a trouvé dans ses résultats. Sa mère, Sarah-Kim Wibaut, se questionne : « Est-ce qu’il restait des bidons [d’acétamipride] qu’on a cherché à écouler ? Peut-être que des contrôles serviraient à s’assurer qu’il n’y a plus ce genre de produits au sein des exploitations… » À Bourgneuf, où elles habitent, deux adolescentes ont déclaré des lymphomes cette année.
Un lien avec les cancers pédiatriques ?
L’association Avenir Santé Environnement a organisé et financé cette enquête avec un laboratoire public et des chercheurs bénévoles. Une tentative de faire un lien entre les toxiques auxquels sont exposés les enfants et la surincidence de cancers pédiatriques du territoire. En 2018, le CHU de Poitiers a détecté un cluster de cancers pédiatriques dans le village de Saint-Rogatien. Les jeunes de moins de 24 ans y auraient quatre fois plus de risque de développer un cancer que la moyenne nationale.
Pauline Brion est décédée en 2019, à 15 ans, des suites de deux cancers différents, une leucémie puis un lymphome. Sa mère Nathalie, qui milite toujours au sein de l’association, s’émeut des résultats des analyses : « Ça me fait quelque chose, parce que ma fille n’est plus là et qu’elle avait sûrement ces produits-là aussi… Ça me touche beaucoup, des enfants continuent de tomber malades. »
« Il y a des enfants qui sont morts ! »
À la sortie de la salle, Sophie Guillard a rejoint son mari avec l’explication des cinq molécules retrouvées chez leur fille adolescente. Le couple habite à Saint-Rogatien, où il élève ses trois enfants. L’utilisation de produits interdits met Christophe Guillard hors de lui : « Il y a des enfants qui sont morts ! Et là, on voit que certains agriculteurs continuent d’utiliser des produits interdits, et jouent au “pas vu, pas pris”. C’est cette impunité que je ne comprends pas, c’est tout un système qu’il faut dénoncer ! »
Un cocktail chimique agricole et domestique
Outre les pesticides agricoles, une part non négligeable de produits d’origine domestique est mise en cause dans l’enquête. Près de la moitié des enfants montrent des traces de pentachlorophénol (PCP), longtemps utilisé pour traiter le bois, aujourd’hui interdit. Ce perturbateur endocrinien présent dans les poutres des maisons est relargué en continu dans l’air.
Présent dans un quart des analyses, le phényl-2-phénol, fréquent dans les détergents, pourrait venir de son utilisation dans les lieux publics (écoles, hôpitaux…), pointant le rôle à jouer des collectivités dans la sortie des pesticides. Enfin, le fipronil, interdit dans les cultures, mais toujours utilisé pour traiter les animaux, est présent chez les propriétaires de chats ou chiens.
Toutes ces molécules sont plus ou moins nocives séparément. Mais ce qui inquiète Laurence Huc et son équipe de toxicologues, c’est l’exposition à leur effet cocktail : l’interaction entre ces différents composés peut créer une toxicité plus élevée et puissante que la somme de leur toxicité individuelle. Ce qui est impossible à évaluer.
L’association compte bien désormais enquêter sur l’origine des produits interdits, et interpeller les dirigeants, à commencer par l’Agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine, à qui elle a transmis ses résultats.