Culture et jardin partagé : à la Réunion, la dynamique alternative de Kaz Maron

Durée de lecture : 6 minutes

8 septembre 2015 / Gaëlle Ronsin (Silence)

Depuis 2014, les habitants de la Saline entretiennent avec enthousiasme leur premier jardin partagé. Avec ce nouveau projet, l’association Kaz Maron continue de valoriser la culture des Hauts et s’inscrit dans la dynamique des alternatives sociales de l’île.


En France métropolitaine, les premiers jardins collectifs sont nés à l’heure de la révolution industrielle. A cette époque, à la Réunion, la société est fondée sur l’agriculture vivrière. La kaz traditionnelle est construite sur une parcelle, la kour, avec, à l’avant, un jardin d’agrément complété d’arbres fruitiers et à l’arrière, un espace consacré à l’élevage (volailles, cabris...) et au potager.

Mais ce mode de vie s’effiloche dans les Bas puis dans les Hauts [1] tout au long du XXe siècle puisque « la loi de 1946, instituant la Réunion en département français, entraîne un projet de développement économique et social essentiellement inspiré par l’idéologie d’un retard à rattraper », écrit l’ethnologue Eliane Wolff [2]. A la Saline aujourd’hui, la majorité des habitants n’ont plus de potager dans leur kour.

Un des premiers jardins collectifs de l’île

Pour y remédier, l’association culturelle Kaz Maron crée le premier jardin familial de l’Ouest, « le jardin Eucalyptus ». Dana Virama a en effet entendu parler de ce nouveau concept initié en 2010 dans la commune du Tampon [3] et voit tout de suite l’intérêt de l’expérimenter à la Saline des Hauts. Il sait en effet que la commune va subir une opération immobilière de grande ampleur, puisque 1300 logements doivent sortir de terre dans les prochaines années, sans que le projet prévoie des jardins ou d’autres espaces pour renouer avec le mode de vie « la kour ».

Commence en 2011 une série de rencontres entre l’association, la mairie de Saint-Paul et le bailleur social. [4] Un terrain de 330 m² est alors trouvé et découpé en onze parcelles. Neuf sont proposées à des habitants du quartier et les deux restantes servent aux marmailles de l’école primaire d’en face, à l’association Kaz Maron et à une structure accueillant des personnes handicapées. Une cotisation de 7 euros par mois, pour payer l’eau, est demandée aux familles.

Dana Virama

Dana, plutôt pessimiste au lancement du projet, se posait de nombreuses questions sur sa viabilité dans un quartier où les liens sociaux sont fragilisés : « Au début, badna té dit : na poin le temps planter, mi reste mon kaz, mi sorte pas mwin... komé là : Dana kwa fé ? Na poin un ti parcelle la ? » [5] Au fil des mois, l’engouement a pris et maintenant, la superficie accordée à chacun est jugée trop restreinte. De nouvelles demandes affluent aussi, que Dana relaiera auprès de la municipalité.

Dana invite régulièrement au jardin des spécialistes qui exposent des pratiques naturelles de jardinage. Il nous explique que l’accompagnement doit provenir d’un intervenant extérieur puisque la proximité qui le lie maintenant aux jardiniers ne lui permet plus d’avoir un impact similaire. Dans un futur proche, il est également prévu de mettre en place des ateliers ouverts afin de répondre aux demandes des autres riverains.

Pour la culture des Hauts

Le jardin Eucalyptus est en quelque sorte l’aboutissement des projets de l’association Kaz Maron, créée il y a sept ans. Dana baignait dans le milieu culturel réunionnais et souhaitait expérimenter une programmation artistique alternative dans les Hauts. « Lorsque nous avons lancé ce projet, nous le voulions en marge et conforme à l’esprit du ’marronnage’ », d’où son nom. « Nous avons demandé à la mairie l’autorisation de nous installer dans un champ inoccupé du quartier Eucalyptus, et le projet est né. » En 2008, la Kaz Maron n’est qu’une scène en bambous.

Dana fédère autour de lui des bénévoles de la Saline et des militants d’associations des Hauts qui se retrouvent tous autour d’un projet artistique ambitieux et pour « préserver les traditions, la nature et le lien social ». Des kabars [6] sont alors organisés tous les mois, où se retrouvent des artistes bien connus dans l’île et des petits groupes des hauts. Le réseau d’artistes et la solidarité locale permettent à l’association de se lancer sans subvention. Aujourd’hui, celle-ci se finance en partie grâce aux recettes du bar et bénéficie de partenariats avec quelques entreprises. Deux personnes sont embauchées ponctuellement avec de petits contrats, « pour rétribuer tous les coups de main donnés ».

Une scène à la Saline !

Le rythme des manifestations et leur ampleur grandissant (concerts, soirées reggae, théâtre…), Kaz Maron s’équipe en adoptant une démarche écologique et solidaire. « La scène mesure aujourd’hui 5 mètres sur 6 ; elle a été montée avec des matériaux de récupération et couverte de coco tressée. Nous installons des toilettes sèches pour chaque événement », précise Dana. Un vrai village associatif intermittent est né à la Saline !

Les événements festifs traduisent toujours un fort ancrage culturel. « Bat pou nout lang, nout kiltir, nout tradision ! » [7] scande Dana. Des ateliers de sensibilisation sont régulièrement organisés l’après-midi, avant les kabars. La moringue et le maloya [8], le tressage et les tisanes sont mis à l’honneur pour les marmailles de l’école et le public.

En 2013, Kaz Maron a fait fort en organisant, pour la première fois depuis cinquante ans, un défilé Jako Malbar avec les deux seuls danseurs restants à la Réunion. Cette danse, autrefois très populaire, était pratiquée par les engagés indiens travaillant dans les usines sucrières. Cet événement très rare a fait du bruit dans l’île et attiré un large public à la Saline.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre


[1Les Bas et les Hauts sont deux entités bien distinctes sur l’île au niveau géographique, économique et social : schématiquement, les Bas sont la partie basse de l’île, sous la route des tamarins (grosso modo le pourtour littoral, en dessous de 500m d’altitude, surtout de Saint André à Saint Pierre en passant par Saint Paul). C’est la partie la plus urbanisée, là où sont situées toutes les villes et où sont concentrées également les activités économiques et avec pour le dire vite, un mode de vie occidentalisé. Il s’agit du centre spatial de l’île. A l’inverse dans les Hauts (au dessus de 500m jusqu’aux cirques dans les hautes montagnes à l"intérieur de l’île) l’urbanisation est différente (un mélange entre du rural et de la périurbanisation), le mode de vie encore plus ou moins traditionnel, et les activités économiques très peu présentes.

[2Wolff E. et Watin M. 2010, La Réunion, une société en mutation, Univers créoles 7, Paris, Economica-Anthropos

[3Aujourd’hui, suivant l’engouement métropolitain, huit jardins familiaux ou partagés ont vu le jour sur l’île.

[4Société immobilière du département de la Réunion

[5« Au début ils me disaient : ’J’ai pas le temps de planter, je reste chez moi, je sors pas moi.’ Maintenant, ils me disent : ’Dana ! Qu’est-ce que tu fais là ? Il n’y a pas une parcelle de libre pour moi, là ?’ »

[6Les kabars sont des grandes fêtes populaires, initialement religieuses, mais où l’on se rassemble surtout maintenant autour de concerts, de chants, de danses, en plein air.

[7« Il faut se battre pour notre langue, notre culture, notre tradition ! »

[8La moringue est un art martial pratiqué dans les régions de l’océan Indien. Le maloya, héritier du chant des esclaves, est la musique traditionnelle de la Réunion.


Lire aussi : Le projet fou de Vinci et Bouygues qui va ruiner l’île de La Réunion

Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par la revue Silence.

THEMATIQUE    Agriculture
16 novembre 2019
Au Brésil, la marée noire dévaste les côtes et le gouvernement ne fait rien
16 novembre 2019
Les Gilets jaunes ont forcé la mue sociale du mouvement écologiste
15 novembre 2019
« Le maintien de l’ordre vise à terroriser et décourager en infligeant des blessures graves »


Sur les mêmes thèmes       Agriculture





Du même auteur       Gaëlle Ronsin (Silence)