Dans l’Aude, des Gilets jaunes campent contre Monsanto

Durée de lecture : 6 minutes

13 décembre 2018 / Marie Astier (Reporterre)

À Trèbes, dans l’Aude, le géant de l’agrochimie Monsanto a installé une discrète usine... Mais depuis lundi, les Gilets jaunes des environs essaient de la bloquer. « On veut montrer qu’on ne veut pas juste plus de sous, on veut vivre mieux », expliquent-ils.

  • Trèbes (Aude), reportage

Seul un petit panneau indique le portail d’entrée de l’usine Monsanto. Aucune indication n’aide à repérer la bonne intersection sur la route qui va de la « grande » ville de Carcassonne, dans l’Aude, à la petite ville périphérique de Trèbes. C’est là, en bordure des champs, qu’ont été érigés les grands bâtiments de tôle quasi neufs, sur lesquels rien ne permet de deviner la nature des activités qui s’y déroulent, ni le nom de l’entreprise qui l’exploite. Une discrétion voulue, et mise à mal depuis quelques jours. Face au géant mondial des pesticides et des semences (récemment racheté par un autre mastodonte du secteur, Bayer), un mini camp gaulois s’est installé, brandissant un gilet jaune au nez de la multinationale.

Devant l’usine de Monsanto de Trèbes, mercredi 12 décembre.

Des pancartes de fortune annoncent les raisons de leur présence : « Pollution des sols = mort de nos enfants », « GJ (gilets jaunes) pour l’écologie », « Monsanto = cancer », etc. En ce mercredi après-midi, une trentaine de Gilets jaunes, du groupe « Carcassonne se réveille », se chauffent autour d’un feu. Depuis le 17 novembre, ils multiplient les opérations « péage gratuit », tiennent en tout trois points de filtrage sur Carcassonne. Puis est venue l’idée de bloquer Monsanto. « On discute, on vote à main levée, raconte Charlène. Comme c’est un gros poisson, il fallait de l’effectif. »

Lundi 10 décembre dernier, avant l’arrivée des employés sur le site, un groupe de Gilets jaunes a donc empêché les livraisons. « On a tenu de 5 heures du matin jusque 13h30, puis les gendarmes nous ont délogé », poursuit Benoît. Les forces de l’ordre ont veillé devant le portail afin d’empêcher un nouveau blocage. Le lendemain, le mardi 11 décembre, cinq personnes ont été emmenées en garde à vue puis ont été relâchées en fin de journée. « C’est de l’intimidation », pense Benoît. Les Gilets jaunes présents assurent que c’est la première fois qu’il y a des gardes à vue depuis le début du mouvement à Carcassonne.

Ne pouvant plus bloquer, ils se sont installés sur le terrain face à l’entreprise, prêté par le propriétaire. Un petit campement s’est formé en seulement deux jours. Un camion sert d’arrière cuisine, des toilettes sèches viennent d’être installées, le stock de bois grandit au fur et à mesure des divers apports. Le camp a été clôturé, l’herbe coupée, un parking délimité. Le tout commence à déranger la multinationale : « Tout à l’heure on a servi le café à un monsieur qui venait livrer une toupie de béton », raconte Céline, qui passe l’après-midi sur place. « Hé bien comme on lui avait parlé, ils lui ont dit, vous repartez ! »

« On ne fait que nous dire que la planète va mal, alors pourquoi ils sont là ? »

« On veut montrer qu’on ne veut pas juste plus de sous, on veut vivre mieux », dit Benoît. « On est là pour unir les forces d’opposition à Macron. » Alors qu’il nous quitte rapidement pour aller au boulot, Fabienne, 45 ans, chômeuse, enchaîne. « Faut que le vivant soit au cœur de nos revendications. Monsanto on ne sait même pas s’ils payent des impôts en France, et ils ont eu des sous du CICE [crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, NDLR], on finance une entreprise qui nous empoisonne. Une poignée d’humains possèdent la plus grande part de la richesse... » « … Et en plus c’est cette minorité qui pollue la planète », complète son mari David. « On ne fait que nous dire que la planète va mal, alors pourquoi ils sont là ? » questionne Céline depuis son siège de camping, désignant Monsanto du menton. « Ils fabriquent de la merde, et après, nous on la bouffe et ça nous rend malades. »

La conversation s’engage avec Robert Curbières, un vigneron bio à la retraite qui fait partie de la Confédération paysanne, syndicat alternatif. Les paysans du syndicat ont été prévenus par un message Facebook, ils sont venus cuisiner un repas bio et local le mardi soir et ont lancé un appel à soutiens. M. Curbières est revenu ce mercredi. « Je n’ai que 875 euros de retraite et ma femme 400 euros », calcule le paysan. « Mon voisin agriculteur ne se tire pas plus de 300 euros », renchérit Fabienne. « On veut avoir les moyens de leur acheter du bio. »

Ils s’accordent à demander un renouveau démocratique. Robert vise les élections des chambres d’agricultures : « Seuls les agriculteurs élisent les représentants, alors que les citoyens devraient voter, ce sont eux qui payent les 10 milliards d’euro de la PAC [Politique agricole commune, Ndlr]. » Fabienne, avec David et leur ami Anthony, rencontré à la « Fête à Macron » du 5 mai dernier, réclament eux le « référendum d’initiative citoyenne », le « RIC ». « On pourrait en faire un sur les OGM », suggère Robert. « Les Gilets jaunes c’est le souffle d’espoir dont la société avait besoin », poursuit l’ancien vigneron.

Au centre, Fabienne, avec à gauche David et à droite Anthony.

MON810 et néonicotinoïdes

Dans l’assemblée, si certains sont déjà des écolos bien informés, d’autres ne connaissaient pas Monsanto. Benoît a pris l’initiative d’appeler les Faucheurs volontaires, qui sont venus mardi parler de Monsanto aux Gilets jaunes. L’usine est en fait un site de « traitement » et « d’enrobage » des semences de maïs, colza et soja. En clair, elle les trie et les assaisonne aux pesticides. « C’est l’une des deux plus grosses unités de traitement des semences de Monsanto », explique Jacques Dandelot, un des Faucheurs venu sur place. Cela fait déjà pas mal d’années que ceux-ci enchaînent les actions sur le site, avec la Confédération paysanne. « Lors de l’une de nos intrusions, on avait trouvé du maïs Ogm MON810, interdit à la culture en France, et des pesticides néonicotinoïdes aussi interdits. Mais c’est légal car les semences sont importées, enrobées puis réexportées. »

Jean-François, Gilet jaune présent sur le campement, complète cette description avec quelques précisions sur les pratiques sociales de la multinationale. Il y a travaillé deux saisons : « On était au moins une centaine d’intérimaires. Ils embauchent sur des contrats courts d’un mois, deux mois, les enchaînent jusqu’à six mois, puis ils font une interruption de quatre mois pour ne pas avoir à vous embaucher en CDI, puis il vous reprennent à nouveau, etc. »

L’usine Monsanto de Trèbes.

Bayer, désormais maison-mère de Monsanto, a été jointe par le site Inf’OGM à propos de ce blocage inattendu : « Nous entendons la colère des personnes qui manifestent mais regrettons la forme de cette manifestation à l’encontre de notre entreprise, qui (...) entrave l’activité de nos 100 salariés sur place, notre entreprise étant un acteur important de l’emploi local », a-t-il déclaré.

De l’autre côté de la route, la nuit est tombée sur le campement, des renforts sont venus prendre la relève. Autour des flammes, on continue de refaire le monde et des rencontres inattendues. Le but est avant tout d’être toujours plus nombreux, avant de pouvoir envisager d’éventuelles actions. Un groupe qui s’éloigne lance à ceux qui restent : « Tenez bon, on revient samedi ! »


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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre
. chapô : Devant l’usine de Monsanto, mercredi 12 décembre.

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