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Dans le Finistère, une manifestation calme pour dénoncer l’usine à grenades

26 octobre 2015 / Nicolas de La Casinière et Lucas Mascarello (Reporterre)

Dans le Finistère, une usine méconnue fabrique grenades et balles, utilisées pour la répression policière, et qui souvent, tuent et blessent. Contre cette usine de mort, manifestations et débats ont eu lieu ce week-end. Reporterre y était.

- Pont-de-Buis (Finistère), reportage

Peint sur une toile de quatre mètre de large, le visage de Rémi Fraise avec la mention « Rémi, présent dans nos luttes » ouvrait le campement sur une butte face à l’usine Nobel Sport de Pont-de-Buis. Un périmètre de cent hectares collé au bourg, où se fabriquent des grenades lacrymogènes et des munitions de lanceurs de balle de défense. Du matériel utilisé pour la répression des manifestations, à Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes, au Burkina Faso, au Bahreïn et partout en France. Et aussi dans ce petit bourg du Finistère où la poudrerie royale a été fondée par Colbert sous le règne de Louis XIV.

Les trois jours « de rencontres et d’actions », du vendredi 23 octobre à dimanche 25, initiés par des militants de l’Ouest, Rennes et Nantes, des zadistes et des Finistériens, ont vu la police faire de la poudrerie un camp retranché, interdisant toute approche de l’usine. Par trois fois, les manifestants, 300 à 500 selon les jours, ont buté devant les camions grilles de la gendarmerie barrant les ponts d’accès et les carrefours.

Les deux premières fois, les manifestants ont tourné le dos à ces blocus policiers fortement gardés. Vendredi après midi, une conférence de presse de « l’assemblée des blessés par la police » et de leurs familles s’est tenue devant les camions blindés de la gendarmerie, avec pour toile de fond ces hautes barrières posées contre le droit constitutionnel de manifester.

Samedi soir, dans la nuit, devant une autre route menant à l’usine Nobel Sport, des témoignages, aussi déterminés que drôles, ont été lus au micro, relayés par une sono mobile. Des témoignages d’ados de Notre-Dame-des-Landes et de sexagénaires italiens du Val de Suse qui luttent contre le percement du tunnel du Lyon Turin. Ecoute attentive, inattendue, aux flambeaux éteints, des tracasseries de la police et des ripostes narquoises de ceux qui refusent de subir ces présences militaires.

Un bourg meurtri dans sa mémoire

On pourra bientôt y ajouter les voix d’habitants de Pont-de-Buis, pas du tout hostiles aux jeunes manifestants, et plutôt surpris de voir leur bourg quadrillé par les gendarmes. Ils voient d’un bon œil ces trois jours contre une usine qui a tué et mutilé des ouvriers depuis des années : trois morts, quatre-vingt blessés, et des dizaines de maison détruites dans un rayon de 900 mètres lors d’une explosion en 1975. Un mort en 2006. Trois blessés graves en 2014. Sans parler des bras arrachés, des doigts coupés, des intérimaires blessés et dont les témoignages ont été ravivés par ces trois jours...

Même ceux qui y ont travaillé à temps plein ne défendent pas l’emploi dans cette usine dangereuse. « Mon oncle a vu sa deux-chevaux voler en l’air en 1975, expliquait la veille ce retraité sur un marché. Mon frère, mon beau frère et moi, on y a travaillé. Mais vous avez raison de manifester... » Devant un stand de crêpes à Châteaulin, la discussion s’engage : « Mais si on arrête les armes, qu’est ce qu’on y fera ? - Bah, après la Guerre de Quatorze, toutes les usines qui fabriquaient des obus et du matériel militaire se sont bien reconverties. Alors... ».

L’armement entre la blessure et la mort

Tuer et mutiler, c’est aussi un des thèmes récurrents des évolutions du maintien de l’ordre dans le monde qui auront été largement discutées et commentées, avec une documentation précise, lors des rencontres dans le campements à un kilomètre du bourg. La notion d’« armement rhéostatique » qu’évoque dans un livre récent le sociologue Mathieu Rigouste, a été commentée : elle cache sous les mots techniques une gradation de la dangerosité des armes, de la blessure légère à la mort. Développant une version froide, industrielle, de l’offre et la demande, le marché fait du client (les polices du monde), un partenaire réceptif aux propositions des fabricants.

Au rassemblement, la mère de Quentin Torselli, Nathalie a témoigné : « Mon fils a été mutilé par un tir de flashball au cours d’une manifestation contre Notre-Dame-des-Landes en février 2014. Il a perdu un oeil. L’enquête a prouvé qu’il était isolé et ne représentait pas une menace. »

D’où ces débats sur l’utilité, comme en Palestine, d’enquêter sur les implications économiques des entreprises, précédant la demande des Etats de réprimer désormais dans les corps. Cette notion de punition individualisée, de blessure personnelle trouve sa tragique illustration avec les mutilés à l’œil par balles de caoutchouc présents ce week-end, et l’évocation constante de la mort de Rémi Fraisse l’an dernier dans un bois du Tarn.

Gaza, Belfast, Soweto, mêmes combats

Dans la paille d’un hangar agricole monté sur place aux côtés de trois barnums, la projection d’un film sur l’armement israélien, The Lab, du réalisateur indépendant israélien Yotam Feldman, a montré l’absence de frontière entre technique d’opération militaire et répression civile, ce que l’euphémisme technocratique appelle la « gestion démocratique des foules ». Les techniques de répression se montrent évolutives, en expérimentation permanente, en Irlande du Nord dans les années 1970, en Afrique du Sud de l’Apartheid et depuis des années en Palestine.

Après le film, on a discuté des luttes actuelles dans le Finistère, des convois qui convergeront vers Paris pour la COP 21, des partages de savoir sur les premiers soins à prodiguer dans les manifestations, on a lu des textes de femmes contre les armes, chanté et lancé des montgolfières en papier.

Malgré les nombreux contrôles routiers, des manifestants ont réussi à introduire des armes factices

Un camp autogéré, autonome pour tous ses repas grâce au soutien de deux cantines volantes venues de Rennes et de Brest, a posé « un acte de résistance à l’écrasement policier », dit un jeune femme venue de l’est de la France. Et ce un an après le meurtre de Rémi Fraise, omniprésent dans les discussions et les slogans, ponctués de « Ni oubli ni pardon ». Des Britanniques, des Québécois et des Espagnols étaient venus à Pont-de-Buis, attentifs à ce déplacement des mobilisations vers les usines d’armement à la dimension internationale évidente. « L’usine Nobel Sport réalise 90% de sa production pour l’export », dit un militant de la région.

Une fausse charge sur dix mètres

Après les prises de parole de l’Assemblées des blessés, des lectures du vécu d’habitants de la ZAD nantais ou de la vallée italienne du Val de Suse, les manifestants ont abandonné le face-à-face avec la police après avoir jeté quelques cailloux, deux cocktail molotov contre un camion grille et des feux d’artifice croisés avec les trajectoires de fumées de lacrymogènes. Sans autre dégât que matériel. Sans blessé. Sans arrestation.

Le dimanche, pour contourner le blocage policier des routes, la troupe de manifestants a franchi un viaduc et coupant par les champs et les bois, et s’est retrouvé dans un champ en pente face à l’entrée de l’usine toujours bien gardée, survolé par l’hélico de la gendarmerie omniprésent pendant ces trois jours.

Toute la journée, un hélicoptère de la gendarmerie surveille le rassemblement

Là, toujours dans le souci d’être imprévisible et sans volonté d’en découdre, une discussion s’est tenue en cercle, accroupi dans la terre caillouteuse du champ, pour décider d’une fausse charge sur dix mètres en rang serrés, déclenchant le recul des CRS et gendarmes mobiles à soixante mètres de là.

La charge, hilare, a aussitôt reflué. Le grenadage massif du champ qui a suivi n’a pas gêné les manifestants, faisant aussitôt une « retraite stratégique » par les bois, la fumée de lacrymogène revenant plutôt vers les casques des soldats de l’ordre. A un carrefour, au-dessus d’une maison d’habitation, l’échange de jets feux d’artifice colorés contre lacrymo tombant en cloche dans une prairie et effarouchant les vaches n’aura duré qu’un gros quart d’heure.

« Rester imprévisible »

Dimanche en fin d’après-midi, le retour au camp, s’est fait dans le calme d’une randonnée dans les bucoliques paysages d’automne. Le démontage des structures, du matériel de cuisine, des tentes, et le rangement des camions auront permis un départ géré collectivement de nuit, en convoi d’une centaine de véhicules voitures particulières, fourgons et camions. Un arrêté préfectoral tombé le dimanche matin autorisait les contrôle de véhicules et des identités entre midi et minuit, mais les militants ont refusé en bloc.

Spectacle étrange que celui d’un officier de gendarmerie exigeant que le convoi se scinde et s’égrène voiture par voiture pour procéder au contrôle individuel et qui, devant la tension qu’il a créé et la menace d’un blocage de la voie rapide Nantes-Brest toute proche, calme ses gendarmes très énervés, et autorise le convoi à partir au pas, les militants marchant à pied à côté des voitures, à un ou deux mètres des boucliers et des matraques des gendarmes, finalement sans le moindre contrôle d’identité.

« Le week end s’est achevé sur une gestion collective assumée, concertée, du rapport à la police. On ne va pas toujours subir », dit un militant avec son accent rocailleux bien finistérien. « On a montré qu’il est possible d’être imprévisible face à la police, de désigner les complices logistiques et économiques de la répression, et de préparer et de partager des réponses sur un territoire large en cas d’opération militaire tentant d’évacuer la ZAD, en janvier prochain comme les bruits en courent... » renchérit un zadiste.



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Lire aussi : Impunité policière : le droit de manifester est en danger

Source : Nicolas de La Casinière pour Reporterre

Photos : © Lucas Mascarello/Reporterre

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