Dans le Jura, la production de masques anti-Covid relance l’industrie textile

Durée de lecture : 8 minutes

7 septembre 2020 / Camille Jourdan (Reporterre)



La crise sanitaire accélérera-t-elle la relocalisation de la production textile en France ? À Lons-le-Saunier, dans le Jura, l’atelier ouvert en mai pour produire des masques compte pérenniser son activité, en se diversifiant. Malgré de nombreux obstacles, le projet pourrait bien faire tâche d’huile.

  • Lons-le-Saunier (Jura), reportage

Le tapotement des machines résonne dans la salle. Chacune assise à leur poste, les couturières sont concentrées sur leur tâche : pliage des étiquettes, surfilage, découpe des élastiques, contrôle qualité… Au bout de cette chaîne : des masques en tissu, homologués aux normes Afnor. Il y a encore quelques mois, ce local de la zone industrielle de Lons-le-Saunier (Jura) était inoccupé. Pas de machines, ni même de couturières. La crise sanitaire a précipité l’émergence de cet atelier textile.

Début 2020, la société coopérative Clus’ter Jura étudie la possibilité de relancer la production textile locale. « Nous avions identifié un besoin de sous-traitance de matières textiles de la part de certains artisans », résume Marine Porcherel, chargée de mission sur ce projet. Elle évoque notamment des demandes périodiques pour la fabrication de sacs, de pochettes ou d’autres accessoires en tissu. Ancienne terre de l’industrie textile, le Jura a connu la prospérité avant de voir la majorité de ses usines fermer leurs portes dans les années 1970 et 1980, face à la concurrence étrangère. Certaines ont résisté, ou ont rouvert quelques années plus tard, comme Jura Textiles en 1992, à Orchamps, à une heure de Lons. Mais la majorité de la production s’est échappée hors les frontières.

Plus de 5.000 masques sont fabriqués chaque semaine

L’idée de rapatrier le textile à Lons-le-Saunier en était à ses balbutiements quand le confinement a commencé, le 17 mars dernier. Début mai, dans une France qui prenait conscience de sa dangereuse dépendance à la mondialisation, Clus’ter Jura envoyait une newsletter pour informer de son projet. « Nous n’envisagions pas de produire des masques, assure Marine Porcherel, mais plutôt de lancer un appel et proposer nos services aux entreprises locales, privées de leurs fournisseurs. » Finalement, c’est le projet Résilience qui a servi d’élément déclencheur : ce groupement fédère et accompagne des PME partout en France pour fabriquer des masques sur le territoire national. Pour le projet en gestation dans le Jura, c’était l’occasion d’accélérer la naissance d’une nouvelle entreprise.

L’atelier a été installé dans d’anciens locaux d’une association locale, partenaire du projet. En moins d’un mois, il a été remis aux normes et aménagé.

Marine Porcherel est encore étonnée de la vitesse à laquelle a décollé l’atelier. En quelques semaines, un local était rénové, des machines achetées, et les premières employées recrutées. L’investissement de départ, de 15.000 euros, a été débloqué par le groupe coopératif Demain, coporteur du projet. La Ville de Lons-le-Saunier a mis également la main à la pâte en prêtant du mobilier. Le 25 mai, cinq couturières avaient les pieds sur les pédales et le nez sur leur fil. Depuis, une quinzaine d’autres les ont rejointes, et plus de 5.000 masques sont fabriqués chaque semaine. Pour ce faire, l’atelier a été divisé en plusieurs postes, chacun dédié à une tâche particulière. La plupart des couturières les maîtrisent tous et suivent un système de rotation au fil de la semaine. « Nous souhaitions construire une organisation très horizontale, où chaque poste est indispensable : plier les étiquettes en deux a autant d’importance que coudre les élastiques », détaille Marine Porcherel, qui a assuré la formation. Certaines des petites mains de l’atelier n’avaient jamais touché une machine à coudre, ni même une aiguille avant d’intégrer le projet. Et aucune ne connaissait les machines industrielles. En les initiant à différents équipements, Marine Porcherel mise sur leur avenir : « Certaines des compétences qu’elles acquièrent ici sont transposables à d’autres secteurs : le pressing, le contrôle qualité ».

La confection des masques est aussi un moyen pour ces femmes de se faire la main, avant d’éventuellement monter en compétences. Une chance qu’elles ont saisie après un certain étonnement : « La couture, ce n’est pas ce qu’on nous proposait à l’école », se souvient Stéphanie, 51 ans. Au chômage depuis deux ans, elle cousait « pour le plaisir ». En mai, elle a signé un CDD de 4 mois, renouvelable 24 mois. Comme les deux tiers de ses collègues, elle est salariée du groupe coopératif Demain. Les autres sont en contrat avec des structures d’insertion pour les personnes éloignées de l’emploi ou handicapées, un autre aspect qui tenait à cœur aux porteurs du projet.

Après deux ans au chômage, Stéphanie a postulé pour travailler dans l’atelier, alors qu’elle n’avait jamais envisagé la couture comme un métier.

« Jamais je n’aurais pensé que l’industrie textile pouvait s’installer dans le Jura », poursuit Stéphanie. De la même manière, Christine, 56 ans, avait abandonné l’idée de retrouver du travail dans le secteur qui avait été le sien durant les six années dédiées à sa mercerie, à Beaune (Côte d’Or). « À plus de 50 ans, c’est difficile de trouver un emploi. Je n’ai pas hésité quand j’ai vu l’annonce de Pôle Emploi. La production locale me tient à cœur ; en France, nous avons perdu ce savoir-faire qu’il faudrait remettre au goût du jour. » En effet, comme l’indique un rapport de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) [1], l’industrie textile a « perdu les deux tiers de ses effectifs et plus de la moitié de sa production » en vingt ans. « La France importe massivement des produits ‘textiles’, surtout des vêtements et des chaussures, dont la moitié provient d’Asie et un tiers d’Europe », complète le résumé de cette étude parue en 2018. Ce contexte ne fait que renforcer la motivation des couturières. Stéphanie en a conscience : « Si notre travail ne correspond pas à l’attente, nous ne décrocherons pas de nouveaux marchés », affirme-t-elle.

Christine a tenu une mercerie entre 2012 et 2018. Elle ne pensait pas retrouver un emploi dans son secteur.

« Si c’était facile de faire du textile en France, les industries de ce secteur ne se seraient pas écroulées »

Trois mois après son lancement, l’atelier pense donc déjà à son avenir. En septembre, il se dotera d’une réelle structure juridique, en maintenant son ancrage dans l’économie sociale et solidaire. Fidèle à son projet initial, il entame la diversification de sa production afin d’assurer sa pérennité, et donc ses emplois, mais aussi pour remplir la mission qu’il s’était donnée : relocaliser l’industrie textile. « La vente des masques ne suffira pas à faire survivre notre activité, tranche Matthieu Grosset, directeur général du groupe Demain. Si c’était facile de faire du textile en France, les industries de ce secteur ne se seraient pas écroulées... », constate-t-il. « Nous ne cherchons pas le profit, mais au moins l’équilibre », ajoute Marine Porcherel.

De nouvelles commandes sont d’ores et déjà en cours : des tote bags [des sacs en tissu] pour une créatrice locale, des pantalons sur-mesure en textile français, des tenues destinées aux employés du restaurant municipal de Lons-le-Saunier, des porte-bébés vendus par une entrepreneuse du côté de Lyon… Pour cette dernière, proposer à ses clients des produits en lin français et assemblés sur le territoire est primordial : « Pour ne pas dépendre d’un autre pays, il est important de sauvegarder ces savoirs en France », souligne Krisztina Galik. Matthieu Grosset, qui souhaite donner une dimension « territoriale » à l’atelier, compte sur l’investissement de structures et de personnes comme Krisztina : « Nous parions sur l’engagement d’acteurs locaux, pas en termes de soutien financier au sens strict, mais par leurs achats », expose-t-il.

L’arrivée de nouveaux produits fait prendre une tout autre ampleur à l’atelier. Alors que la matière première des masques était envoyée par Résilience, prête à être assemblée, c’est un long travail en amont, mais aussi en aval, qui s’impose pour fabriquer ces nouveaux produits et les distribuer. Marine Porcherel décortique les demandes de ces nouveaux clients, source les matériaux, élabore les patrons et les prototypes, forme les couturières à de nouveaux procédés… « Les gens ne se rendent plus compte de ce qu’implique la confection d’un vêtement », note la jeune femme, forte de 12 ans d’expérience dans l’industrie textile.

Anastasia, à gauche, plie les étiquettes en deux. Elle dépend de l’APEI (association des parents et amis de personnes handicapées mentales), qui a prêté son local, et accompagne des personnes handicapées dans l’emploi.

Un pari auquel croit Carol Girod, du projet Résilience, qui affirme : « Ce qui se joue à Lons, ce sera la norme dans 20 ans ». Le même schéma se dessine d’ailleurs à 600 kilomètres de là : à Roubaix, des dizaines de machines ont envahi en quelques jours d’anciens ateliers, complètement vides il y a encore quelques mois. Capitale française de l’industrie textile il y a une quarantaine d’années, la ville du Nord n’a jamais entièrement perdu son savoir-faire dans le secteur. Mais comme ailleurs, la délocalisation de la filière l’a lourdement touchée. Cette fois, la crise pourrait bien lui donner un nouveau dynamisme. Comme à Lons, l’atelier roubaisiens ouvert par Résilience commence à fabriquer des T-shirts, des tote bags, des shorts… « Nous souhaitons créer un label et une marque », prévient même Carol Girod. Au total, son projet rassemble une centaine de partenaires partout en France, certains déjà issus du textile, d’autres convertis pour l’occasion, et d’autres encore nés durant la crise.

À Lons, Marine Porcherel demeure persuadée du potentiel de la filière : « Le textile est partout : dans la mode certes, mais aussi dans le bâtiment avec les laines de roche ou de verre, l’industrie avec le kevlar, l’automobile, la santé, l’aviation… » Face à cette demande abondante, la relocalisation semble justifiée.

Sandrine a rejoint l’atelier grâce à Epart (établissement pour l’association de recherches pour le travail), une structure d’insertion partenaire du projet.




[1« L’industrie textile en France : une production mondialisée, sauf pour les produits de luxe et les textiles techniques » - Bruno Labaye, division Industrie et agriculture, Insee


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Source et photos : Camille Jourdan pour Reporterre

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