123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageMontagne

Dans les Alpes, des hôtels de luxe risquent d’amputer une forêt

L’aménagement de la station de Risoul ne se restreint pas au projet du Hameau des grands bois, il s'accompagne aussi de l’installation du télésiège de l’Homme de pierre.

Aux abords de la station de Risoul, dans les Alpes, une forêt risque d’être défrichée pour faire place à des hôtels de luxe. Quatre associations se sont pourvues en justice et dénoncent un projet « écocide ».

Risoul (Hautes-Alpes), reportage

La forêt de mélèzes flamboie sous le ciel bleu de cette fin d’automne, encadrant de reflets dorés la station de ski de Risoul, dans les Hautes-Alpes. « C’est ici qu’ils vont couper les arbres pour construire des hôtels de luxe », dit Sylvie Renaudat au détour d’un chemin qui s’élève au-dessus de la station, construite à 1 850 mètres d’altitude.

Depuis que Sylvie et Serge Renaudat y ont acheté un appartement, il y a quarante ans, la station n’a pas cessé d’être grignotée par le béton. « En 1976, quand je suis venu pour la première fois à Risoul, j’ai été subjugué par le côté sauvage de cette petite station. On skiait au milieu des mélèzes, se souvient Serge. Ça a bien changé depuis… »

Risoul 1850, qui dépend d’une commune éponyme de moins de 700 habitants, compte déjà une quarantaine d’immeubles et de chalets pour une capacité d’accueil d’environ 18 300 lits, dont 80 % sont des « lits froids », occupés moins de trois semaines par an. Mais les constructions continuent à sortir de terre à un rythme effréné dans la station, où la mairie prévoit d’ouvrir 7 000 nouveaux lits : au pied de la station, les fondations d’un projet abandonné jouxtent l’ossature d’un immeuble en construction. Plus loin, c’est un hôtel de 70 chambres qui doit être érigé, tandis que sur les hauteurs, un projet de quartier touristique — nommé le « Hameau des grands bois » — menace de remplacer 9 hectares de forêt par trois hôtels de luxe (environ 2 500 lits touristiques).

C’est ce dernier projet qui cristallise la colère de Sylvie et Serge, et celle des membres de Risoul 1850 Association des propriétaires (RAP). La parcelle choisie pour accueillir cette nouvelle unité touristique fait en effet partie d’une forêt reboisée dans les années 1980 pour compenser les effets de la création de la station. Elle héberge aujourd’hui des dizaines d’espèces protégées. Aux côtés de la RAP, trois associations de défense de la nature, France Nature Environnement Hautes-Alpes (FNE 05), Mountain Wilderness et la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), se sont pourvues en justice pour sauver ce fragment de forêt.

Risoul est connue pour sa «  forêt blanche  », poumon vert et jaune de la station qui surplombe l’entrée du Queyras. © Baptiste Soubra / Reporterre

Hôtels de luxe dans la « forêt blanche »

Des immeubles de sept étages bardés de bois, un parking souterrain de 770 places, deux piscines extérieures et une route goudronnée à la place de l’ancienne piste de ski : voici à quoi devrait ressembler le Hameau des grands bois, s’il voit le jour conformément aux plans présentés par la mairie aux habitants de la commune.

En juillet 2018, la préfecture de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) a approuvé la création d’une unité touristique nouvelle (UTN) sur les hauteurs de la station, ouvrant la voie à la construction de logements dans une zone jusque-là constituée de forêt et d’alpages. Des promoteurs se sont vite emparés du dossier : fin 2019, la société HLBC signait une promesse de vente avec la commune, s’engageant à construire le complexe touristique. En 2021, sa filiale Risoul Immobilier Développement Aménagement (Rida) déposait des demandes d’autorisation de défrichement et de permis de construire pour les trois hôtels.

La station de Risoul compte déjà plus de 17 000 lits. © Baptiste Soubra / Reporterre

Ces deux sociétés sont dirigées par Jean-Paul Schaeffer, un magnat de l’immobilier dans les Alpes qui dirige ou détient au moins 57 sociétés immobilières. Plusieurs d’entre elles sont actives dans des stations de la région, comme à Vars, Isola 2000 ou aux Menuires. C’est aussi un poids lourd de l’hôtellerie, détenteur du groupe SoWell (anciennement Soleil Vacances), qui compte justement construire un hôtel au Hameau des Grands Bois.

Forêt en danger

Début 2023, la société Rida a obtenu l’autorisation de défricher la parcelle — à condition d’obtenir une dérogation pour la destruction d’espèces protégées. Une bataille juridique pour sauver la forêt a alors été lancée par les quatre associations. Elles ont déposé quatre recours en justice contre les permis de défricher, d’aménager et de construire, ainsi qu’une procédure au tribunal administratif pour obtenir l’accès à une étude sur l’eau commanditée par la mairie.

Trois enjeux cristallisent leur opposition. Le premier est d’ordre écologique : le défrichement affecterait 8,7 hectares de forêt couverts de mélèzes, de pins cembro et de sapins. Une étude d’impact réalisée en amont de la création du Hameau des grands bois y a relevé la présence de vingt-huit espèces protégées d’oiseaux et de onze espèces protégées de chiroptères, ainsi que de plantes protégées à l’échelle nationale, comme les dracocéphales tête de dragon. Les associations font aussi valoir que la zone est un habitat favorable à la reproduction du tétras-lyre, espèce classée vulnérable sur la liste rouge de l’UICN.

« Le plus paradoxal, c’est que c’est une forêt de compensation qui avait été plantée au moment de la création de la station et qui avait plutôt bien marché », explique Rémy Bernade, de l’association Mountain Wilderness. Depuis 1978, l’Office national des forêts a entrepris de nombreux travaux de reboisement autour de Risoul, financés par la commune pour compenser les défrichements liés à la création de la station.

Le télésiège de l’Homme de pierre devrait être inauguré pour la saison 2024-2025. © Baptiste Soubra / Reporterre

Le second enjeu, ce sont les dommages du défrichement sur la montagne et le risque de glissement de terrain que celui-ci pourrait alimenter. Risoul a déjà connu un important glissement de terrain en 2023, et le futur « Hameau » est situé dans une zone à risque. De plus, « c’est un défrichement qui est contraire à l’objectif de sobriété foncière et de lutte contre l’artificialisation des sols, qui est dans la loi Climat depuis 2021 », observe Lucienne Ballangé, de FNE 05.

Dernier point dans le viseur des associations : l’approvisionnement en eau des hôtels — et de leurs piscines — alors que Risoul a déjà du mal à couvrir ses besoins en période touristique. « Je n’avais jamais vu ça, s’insurge Aurélie Cohendet, l’avocate qui représente les quatre associations. Ils ont délivré les permis alors qu’ils n’ont pas encore sécurisé la ressource en eau potable. »

La mairie s’appuie sur une étude de faisabilité réalisée en 2021 par un cabinet de conseil, qui propose de capter des sources situées au-dessus de la station. Mais ceci nécessiterait de nouveaux défrichements qui ne sont pas pris en compte dans les études d’impact réalisées jusqu’ici.

Sylvie et Serge Renaudat, opposés au projet de Hameau, sont propriétaires d’un appartement dans la station de Risoul dans laquelle ils viennent depuis une quarantaine d’années. © Baptiste Soubra / Reporterre

Fuite en avant

Le cas de Risoul est loin de faire figure d’exception dans les Alpes, où les constructions vont bon train malgré l’essoufflement du modèle du tourisme centré sur le ski. Ailleurs dans les Hautes-Alpes, à Montgenèvre, Serre Chevalier ou à La Grave, les associations environnementales se battent contre d’autres projets conçus à rebours des impératifs écologiques.

« Il y a une fuite en avant pour continuer à bétonner, parce que ça rapporte toujours de l’argent de faire des lits touristiques, déplore Lucienne Ballangé, de FNE 05. Il faut croire que ça rapporte plus que rénover les lits existants. »

Plusieurs chantiers sont déjà en cours, et certains sont à l’arrêt. © Baptiste Soubra / Reporterre

Dans la presse régionale, le maire de Risoul, Régis Simond, a jusqu’ici défendu l’unité touristique en la présentant comme une opportunité de redynamiser la station. Mais les membres de la RAP dénoncent un projet démesuré qui augmentera le trafic routier en hiver. « Ce projet, c’est aussi 700 véhicules supplémentaires sur la station, 1 000 rotations de camions en phase de chantier pour les déblais, 54 rotations de semi-remorques par an pour l’approvisionnement en bois… », argumente Serge Renaudat.

Pour l’heure, le défrichement est en suspens, le promoteur n’ayant pas obtenu d’autorisation de destruction des espèces protégées. De leur côté, les associations espèrent faire entendre leurs arguments à temps pour sauver la forêt, lors d’une audience qui se tiendra début 2025.


legende