Dans les Caraïbes, les pêcheurs terrifiés par les bombes de Trump
Des pêcheurs de l'île colombienne de Providencia, dans les Caraïbes, en décembre 2025. - © Charlie Cordero / Reporterre
Des pêcheurs de l'île colombienne de Providencia, dans les Caraïbes, en décembre 2025. - © Charlie Cordero / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Au nom de la lutte contre le narcotrafic, l’armée étasunienne bombarde des bateaux dans les Caraïbes, faisant une centaine de morts. Sur l’île colombienne de Providencia, les pêcheurs sont terrifiés et n’osent plus s’éloigner des côtes.
Providencia (Colombie), reportage
Une forte odeur de friture s’échappe d’une modeste baraque en bois, en bordure d’un chemin de terre menant au rivage de la petite île colombienne de Providencia. Elizabeth Cabezas, 63 ans, y façonne des boulettes de poisson, qu’elle jette ensuite dans l’huile frémissante. Ce sera le déjeuner de ses deux fils, partis en mer alors que le soleil pointait à peine sur les vagues de la mer des Caraïbes.
Cette pêcheuse jette un œil à l’horloge accrochée au mur et fronce les sourcils. Les garçons auraient dû rentrer il y a déjà une heure. En temps normal, cela arrive souvent : tributaires des aléas de la mer, les pêcheurs peuvent tarder à revenir. Sauf qu’aujourd’hui, leur absence ravive l’angoisse récente et grandissante de la communauté.
« Nos enfants risquent leur vie là, dehors. Les États-Unis bombardent les bateaux en disant que c’est de la drogue, mais si ce sont des pêcheurs et qu’il n’y a pas de drogue, on ne peut pas leur rendre la vie », dit-elle, spatule à la main.
Depuis septembre, les États-Unis ont décidé de durcir leur politique contre le narcotrafic. L’administration Trump a déployé une flottille de navires de guerre — dont le plus grand porte-avions du monde — dans les Caraïbes et les tirs contre des embarcations soupçonnées de narcotrafic se sont multipliés. Au moins 20 bateaux ont été touchés et 105 personnes y ont trouvé la mort, sans que Washington ne donne de preuve de leur implication dans le commerce de la drogue.
Si le Venezuela de Nicolás Maduro est la cible principale de cette opération, son périmètre déborde largement dans les eaux colombiennes. Donald Trump a d’ailleurs qualifié le président colombien, Gustavo Petro, de « baron de la drogue ».
Des revenus divisés par trois
Alors, dans ce hameau qui rassemble 220 pêcheurs et leurs familles, tous membres de l’association I-Fish, qui représente les pêcheurs afrodescendants de l’île, la peur s’est installée, bouleversant les habitudes de pêche et la vie quotidienne. Ici, tout le monde suit de près les informations. « Quand on voit des vidéos de petits bateaux comme les nôtres exploser, c’est terrifiant. À tout moment, ils peuvent nous confondre et nous bombarder par erreur, dit Rolando Posada, un jeune pêcheur qui débarque des caisses de poissons fraîchement capturés. Tous les matins, je pars la boule au ventre. »
En Colombie, la mort d’Alejandro Carranza, pêcheur colombien identifié par Gustavo Petro comme victime civile [1] et bombardé par les navires étasuniens, le 15 septembre, dans les Caraïbes, au large de la côte colombienne, a marqué un tournant. Sa famille a porté plainte auprès de la Commission interaméricaine des droits de l’Homme. Elle accuse les États-Unis d’avoir violé les droits à la vie, à l’égalité devant la loi, à la reconnaissance de la personnalité juridique, à un procès équitable et à une procédure régulière.
Depuis, les pêcheurs du pays ont commencé à s’organiser, y compris à Providencia, bien que les eaux de l’île n’aient pas encore été directement touchées. « On sort désormais en groupes. C’est mieux d’être ensemble, parce qu’en voyant plusieurs bateaux réunis, ils ne peuvent pas dire que c’est du narcotrafic, n’est-ce pas ? » interroge Joan Peñalosa, qui essaye de se rassurer.
De fait, les embarcations des pêcheurs n’ont rien à voir avec celles utilisées par les trafiquants. « Elles sont plus petites, avec moins de tirant d’eau et des moteurs beaucoup moins puissants. Ils ne devraient pas pouvoir se tromper », assure-t-il, en secouant la tête.
À l’embouchure d’un canal ouvert sur la mer reposent quelques barques qui n’ont pas pu partir à l’aube. José Manuel travaille en mer depuis son enfance et, comme tout le monde ici, il pêche de façon artisanale : à la force de ses poumons, sans bouteille d’oxygène, masque de plongée vissé sur la tête et harpon à la main. « On ne va pas très loin », déclare-t-il pour rassurer un compagnon, qui accepte finalement de monter dans son embarcation après de longues hésitations.
Les zones riches en poissons devenues trop dangereuses
En route, la proue de la chaloupe frappe en cadence l’eau tiède et transparente de la mer des Antilles. Les pêcheurs, vent salé en pleine figure et sueur perlée au front, s’équipent avant de s’immerger. Ils remontent quelques minutes plus tard la mine défaite : « Rien par là ! » crie l’un d’entre eux. La zone explorée est trop proche de l’île.
« Ça nous inquiète d’aller vers les cayes [récifs et îlots] les plus éloignées, à cause de la situation. On ne sait jamais ce qui peut se passer, explique José Manuel, encore essoufflé. Même si, en tant que pêcheurs, on n’a pas d’autres choix que de continuer à travailler. »
« Comment on va faire à long terme, si Trump ne veut pas se calmer ? »
C’est une conséquence cachée de la politique de Donald Trump. Par peur, ces pêcheurs ont renoncé à se rendre dans les zones maritimes les plus riches en poisson. Un sacrifice considérable pour ces familles qui dépendent directement ou indirectement des revenus de la pêche. Car dans les cayes, la pêche peut rapporter plus de 100 euros par jour, contre à peine 30 autour de l’île. « Comment on va faire à long terme, si Trump ne veut pas se calmer ? » interroge José Manuel.
« Une stratégie pour nous soumettre par la peur »
À l’ombre d’un abri de fortune dressé face à l’horizon, à l’endroit où les embarcations accostent pour débarquer le poisson, deux pêcheurs âgés discutent de la situation en martelant la chair de langoustes tout juste ramenées. « Ces Américains se croient les maîtres du monde », s’emporte l’un d’eux dans un créole mêlant l’espagnol et l’anglais.
« Ce n’est pas normal. Vous avez vu tous ces gens morts sans qu’on sache s’ils étaient narcotrafiquants ? nous interpelle-t-il. Bien sûr, qu’on veut tous que le trafic de drogue s’arrête, personne n’a envie de vivre sous le joug de ces gens-là, mais il n’y a pas de lois pour ça ? »
L’argument est largement repris parmi les membres de l’association, qui s’échauffent à mesure qu’ils en parlent. « C’est une stratégie pour nous soumettre par la peur, c’est une invasion, affirme Edgar Jay, le président de l’organisation. Est-ce que les États-Unis peuvent appliquer la peine de mort de façon extrajudiciaire, partout dans le monde, dans des eaux qui ne sont même pas les leurs ? »
Son regard vire au noir et ses mains s’agitent fermement. Les pêcheurs de l’île sont en colère et le font comprendre : ils ne veulent pas vivre et travailler « en fonction des décisions d’un président fou », dit l’un d’entre eux, Ashton Hooward.
Pour dénoncer la situation, les marins se sont réunis avec des spécialistes en relations internationales afin de réfléchir à une organisation collective, en tant que « peuple caribéen », face à la politique menée par l’actuel locataire de la Maison Blanche. Résultat : début novembre, ils ont adressé une lettre à l’Organisation des Nations unies, dénonçant la « tyrannie souverainiste » de Donald Trump et exigeant le droit de travailler en toute sécurité.
« Nous ne pouvons pas […] courir le risque d’être bombardés alors que nous effectuons nos tâches quotidiennes de pêche », écrivent-ils. Edgar Jay se lève de sa chaise en plastique blanche et s’approche d’une carte vieillie du continent américain affichée au mur. « Nous sommes convaincus que l’ONU doit servir la paix mondiale et défendre les populations les plus vulnérables, comme nous, insiste Edgar Jay. Ce sont nos modes de vie, nos moyens de subsistance et nos familles qui sont en danger avec cet homme à la tête des États-Unis et nous ne pouvons pas accepter ça ! »
Dehors retentit le bruit d’un moteur, qui s’éteint. Les deux fils d’Elizabeth viennent de rentrer, les bras chargés de poissons aux reflets colorés. Tout sourire, elle les serre dans ses bras avant de les débarrasser de leur butin. Demain, il faudra à nouveau prendre la mer, malgré les craintes et la colère, suspendus à l’espoir d’une réaction de la communauté internationale.