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ReportageMonde

En Colombie, le « cauchemar » d’un village englouti par une algue

Aníbal Rodríguez, 70 ans, navigue dans sa barque à travers la Ciénaga Grande de Santa Marta, au milieu de la dense prolifération de la plante invasive Hydrilla verticillata.

Dans le nord de la Colombie, le village flottant de Nueva Venecia lutte pour sa survie. Une plante invasive asphyxie la lagune, tue les poissons et menace les pêcheurs. « C’est dur, très dur », soufflent-ils.

Nueva Venecia (Colombie), reportage

« Cet endroit est magique, on ne peut pas le laisser disparaître », soupire Carlos Ibrañez, guide touristique et habitant de la Cienaga Grande, immense lagune au nord de la Colombie, classée réserve de biosphère par l’Unesco. Ce delta du Magdalena est un écosystème unique : 4 200 km² d’un fragile équilibre entre l’eau douce du fleuve et l’eau salée de la mer des Caraïbes, quatre variétés de mangroves, plus de 50 espèces d’oiseaux. Sur ses eaux, trois villages sur pilotis tiennent encore debout, et parmi eux, le plus emblématique, El Morro, renommé depuis quelque temps Nueva Venecia (Nouvelle Venise) en hommage à la ville italienne.

Ce village flottant aurait été fondé il y a plus de deux siècles. Ses 3 500 habitants vivent exclusivement de la pêche, directement ou indirectement. Leurs maisons de bois peintes de couleurs vives se reflètent dans l’eau et offrent un décor de carte postale. Depuis l’embarcadère de Puerto Viejo, il faut une heure et demie de navigation pour rejoindre Nueva Venecia. Hérons et aigrettes attendent sur des bouts de bois enfoncés dans l’eau.

Il est à peine 6 h 30 et les pêcheurs rament déjà dans leur canoë de fortune, le visage complètement couvert pour se protéger du soleil naissant. Mais à l’approche du village, le décor se fige sous une couverture verte. L’eau semble coagulée.

Trois habitants de Nueva Venecia utilisent de longues perches pour pousser leur pirogue à travers un épais tapis d’Hydrilla verticillata dans la Ciénaga Grande de Santa Marta. © Charlie Cordero / Reporterre

Dans le ciel, des aigles tournent en silence, comme un mauvais présage. Depuis un an, entrer ou sortir de Nueva Venecia relève de l’épreuve. À mesure que la barque avance, la rame s’enfonce dans une masse épaisse. L’eau disparaît sous une cape verdâtre, recouverte de pontédéries, aussi appelées jacinthes d’eau, une première plante invasive à laquelle le village est habitué. « Avant, on pouvait la pousser et continuer à pêcher », explique Carlos Ibrañez.

Cette plante n’est qu’un avertissement. Petit à petit, en y regardant bien, le vrai ennemi est sous nos yeux, bloquant le moteur de l’embarcation : l’hydrilla verticillata, une herbe aquatique originaire d’Asie, prisée dans les aquariums.

« D’après nos calculs, la plante se duplique tous les 10 jours »

Ici, elle prolifère sans contrôle, étouffant tout sur son passage. « D’après nos calculs, la plante se duplique tous les dix jours et elle recouvre déjà 10 km² sur la quinzaine que représente Nueva Venecia », alerte Carlos Rivera, biologiste de l’Université de la Javeriana. Classée espèce invasive dans plus de 40 pays, elle asphyxie la Ciénaga, bloque la lumière et prive l’eau d’oxygène.

Vue aérienne de Nueva Venecia, un village sur pilotis situé dans la Ciénaga Grande de Santa Marta. La communauté fait face à une grave urgence environnementale en raison de l’expansion rapide de la plante invasive Hydrilla verticillata, qui recouvre de vastes étendues d’eau, gêne la navigation et réduit l’oxygène disponible, provoquant la mort des poissons et mettant en danger la santé et les moyens de subsistance des habitants. © Charlie Cordero / Reporterre

Personne ne sait comment l’hydrilla est arrivée ici. Mais les scientifiques s’accordent : son expansion est la conséquence d’un déséquilibre ancien. En 1956, la construction d’une route côtière a bouleversé l’équilibre de la lagune en rompant la circulation naturelle entre la mer et les eaux intérieures. Le flux d’eau salée s’est tari, modifiant la salinité et l’oxygénation du milieu : les mangroves, privées de ce mélange vital d’eau douce et d’eau salée, ont dépéri.

« Cette zone était très productive, on y trouvait des poissons d’eau salée ; mais comme la voie a bloqué l’eau de la mer, ils ont disparu », explique Carlos Rivera. La communauté a dû s’adapter et changer ses pratiques de pêche.

Une lagune étouffée

Sous la maison verte et rose d’Elsy Rodriguez, la plante a prospéré. « Ça ne fait que cinq jours qu’on a tout nettoyé nous-mêmes à la main », se plaint la restauratrice. Son habitation a été parmi les premières à souffrir de ce végétal envahissant. « Au début, j’ai vu que l’eau devenait transparente, plus propre et tout le monde a cru que c’était une bonne chose, raconte sa nièce de 27 ans, Yeidis Rodriguez. Mais rapidement, je me suis dit que ce n’était pas normal. ». Mais petit à petit sont apparus les premiers inconvénients.

« Ça a commencé à puer, l’eau morte, les poissons morts, poursuit celle qui a lancé l’alerte sur les réseaux sociaux. C’était en mars. Depuis, la plante a envahi tout le village, impossible de ne pas la voir. À la surface, elle recouvre l’eau d’une mousse violette presque jolie à l’œil. Mais ses effets pour la communauté sont désastreux.

Breider Rodríguez, habitant de Nueva Venecia, tente de retirer manuellement la plante invasive Hydrilla verticillata devant sa maison. L’expansion rapide de cette espèce rend difficile la mobilité des canoës, entrave la pêche et oblige les habitants à consacrer temps et effort au nettoyage des zones autour de leur habitation. © Charlie Cordero / Reporterre

Luis Daniel transpire sous le soleil qui commence à brûler. Il rame lentement vers la maison d’Elsy à la seule force de ses bras. Sa barque est pleine d’eau douce qu’il va vendre aux habitants : 250 litres pour 5 000 pesos (environ 1 euro). Il a commencé cette activité il y a une semaine, car avec sa barque sans moteur, il n’arrivait plus à naviguer au milieu des herbes entremêlées pour aller pêcher. « La dernière fois que je suis sorti pécher, il était 3 heures du matin et je suis revenu à 18 heures avec un seul poisson pour nourrir mes quatre enfants et ma femme. »

Une embarcation naviguant dans un canal d’eau au cœur de la Ciénaga Grande de Santa Marta, entouré d’un dense tapis de la plante invasive. © Charlie Cordero / Reporterre

Comme lui, les pêcheurs peinent de plus en plus à ramener de quoi manger à leur famille. « Les poissons se cachent sous la plante, certains meurent parce qu’il n’y a plus d’oxygène, nos filets se coincent et on ne peut plus naviguer sereinement : c’est un cauchemar », résume Annibal Rodriguez, un pêcheur de 70 ans, la peau tannée.

« On ne sait rien faire d’autre que pêcher »

Le 9 septembre, la mairie de la Ciénaga a décrété l’état d’urgence en raison de la grave menace qui pèse sur « la santé publique, la sécurité alimentaire, la mobilité et l’économie locale ». En vertu de ce décret, les services municipaux ont été chargés de solliciter des ressources auprès du gouvernement national, de la Corporation autonome régionale du Magdalena (Corpamag) et même du Système de gestion des risques de catastrophes.

Début octobre, une machine a bien été envoyée pour dégager l’eau quelques jours, « mais c’est ridicule », s’agace Elsy. Faute de soutien, les habitants paient eux-mêmes des journaliers pour arracher la plante à la main. Breider Rodriguez, l’un d’eux, gagne 10 euros par jour : « C’est dur, très dur, on doit tirer de toutes nos forces sans surface stable, et on ne sait même pas si c’est toxique pour nous. »

La croissance accélérée de plantes invasives transforme le paysage, réduit la navigabilité et favorise la prolifération des moustiques. Pour les communautés sur pilotis, qui dépendent de la mobilité aquatique et de la pêche, ces espèces représentent une menace directe pour leur quotidien et leur santé. © Charlie Cordero / Reporterre

Au-delà de l’impact économique, la santé publique est désormais menacée. Depuis l’arrivée de l’hydrilla verticillata, plusieurs habitants présentent des irritations cutanées et des allergies. Les enfants, eux, ne peuvent plus se baigner. « On a aussi eu des cas de dengue, pour la première fois dans l’histoire du village, explique Yeidis Rodriguez. À cause de l’eau stagnante : la plante empêche la lagune de respirer ».

En cas d’urgence médicale, quitter la Ciénaga est devenu presque impossible : les barques s’enlisent dans la végétation. Pour Luis Felipe Guzmán Jiménez, chercheur à l’Université Externado de Colombie, « le cas de Nueva Venecia illustre la nécessité d’une action préventive de l’État. Le changement climatique ne fera qu’aggraver la situation, en réduisant l’oxygène dans l’eau : la hausse des températures accélère la prolifération d’algues, ce qui étouffe davantage la lagune. Et, comme toujours, ce sont les plus pauvres qui en subissent les conséquences ».

Les maisons en bois sur l’eau, typiques de Nueva Venecia, s’élèvent dans la Ciénaga Grande. Ce qui était autrefois un miroir d’eau navigable est aujourd’hui une surface interrompue par la prolifération de l’Hydrilla verticillata. © Charlie Cordero / Reporterre

« Aujourd’hui, l’eau est très douce et même cela devient compliqué, à cause de l’agriculture et des exploitations aux alentours qui pompent les flux », observe Carlos Rivera. Pour lui, la seule solution est de « rétablir l’équilibre en laissant entrer davantage d’eau salée », afin de restaurer le mélange naturel originel. Cela pourrait être rendu possible par l’ouverture de nouveaux canaux vers la mer obstruée par la route ou bien par la construction d’une route en viaduc au-dessus de l’eau.

Une maison sur pilotis entourée d’étendues de jacinthes d’eau. © Charlie Cordero / Reporterre

Si les autorités régionales n’ont pas répondu aux sollicitations de Reporterre, aucune solution concrète n’a pour l’instant été apportée aux populations. Alors, à Nueva Venecia, la peur s’installe : celle de devenir un nouveau Bocas de Aracataca, village voisin aujourd’hui disparu. Ce serait un second exil pour ces familles qui ont été victimes d’un massacre, dans le cadre du conflit armé colombien qui oppose depuis environ soixante ans des guérillas, des groupes paramilitaires et l’État, poussant tout le monde à fuir.

« On a déjà dû fuir pour la violence, mais on est revenus, car ici, c’est chez nous, on ne sait rien faire d’autre que pêcher », dit Annibal Rodriguez. Son regard d’un bleu profond s’humidifie en pensant au drame familial. Puis il remet son chapeau, scrutant la lagune figée : « Si on doit partir à cause d’une plante qui ne vient même pas d’ici… Imaginez, que ferons-nous ? »


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