Dans les Hautes-Alpes, le projet de ligne à haute tension génère de la tension

Durée de lecture : 8 minutes

28 avril 2015 / Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)

Dans la vallée de Haute-Durance (Hautes-Alpes), RTE, filiale d’EDF, envisage de reconstruire intégralement le réseau haute tension. Un projet coûteux et inutile pour les opposants, qui servira à exporter de l’énergie nucléaire, alors que la rénovation de l’ancienne ligne et les énergies renouvelables sont une alternative.

- Embrun (Hautes-Alpes), reportage

Place aux travaux en Haute-Durance : c’est le message que veut transmettre Réseau de Transport d’Electricité (RTE) en ce vendredi 24 avril. L’entreprise publique, responsable en France des réseaux Très haute tension (THT) et Haute tension (HT), organise une « cérémonie de lancement des travaux du programme Haute-Durance » au château de la Robéyère à Embrun. A l’intérieur une centaine de convives, élus, journalistes, chefs d’entreprises, responsables d’associations spécialement invités, écoutent et applaudissent une présentation du projet et de ses avantages. A l’extérieur, deux-cents opposants surveillés par une trentaine de CRS et quelques gendarmes font beaucoup de bruit pour témoigner de leurs désaccord.

Depuis le barrage de Serre-Ponçon et depuis Gap, jusqu’à Briançon et Le-Mônetier-Les-Bains, RTE souhaite engager des travaux titanesques pour refaire le réseau THT et HT. L’actuel ne correspondrait plus aux besoins de ce coin des Hautes-Alpes. Pensée en 1936, l’alimentation électrique repose toujours sur une ligne de 150 000 volts entre la vallée de la Haute-Maurienne en Savoie et Gap. Depuis 1961, la THT se connecte également sur le barrage de Serre-Ponçon qui a été mis en service cette année-là. Des lignes secondaires de 63 000 volts accompagnent ce dispositif.

Dans la plaquette de présentation du projet, RTE prévient que « si rien n’est fait à l’horizon 2016, les risques de coupures d’électricité augmenteront en fréquence et en durée ».

Le programme se compose de six segments pour une mise en service complète prévue en 2020. Au prix de 230 millions d’euros, l’entreprise entend enterrer une partie des lignes à 63 000 volts et en construire de nouvelles (P1, 2, 3 et 5) et construire deux lignes aériennes de 225 000 volts, l’une allant des environs de Gap à Embrun (P6) et l’autre de Serre-Ponçon à l’Argentière-la-Bessé (P4).

Gérard Robinot, directeur du projet Haute-Durance, annonce la construction de « 100 kilomètres de réseau souterrain, 100 kilomètre de réseau aérien » et l’enlèvement de « 200 kilomètres de réseau aérien ». Soit environ 100 kilomètres de ligne aérienne qui devraient disparaître dont la liaison THT entre l’Argentière-la-Bessé et Valloire en Savoie via les cols du Lautaret et du Galibier. Ce qui fait dire à Luc Mazéas, directeur du centre développement et ingénierie RTE PACA, que « sur le plan de l’environnement c’est un très bon projet ». Malgré ces engagements, les opposants ne sont pas convaincus.

Sur les vidéos, les oiseaux gazouillent

A grand renfort d’images de synthèse et de films d’animations, RTE présente les bienfaits projetés de son projet pendant près d’une heure trente. « C’est un programme qui participe activement au développement durable du territoire, dans toutes ces dimensions, économiques, environnementales et sociétales », résume Luc Mazéas. « Pour construire le réseau aérien dans un territoire montagnard, nous avons souhaité minimiser le nombre de pistes à construire pour amener des grues. Donc nous allons utiliser l’hélicoptère », se félicite Gérard Robinot.

RTE vient dans les Hautes-Alpes avec le programme européen Life Elia qui vise à « transformer les emprises forestières des lignes à haute tension en corridors écologiques ». Avec le Parc national des Ecrins et l’Office national des forêts, on va « récréer les pelouses alpestres à partir des espèces locales dans un souci de biodiversité », assure Bertrand Liénard, directeur du Conservatoire botanique national alpin, également partenaire.

Gérard Jadoul responsable du programme, ajoute l’objectif de « créer des lisières forestières avec des essences locales et contribuer aux trames vertes et bleues ». Eric Gorde, vice-président de la Chambre de Commerce et d’Industrie des Hautes-Alpes, s’extasie des retombées économiques et promet des embauches localement.

Sur les vidéos, les oiseaux gazouillent, les papillons volettent, les familles qui randonnent rient aux éclats. Des photos présentent la disparition de l’ancienne THT dans le paysage sans présenter l’impact de la nouvelle.

Gérard Robinot, Eric Gorde, Alain Mars du CAUE 05 (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement), Gérard Jadoul, Bertrand Liénard et l’animateur de la cérémonie.

Le point névralgique de la contestation du programme se situe sur les lignes THT P4 et P6. Il est prévu qu’elles empruntent un trajet parallèle entre Chorges et Embrun sur le secteur des balcons de Serre-Ponçon dans le Parc National des Ecrins. Elles seraient construites en amont des lignes existantes pour être à plus de 100 mètres de toute habitation et ainsi minimiser les risques sanitaires dus aux rayonnements électromagnétiques.

Mais selon Patrick Barrona, secrétaire de l’association Avenir Haute Durance (AHD), la création de ces lignes à haute tension constituerait un « sacrifice fait d’énormément de déforestation, de lieux d’accueil pour le tourisme qui vont se retrouver déclassés, du Parc des Ecrins empiété dans toute sa partie sud, des captages d’eaux impactés ». L’association milite depuis août 2011 pour l’enfouissement de ces deux lignes le long de la nationale.

Mais RTE refuse ce scénario qui entrainerait un surcoût de 130 millions d’euros. Il se répercuterait « sur la facture de l’ensemble des consommateurs d’électricité en France », défend Luc Mazéas. A quoi Yann Boisleve, de l’AHD, répond : « C’est plus cher à l’investissement, mais sur vingt ans, c’est rentabilisé. Il y a beaucoup moins d’entretien, surtout pour deux lignes qui vont monter jusqu’à 1 500 mètres d’altitude avec tout ce que cela comporte comme risques tel que glissement de terrain, chute de bloc, gel et neige ».

M. Boisleve ajoute à destination des entreprises locales que « les retombées économiques locales seront plus importantes avec l’enfouissement. Alors que les lignes aériennes seront construites par des entreprises spécialisées qui savent mettre des pylônes, l’enfouissement peut être réalisé par des entreprises locales dotées de pelleteuses ». Car sur les 130 millions de budget prévus par RTE pour les travaux du projet actuel, seuls 35 millions iront à des entreprises hautes-alpines, le reste allant à des grands groupes comme Eiffage, Bouygues ou Ineo.

Au hameau du Villard dans la zone des balcons de Serre-Ponçon

En décembre 2014, l’association a lancé deux recours au Conseil d’Etat contre l’arrêté ministériel du 6 octobre 2014 autorisant les projets P4 et P6. Ils sont portés collectivement avec d’autres associations dont la Société alpine de protection de la nature, France nature environnement et Hautes-Alpes nature environnement et avec les cinq communes de La Batie-Neuve, Puy-Sanières, Puy-Saint-Eusèbe, Chateauroux-les-Alpes et Réallon. La commune de Chorges et la LPO PACA s’opposent également par un recours simple devant le Conseil d’Etat. Le conseil municipal d’Embrun se prononce pour l’enfouissement par une motion adoptée en le 4 décembre 2014.

Des lignes pour les stations de ski… et pour l’exportation

Sur ce territoire, RTE prévoit que la demande d’électricité va passer de 220 mégawatts en pointe aujourd’hui à 300 en 2020. Une croissance causée en grande partie par l’activité des stations de sports d’hiver. Face à cette prévision, Juliette Plantadis, juriste en environnement et membre d’AHD, s’interroge : « Le diagnostic énergétique sur lequel se base RTE date de 2009 et ne prend pas en compte les réglementations nationales et européennes parues depuis, qui prescrivent 20 % d’économie d’énergie d’ici à 2020 ». Comme d’autres membres d’AHD elle juge le projet de RTE disproportionné. Il prévoit de répondre à une demande de 800 mégawatts. Cette démesure pourrait en fait trouver sa motivation de l’autre côté des Alpes. La société italienne ENEL, principale productrice d’électricité transalpine, envisage une liaison transfrontalière avec la Haute-Durance.

Dans sa communication vers le grand public, RTE omet ce point mais une lettre d’ENEL France du 27 mai 2014 le confirme à ADH : « Nous sommes en train de vérifier la meilleure solution de connexion au réseau électrique français, prenant en compte le projet de restructuration du réseau électrique de la Haute-Durance prévu par RTE ; dans cette optique, nous avons pris des contacts avec le gestionnaire du réseau électrique français ».

Selon le site d’information local lemedia05, « le projet d’ENEL est très différent d’une interconnexion transfrontalière classique qui a pour vocation d’apporter un secours mutuel aux deux pays concernés. [...] La ligne ne fonctionnerait que dans le sens France-Italie, pour répondre à la consommation électrique des grands industriels italiens ». Le collectif No THT 05, proche des autres luttes contre les grands projets inutiles et imposés dénonce ce projet comme un moyen de vendre l’électricité d’origine nucléaire à l’Italie. Le collectif, qui appelait également au rassemblement du 24 avril, rejette tout projet de THT.

Pour se passer de cette infrastructure, le territoire ne manque pas de ressources. En 2007, « la production totale d’énergies renouvelables dans les Hautes Alpes représentait déjà plus de 50 % de la consommation finale du territoire », note AHD. Et des initiatives novatrices vont dans ce sens.

Depuis 2009, dans le Briançonnais, la société d’économie mixte Sève (soleil, eau, vent, énergie) rassemble des habitants et des collectivités territoriales pour produire de l’électricité d’origine photovoltaïque et hydraulique. Créée en 2015 dans l’Embrunais-Savinois, l’association Energies collectives souhaite se monter en société coopérative d’intérêt collectif, pour porter des projets de production énergétique renouvelables et relocalisés.


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Source et photos : Pierre Isnard-Dupuy pour Reporterre

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