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Reportage — La balade du naturaliste

À la recherche de la mystérieuse chouette de Tengmalm

La chouette de Tengmalm fait partie intégrante de la faune des forêts de montagnes françaises, mais reste méconnue. La prise en compte de son existence dans les mesures de gestion forestière est donc récente. Avec un agent forestier et un photographe naturaliste, Reporterre est parti dans les Pyrénées pour tenter d’apercevoir et comprendre ce mystérieux rapace.



Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’un passionné, qui nous explique.


Vallée de Vicdessos (Ariège), reportage

D’emblée, on nous prévient : on ne la verra peut-être pas. Nous nous sommes garés au bord de la route, au-dessus d’un petit village de la vallée de Vicdessos (Ariège), pour rejoindre Quentin Giry, membre du réseau avifaune de l’Office national des forêts (ONF). Notre but : chercher la chouette de Tengmalm (Aegolius funereus). Nous attendons depuis plusieurs semaines de rencontrer ce petit rapace de moins de 30 centimètres, yeux jaunes, plumage brun tacheté de blanc et poitrine barrée de beige. Mais cette chouette s’annonce mystérieuse.

« Cette espèce a été découverte dans les Pyrénées en 1892, en Catalogne, mais elle n’a été remise sur le devant de la scène qu’en 1963 à la suite d’un contact à Font-Romeu Odeillo Via (Occitanie), puis dans les années 1980 sur les deux versants des Pyrénées », nous apprend Quentin Giry. Les inventaires de la chouette de Tengmalm se déroulent de nuit, en écoutant et comptant les chants des mâles, en plein hiver, loin des chemins accessibles aux voitures. « La méconnaissance venait surtout de là : les gens n’osaient pas aller en forêt en pleine nuit, en janvier ou en février, dans la neige, à plusieurs heures de marche, poursuit le spécialiste de l’ONF. Aujourd’hui, les gens sont plus aventureux. »

Encore assez méconnue, la chouette de Tengmalm fait partie intégrante de la faune des forêts de montagne. © Julien Canet/Reporterre

Néanmoins, nous ne sommes encore qu’au tout début des connaissances sur ce rapace. « Il est très difficile de savoir combien il y a de chouettes sur un massif ou à l’échelle nationale », ajoute Quentin Giry. Les spécialistes parlent de « territoires » comme unité de recensement pour cette espèce : dans les Pyrénées, environ 360 sont connus. Mais le nombre de territoires identifiés comme occupés change fortement d’une année à l’autre. Les inventaires ne sont pas une science exacte puisqu’ils sont réalisés en écoutant les mâles : or ceux-ci ne chantent pas en continu. « Leur activité varie d’une année à l’autre, et même d’une nuit à l’autre », poursuit l’agent forestier.

Explications de Quentin Giry sur l’habitat de la chouette de Tengmalm. © Julien Canet/Reporterre

Il nous distribue un manuel, élaboré dans le cadre du projet européen Habios [1], rassemblant les quelques informations dont les naturalistes disposent. C’est le début de l’après-midi, le soleil éclaire les masses d’arbres verdoyants qui grimpent sur les montagnes. Du doigt, le salarié de l’ONF désigne des forêts aérées de feuillus et de conifères. « C’est l’habitat de prédilection de la chouette de Tengmalm », nous explique-t-il, tandis que nous nous mettons en route pour les rejoindre à pied. Partout en France, dès qu’il y a une forêt de ce type en montagne, la chouette de Tengmalm a des chances de s’y trouver.

Il nous faut nous hisser au cœur de la forêt montante et nous frayer un chemin parmi les feuilles, avant d’arriver au niveau d’une éclaircie. Là, au milieu des grands arbres, de petites clairières à la végétation variée constituent des zones de chasse pour cette chouette. C’est une des mesures de gestion que met en place l’ONF pour préserver l’espèce : les herbes sont laissées suffisamment hautes pour que les proies des chouettes (mulots, campagnols, oiseaux, insectes, etc.) se sentent cachées pour y circuler ; mais assez basses pour que les chouettes puissent apercevoir les petits mammifères, descendre sur eux et les agripper dans leurs serres.

Il faut parfois se frayer un chemin parmi les branches des arbres pour monter observer la chouette de Tengmalm. © Julien Canet/Reporterre

Des mâles inféodés à un territoire et des femelles migratrices

Nous levons la tête pour tenter d’apercevoir notre énigmatique rapace. Le regard se fixe sur de grands hêtres, dans lesquels des cavités, dites « loges », ont été creusées par des pics noirs (Dryocopus martius) pour y installer leur nid. Ces cavités, lorsqu’elles ne sont plus utilisées, intéressent les chouettes de Tengmalm pour y faire leur propre nid. Ces rapaces dépendent donc particulièrement de l’espèce des pics noirs.

« Les chouettes mâles commencent généralement à chanter dès le mois de janvier, en pleine nuit, pour attirer des femelles et s’accoupler dans une cavité », raconte Quentin Giry. S’ils réussissent, l’incubation dure entre 26 et 28 jours, et les premières éclosions se produisent en mars. Le manuel du projet Habios indique que dans les Pyrénées du Sud-Est, le nombre d’œufs par ponte varie de 2 à 7.

Des anciennes loges de pic noir pouvant accueillir une nichée de chouettes de Tengmalm. © Julien Canet/Reporterre

Une fois les petits mis au monde, la femelle reste quelques jours dans le nid pour les protéger des prédateurs, tandis que le mâle se cache la journée dans des conifères (pins, sapins), puis chasse la nuit. Étape suivante : les petits s’envolent, le mâle demeure sur son territoire avec eux et essaie de séduire une autre chouette avant la fin de la saison de reproduction (durant l’été) — si les conditions le lui permettent et que la nourriture est abondante.

Mais que se passe-t-il ensuite, de juillet au mois de janvier suivant ? « On ne sait pas, admet Quentin Giry en haussant les épaules. Les femelles migrent sûrement, mais elles le font la nuit, quand on ne les voit pas. Restent-elles dans le coin, vont-elles dans la montagne d’en face ou à plus de 100 kilomètres ? » Certaines études réalisées à l’aide de nichoirs artificiels, de bagues et de captures ont montré qu’elles se dispersent davantage que les mâles, voire effectuent des déplacements importants (787 kilomètres en Allemagne par exemple), mais il reste de nombreuses interrogations quant à la systématicité de ces comportements.

Le mâle chouette de Tengmalm se repose contre le tronc d’un vieux sapin. © Julien Canet/Reporterre

Gratter le tronc de l’arbre pour tenter de l’apercevoir

Au moment de notre balade, nous sommes au début du mois de juin : nous pouvons encore espérer apercevoir une chouette de Tengmalm femelle avant son départ. J’ai été surprise en apprenant que nous irions la chercher en plein après-midi, alors que c’est un rapace nocturne. « À cette période, la femelle reste dans le nid de jour comme de nuit — tandis que le mâle se cache la journée — donc on peut tenter de la voir en plein jour », explique Quentin Giry. Pour cela, il récupère une branche tombée au sol et la gratte contre le tronc des arbres à cavités. « Si la loge est occupée, la femelle sortira en entendant ce bruit, qui pourrait être celui d’un prédateur, comme la martre, qui s’agrippe à l’arbre pour venir attaquer le nid, explique-t-il en chuchotant. Pour vérifier que tout va bien, elle devrait sortir sa tête de la cavité et nous observer. »

Le cœur battant, nous fixons les loges en haut des hêtres, impatients d’y voir surgir des petits yeux jaunes. Mais rien ne vient. Nous essayons de gratter un autre arbre, puis un troisième, un quatrième… Nous redescendons le long de la forêt, un brin déçus. Quentin Giry avait pourtant aperçu des chouettes à ce même endroit, quelques jours auparavant. Entre-temps, les nouveau-nés ont-ils déjà pris leur envol ? Les femelles ont-elles quitté le territoire ? La frustration se mêle à notre ignorance.

Pour débusquer la chouette, il faut essayer de gratter le tronc où une loge est présente. © Julien Canet/Reporterre

En abaissant notre regard sur le tronc des hêtres, nous remarquons la présence de triangles oranges dessinés. « C’est pour caractériser les arbres supports de biodiversité », indique Quentin Giry. Dans les Pyrénées comme dans les Alpes du Sud et les Cévennes, l’Office national des forêts demande aux agents forestiers de ne pas intervenir, du 1er janvier au 31 juillet, à moins de 50 mètres des arbres occupés. « Depuis quelques années, il y a une obligation nationale de conserver un minimum d’arbres à cavités ou morts, en l’air ou au sol. Avant, cela dépendait de la sensibilité du technicien. » Les salariés de l’ONF veillent aussi à ne pas supprimer les pins et sapins aux alentours — où les chouettes se camouflent la journée. Alors que le manuel récapitulatif du projet Habios rappelle que « l’ignorance » a été jusqu’ici une des principales menaces pesant sur les populations pyrénéennes de la chouette de Tengmalm, des mesures de gestion sont de plus en plus adoptées pour favoriser son développement. « On est tous bien conscients qu’on peut porter préjudice à des espèces lorsqu’on exploite une forêt, reconnaît Quentin Giry. Mais on peut aussi les favoriser au travers de mesures adaptées. »

Le soleil d’après-midi décline tandis que nous regagnons notre point de départ. Même si nous sommes déçus de ne pas avoir aperçu le petit rapace [2], une sensation s’empare de nous : la satisfaction de se dire que, même en 2021, de nombreux pans de la nature nous échappent. Qu’à cela ne tienne. Nous ne sommes pas pressés, nous reviendrons tenter notre chance l’année prochaine.

Notre reportage en images :


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