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Dans les Yvelines, la pollution des sols au plomb menace la santé des enfants

Durée de lecture : 11 minutes

2 avril 2019 / Mathilde Bouquerel (Reporterre)

Pendant plus d’un siècle, trois plaines des Yvelines et du Val d’Oise ont servi d’égout géant à Paris. Résultat : des sols gravement pollués aux métaux lourds et des cas de saturnisme, notamment chez les enfants. Un scandale que les autorités sanitaires voudraient bien passer sous silence.

  • Triel-sur-Seine et Carrières-sous-Poissy (Yvelines), reportage

La plaine située entre Triel-sur-Seine et Carrières-sous-Poissy (Yvelines) est aujourd’hui le royaume des lapins. Ils détalent à l’approche du promeneur, disparaissant dans un buisson entouré d’herbes folles. De loin en loin, quelques jardins familiaux flanqués d’un cabanon de tôle tranchent sur la verdure. Et puis, après avoir progressé quelques minutes sur le sol caillouteux, on tombe sur un amas de gravas de chantier, cuvette de WC, morceaux de plastique, ou encore sommier de lit dont le métal rouillé se mélange progressivement à la terre. Ce no man’s land autrefois partagé par plusieurs petits agriculteurs est devenu l’endroit idéal pour que s’installe une décharge sauvage. Dix-neuf ans maintenant que l’endroit est laissé à l’abandon, depuis qu’un arrêté préfectoral y interdit toute activité agricole.

Après 111 ans d’épandage d’eaux usées, les plaines sont polluées par un cocktail de métaux lourds

Car pendant plus d’un siècle, la plaine de « Triel-Carrières », tout comme celle d’Achères (Yvelines) et de Pierrelaye (Val-d’Oise), ont accueilli les eaux usées de la capitale toute proche. À partir de 1895, elles ont servi d’égout géant à Paris, d’abord sans retraitement des eaux jusqu’en 1995 puis avec un retraitement partiel jusqu’en 2006, quand l’activité s’est définitivement arrêtée. Mais le sol des trois plaines conserve de ces 111 ans d’épandage une marque indélébile. Il est gravement pollué par un cocktail de métaux lourds : mercure, arsenic, zinc, cadmium, manganèse, cuivre ou encore plomb. Cette dernière substance inquiète particulièrement car elle fait planer sur la population avoisinante le spectre du saturnisme. Retards mentaux, rachitisme, problèmes rénaux, hypertension, les conséquences de cette maladie provoquée par la présence de plomb dans l’organisme sont aussi diverses que les malades. Favorisé par un mains-bouche régulier, le saturnisme touche en particulier les jeunes enfants. Or 25.000 enfants, âgés de moins de neuf ans, vivent dans les 19 communes qui bordent les trois anciennes plaines d’épandage.

25.000 enfants de moins de 9 ans vivent dans les communes qui bordent les plaines d’épandage.

Pourtant ce n’est qu’en 2013 que le danger pour la population a été révélé. Cette année-là, Pascal Boury et son épouse avaient décidé d’acheter un terrain à Plaisir (Yvelines) pour y construire une maison bioclimatique. Pendant le chantier, de fortes pluies se produisirent, déclenchant l’éboulement d’un talus. L’incident mit au jour une dalle et une cuve, visiblement anciennes. « Elles n’avaient rien à faire là puisque nous avions acheté un terrain nu », raconte Pascal Boury. « J’ai donc demandé à ce qu’une étude des sols du terrain soit faite, et c’est là que j’ai découvert qu’ils étaient contaminés aux métaux lourds. » Le promoteur qui lui a vendu le terrain affirmant ne jamais avoir eu connaissance de la situation, Pascal Boury s’est tourné vers l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France. Mais celle-ci refusa de se prononcer. Il décida donc de faire les recherches lui-même. « Je suis ingénieur, les chiffres ne me font pas peur… » C’est là qu’il a découvert une synthèse d’activité de l’ARS Île-de-France évoquant une étude commandée à Santé publique France en novembre 2013. Elle avait pour objectif d’évaluer la pertinence d’un dépistage au saturnisme des enfants vivant autour des trois plaines d’Achères, Pierrelaye et « Triel-Carrières ».

Il aura fallu à Pascal Boury plusieurs années de procédure et l’appui de la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) pour obtenir la publication de l’étude, le 15 octobre 2018. On y apprend que, sur la plaine la plus touchée, « Triel-Carrières », Santé Publique France a relevé des concentrations de plomb allant de 138,2 à 176,7 milligrammes par kilogramme de terre, alors que le seuil qui définit une pollution anthropique (due aux activités humaines) est fixé à 53,7 milligrammes. Plus inquiétant encore : la bioaccessibilité de ces polluants, c’est-à-dire la fraction qui peut être absorbée par les êtres humains, est en moyenne de 100 % pour les trois plaines. La conclusion du document est on ne peut plus claire : « Il n’est pas possible d’exclure un effet sanitaire en lien avec la présence de plomb dans les sols pour les enfants de 0 à 6 ans. »

À « Triel-Carrières », un bidonville a été évacué après des tests décelant des plombémies records chez des enfants roms

Entre-temps, Pascal Boury avait informé divers acteurs du scandale qu’il avait découvert : l’association locale Rive de Seine nature environnement (RSNE), l’Association des familles victimes de saturnisme (AFVS) et la plateforme d’actions collectives en justice « V pour verdict ». Leur objectif : s’unir pour demander à l’ARS d’organiser un dépistage au saturnisme des enfants de la région. Mais l’Agence a refusé, prétextant qu’aucun cas n’avait jamais été détecté en « population générale ». L’expression a son importance : elle exclut les personnes roms.

Fin 2016, un cas de saturnisme a été diagnostiqué chez une fillette rom de la région. Les médecins ont interrogé les parents et appris qu’avant d’être relogés dans un HLM, ils vivaient avec leur fille dans un bidonville sur la plaine de « Triel-Carrières ». L’hôpital a prévenu l’ARS qui a décidé d’organiser un dépistage pour les familles qui y vivaient. Sur les 54 enfants du campement, 18 ont finalement été testés. Et le résultat a été sans appel : 17 d’entre eux étaient imprégnés au plomb, à des taux supérieurs à 25 microgrammes par litre de sang. 12 des enfants imprégnés avaient une plombémie supérieure à 50 microgrammes, le seuil d’alerte au saturnisme. Et parmi eux, deux présentaient même un taux de plus de 100 microgrammes. Fin août, l’ARS a donc décidé d’évacuer le campement. Pourtant, elle n’a pas organisé de dépistage plus large car ces plombémies records étaient dues, selon elle, aux activités de ferraillage des familles roms, qui imprègnent le sol de métal. Un avis que ne partage pas le collectif RomYvelines qui a entretenu des contacts réguliers avec les familles. « L’arrêté préfectoral qui a interdit les cultures sur ces plaines date de 2000. Ça veut dire qu’il y avait déjà du plomb dans le sol à cette date. Et donc, le ferraillage n’est sûrement pas la seule cause. Il faudrait faire un dépistage ciblé sur les enfants des familles les plus exposées, dans les pavillons les plus proches… », dit une membre du collectif.

Pour les associations, faire des tests au cas par cas ne suffit pas

Mais l’ARS refuse toujours de prendre les commandes. Elle a préféré envoyer un courrier aux professionnels de santé en octobre pour les inciter à proposer cet acte médical aux familles. « Cela semble avoir bien fonctionné puisque, depuis la publication de l’étude le 15 octobre 2018 jusqu’au 31 janvier 2019, 49 plombémies ont été prescrites dans la région », affirme le docteur Marc Pulik, délégué départemental de l’ARS dans les Yvelines. « C’est plus qu’en 2016 et en 2017 réunis. » Deux cas de saturnisme ont ainsi pu être identifiés à Carrières-sous-Poissy : l’un chez un jeune enfant et l’autre, plus inquiétant, chez une femme enceinte. « Après ces premiers résultats, continue le docteur Pulik, nous avons adressé un second courrier aux professionnels de santé de Carrières avec un algorithme décisionnel pour savoir comment repérer les enfants à tester. » Mais l’Agence ne fera pas davantage car elle estime que mettre en place un centre de dépistage serait trop compliqué. « Il faut trouver un lieu, mobiliser du personnel, parvenir à convaincre les gens de venir... Et puis, l’accompagnement est meilleur chez le professionnel de santé qui suit l’enfant ou la famille. »

Deux cas de saturnisme (un enfant, et une femme enceinte) ont été identifiés à Carrières-sous-Poissy.

Pourtant, selon les associations, faire des plombémies au cas par cas ne suffit pas. « Il faut mener une sorte d’enquête policière », explique la médecin Françoise Fleury, membre de l’Association des familles victimes de saturnisme.

On identifie les enfants à risque en distribuant des questionnaires aux familles sur leurs habitudes, leur logement. Si l’un de ces enfants présente une concentration de plomb supérieure à 50 microgrammes par litre de sang, on teste les personnes autour de lui : camarades de classe, famille, etc. »

L’association Rive de Seine nature environnement (RSNE) a bien tenté d’en organiser un de son côté mais une petite structure locale n’a pas les mêmes moyens humains et financiers qu’une agence d’État et le dépistage, qui ne réunissait que deux familles, a finalement du être abandonné. Selon Anthony Effroy, président de RSNE et conseiller municipal d’opposition, l’Agence n’a en réalité pas intérêt à ce que le risque de saturnisme soit prouvé : « À mon avis, ils ne savent tout simplement pas quoi faire, parce que si c’est avéré il faudra indemniser les familles et décontaminer la zone. Ça pourrait coûter des milliards ! » Autre aspect du problème : la pression immobilière qui pèse sur cette zone voisine de la capitale. Dans une période de développement du Grand Paris, de nombreuses constructions de logements sont prévues dans la région. À Carrières-sous-Poissy par exemple, 4.000 habitations doivent sortir de terre d’ici 2024.

« Les gens n’ont jamais vu de conséquences concrètes à cette exposition au plomb donc ils ne prennent pas le risque au sérieux »

Mais l’attitude de l’ARS n’est pas la seule difficulté pour les associations. Il est en réalité très compliqué de mobiliser la population des 19 communes sur le sujet. « Les gens connaissent le passé des trois plaines mais ils n’ont jamais vu de conséquences concrètes donc ils ne prennent pas le risque au sérieux », analyse Anthony Effroy. « Ils disent que les agriculteurs qui faisaient pousser des légumes ici ont tous vécu très vieux, qu’ils n’ont eu aucun problème de santé. Pour eux, ça fait partie des légendes urbaines, du folklore. » Et c’est bien là tout le problème : contrairement à l’asthme par exemple, le saturnisme n’est pas une maladie spectaculaire. La perte d’un ou plusieurs points de QI, les problèmes de croissance, l’hypertension artérielle, bien que tout aussi graves, ne sont pas des symptômes visibles et n’apparaissent que progressivement.

Et même quand les parents sont conscients du danger, hormis réduire l’exposition au plomb, il n’y a pas grand-chose à faire. En fait, les familles n’ont pas envie de connaître le diagnostic. »

Près de l’école Jean Giono, le sol contient des concentrations de plomb de près de 200 milligrammes par kilogramme de terre.

Il est bientôt midi devant le jardin Dreyfus de Carrières-sous-Poissy. Dans quelques heures, les balançoires et toboggans accueilleront les enfants du groupe scolaire maternelle et primaire Jean Giono, situé à quelques mètres. Et pourtant ici, le sol contient des concentrations de plomb de près de 200 milligrammes par kilogramme de terre. Entourée de quatre jeunes enfants qui se tiennent à sa poussette, Martha Marquez s’arrête un instant pour nous répondre. Cette assistante maternelle, elle-même maman d’une fillette de trois, ans a entendu parler de l’affaire. « J’ai vu ça sur un groupe Facebook d’habitants de Carrières et je me suis renseignée sur Internet », dit-elle tout en gardant un œil sur les bambins autour d’elle. « Je ne dirais pas qu’il y a une prise conscience non, mais on en discute entre mamans. Moi j’en ai parlé avec la mère d’un des enfants dont je m’occupe qui l’a fait dépister et j’ai décidé de le faire pour ma fille. Elle a joué dans ce parc, c’est inquiétant. » Quand on lui demande si elle aimerait plus d’informations sur le sujet, elle hoche vigoureusement la tête avant d’ajouter avec un sourire : « Je vous laisse, il faut que je les fasse déjeuner. »

En apprendre plus sur l’affaire, c’est exactement l’objectif de la plateforme « V pour verdict ». Elle souhaite lancer une procédure de demande d’information environnementale. « C’est une étape indispensable, explique maître Duverneuil, l’avocat chargé de l’affaire, parce qu’elle va nous permettre de savoir précisément qui parmi les autorités savait quoi depuis quand, et donc d’établir les responsabilités. » Mais impossible de lancer l’action sans un minimum de participants, fixé à 600 personnes. La plateforme s’est donné jusqu’au 30 avril prochain pour en réunir autant.

  • M. Pascal Boury a souhaité exercer son droit de réponse. Il est à lire ici

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Source : Mathilde Bouquerel pour Reporterre

Dessins : © Tommy/Reporterre

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