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Dans les chaines bio, les fruits et légumes sont-ils toujours écolo ? Pas si simple

5 novembre 2016 / Auriane Velten (Reporterre)



L’engouement pour le bio est une bonne nouvelle pour la planète. Mais la réglementation bio n’interdit en rien les monocultures de plusieurs centaines d’hectares, fortement émettrices de CO2 pour la production et le transport. Reporterre a demandé à Biocoop, Bio C’Bon et La Vie Claire de raconter comment ils s’approvisionnent en fruits et légumes.

L’agriculture biologique exclut l’usage des produits chimiques de synthèse, des OGM et limite l’emploi d’intrants — définition du gouvernement. La promesse est plus large : celle de modes de cultures plus durables et équitables. Depuis plusieurs années, la demande des consommateurs a augmenté, et l’offre a suivi. Ce qui devrait être une bonne nouvelle pour la planète. Sauf qu’une agriculture à la fois bio, intensive et industrielle est apparue et s’est développée. Ces exploitations en monoculture s’étendent sur des dizaines ou centaines d’hectares et produisent toute l’année, sans tenir compte des saisons. Majoritairement situées à l’étranger (Europe du Sud, de l’Est, Amérique latine), elles ne sont pas avares d’émission de CO2 lors de l’exportation, ou de coûts énergétiques lors de la production. Elles sont en revanche bien plus radines sur les droits sociaux de ceux qui y travaillent.

Les principales enseignes françaises du bio tiennent-elles compte de cela et restreignent-elles leurs importations de fruits et légumes ? Trois chaînes de magasins bio parmi les leaders du secteur — La Vie Claire, Biocoop et Bio C’ Bon — ont répondu aux questions de Reporterre sur leur approvisionnement en fruits et légumes.

« On visite régulièrement les associations de producteurs » 

« On choisit très peu : on subit la saisonnalité », affirme Sébastien Bas, responsable fruits et légumes de La Vie Claire. Même discours du côté de Biocoop et Bio C’ Bon : la saison est le premier critère de sélection. Car sur notre planète ronde, rien n’empêche de courir après le soleil d’été lorsqu’il a fini d’éclairer la France. Les magasins bio, s’ils se restreignent plus que les chaînes classiques, font ainsi appel à la production d’autres pays. « Quand c’est possible, on ne se fournit qu’en France. Mais on ne s’en est pas fait une obligation », dit M. Bas. Au printemps et en automne, des « légumes ratatouille » venus d’Espagne et d’Italie tiennent compagnie aux tomates, aubergines et courgettes françaises proposées par les trois enseignes. Le prix en euros est généralement le même, le coût en CO2, dû à des trajets plus longs, est plus élevé.

« Je ne sais pas si le consommateur comprendrait qu’on ne fasse des tomates que pendant trois mois », dit Marc Heber, directeur fruits et légumes de Biocoop. « Notre chaîne propose des produits ratatouille seulement d’avril à
novembre, avec des produits exclusivement d’origine France dès lors
que la production le permet. D’autre part nos importations sont réalisées auprès de producteurs espagnols ou italiens qui répondent totalement aux exigences de Biocoop tant sur la qualité des produits que sur les critères sociaux »

« Certains clients des magasins bio veulent de la tomate toute l’année, dit Élodie Abecassis, directrice marketing et communication de Bio C’ Bon. Ils en auront donc. Et ceux qui n’en veulent pas n’en achètent pas », ajoute-t-elle. Tout dépendrait donc du libre arbitre du consommateur. La difficulté est de savoir jusqu’où les circuits de distribution bio doivent ou peuvent être prescripteurs.

Le coupable consommateur réclame aussi de la banane, second fruit le plus acheté par les Français. Elle est, de même que l’ananas, la mangue et quelques autres fruits exotiques, sur les étals des trois magasins. Ces produits lointains — qui représentent environ 1 % de chiffre d’affaires — arrivent presque toujours par bateau. Petite exception chez La Vie Claire qui, à Noël, propose litchis et fruits de la passion par avion. « Parce que les consommateurs en demandent », argue encore Stéphanie Maurice, chargée de la communication. Les deux autres enseignes s’y refusent pourtant. Selon l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), le transport en avion d’une banane de Colombie consomme 20 fois plus d’énergie et émet 50 fois plus de gaz à effet de serre que le même transport en bateau [1].

Pour sélectionner les producteurs de ces fruits exotiques, la Vie Claire et Bio C’ Bon se fient à des exportateurs. « Des metteurs en marché basés en France, qui connaissent bien les personnes là-bas, parlent la bonne langue, sont garants du respect de notre cahier des charges et vont vérifier sur place », décrit Élodie Abecassis. Biocoop est plus exigeant : tous les produits exotiques exportés viennent du commerce équitable. « On visite régulièrement les associations de producteurs, qui ne sont surtout pas des “traders”, de gros faiseurs de bananes », précise Marc Heber.

L’enseigne ne prescrit rien en termes de mode de culture 

Revenons en France. Chaque enseigne a son mode de fonctionnement dans la relation avec les producteurs. Les acheteurs de Bio C’ Bon sont en contact avec un grand nombre de producteurs, visités une fois par an. Ensuite, les critères d’achats sont, bien sûr, la quantité et le prix, mais aussi la qualité, car les produits sont régulièrement goûtés. « On privilégie les producteurs avec qui on travaille depuis longtemps, dont on connaît l’histoire et les modes de production », dit Mme Abecassis. Sans oublier l’implication dans l’agriculture bio et la recherche de nouvelles méthodes : « C’est important pour nous. Pas sur le principe, mais pour les conséquences. Il faut que ce soit bon. » Peu de chances, donc, de trouver du bio industriel chez les fournisseurs de Bio C’ Bon. Mais rien de révolutionnaire non plus. La certification biologique officielle suffit, à condition que les produits soient qualitativement validés par un agréeur en entrepôt, et livrés en quantités stables.

La Vie Claire gère ses approvisionnements avec un réseau de fidèles fournisseurs. « Au début, les producteurs viennent nous voir avec un surplus dû à un pic de production, dit Sébastien Bas, de La Vie Claire. Puis, si ça s’est bien passé, le producteur propose souvent d’anticiper la production et de passer un contrat de fourniture. » La planification se fait donc un an à l’avance, et le groupe gère les aléas en faisant appel à des groupements de producteurs. Si un produit vient à manquer, Sébastien préfère avoir une rupture que de le remplacer dans l’urgence. « D’abord, par fidélité au producteur, et ensuite, parce que ça me permet de ne pas aller voir ces opportunistes qui ne se convertissent en bio que parce que ça a le vent en poupe. »

Dès le début d’une collaboration, le service qualité vérifie les critères de certification, mais aussi le respect des exigences de La Vie Claire, plus strictes sur les seuils de détection de pesticides et OGM. L’enseigne ne prescrit toutefois rien en termes de mode de culture, même si Sébastien Bas jure s’intéresser à tous les aspects de la production — comme la consommation énergétique ou d’eau. « Quelqu’un qui travaille plus durablement, ça ne va pas être un critère de sélection, mais c’est un critère de mise en avant : on informe le consommateur de ces pratiques en magasin, détaille le responsable fruits et légumes. On les valorise sans pénaliser les autres. » Ici encore, le choix final revient au consommateur. La Vie Claire transforme parfois les fruits abîmés en jus, les tomates trop mûres en sauces, ou plante dans ses magasins des panneaux expliquant pourquoi telles bottes de radis brûlées par le soleil sont vraiment moches, mais encore bonnes. Le gâchis est donc limité.

« Si les produits sont abîmés dans le champ, on les prend quand même » 

Biocoop, qui est une coopérative, a un fonctionnement encore différent et plus exigeant. 30 % des achats français sont faits auprès de coopératives ou d’autres producteurs indépendants, systématiquement audités et visités. Les 70 % restant viennent de groupements de producteurs sociétaires. Regroupés dans une instance, la « section agricole », ils acceptent ou refusent les nouveaux membres par cooptation. « Certains producteurs ne sont pas acceptés parce qu’ils font du commerce avec des gens pas respectueux de l’agriculture bio, ou encore parce que la structure de l’entreprise n’est pas assez coopérante », explique Marc Heber. Le choix se fonde donc sur des critères sociaux et non sur la qualité du produit. Car même les non-sociétaires doivent respecter un cahier des charges plus exigeant que la norme européenne ou AB, notamment sur les pratiques culturales. Ainsi, les tomates anciennes de variétés anciennes vendues par Biocoop, ne sont que des variétés de population. Et la coopérative travaille en bonne intelligence pour développer des produits français. « Avec la patate douce, par exemple, ça a été un énorme travail avec nos producteurs, dit Marc. Il y a trois ans, on n’en trouvait pas en France et 100 % venaient d’Espagne. Aujourd’hui, on est à 50/50. »

Et Biocoop ne jette rien ou presque : les pertes réelles sont estimées à 0,05 %. Les produits non commercialisables sont donnés à des associations. « Et si les produits sont abîmés dans le champ, on les prend quand même. On se met d’accord avec le producteur pour un prix qui ne soit pas à perte, et on demande aux magasins de ne pas faire de marge, pour que ces produits sortent quand même. Idem lors des pics de production », précise Marc Heber.

À la fin de notre enquête, nous sommes un peu rassurés. L’esprit bio est bien présent dans les magasins bio. Biocoop, Bio C’ Bon et La Vie Claire se posent des questions. Et cherchent des réponses. Ils vont plus loin que le seul affichage d’un logo. Au contraire de grandes surfaces s’approvisionnant en produits à bas coûts auprès d’une agriculture intensive qui n’a plus de bio que la certification.

Toutefois, chacune des enseignes interrogées a sa propre approche du bio. Et les magasins Biocoop sont sûrement les plus engagés dans un changement de paradigme agricole, que ce soit au niveau social ou écologique.

Mais l’explication « C’est le client qui choisit », entendue lors de chaque entretien, est gênante. Parce qu’elle a trop été entendue dans le discours des grandes et moyennes surfaces. Et parce que ces magasins bio se veulent écologiquement exigeants (Biocoop), responsables (La Vie Claire) et respectueux de l’environnement (Bio C’Bon). Alors, comment expliquer que la responsabilité repose sur le client ?




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[1Ademe, 2007 « Étude de l’impact environnemental du transport des fruits et légumes frais importés et consommés en France métropolitaine » réalisé par BIO Intelligence Service pour le STM.


Lire aussi : « L’agriculture biologique peut nourrir le monde »

Source : Auriane Velten pour Reporterre
. Chapô : © Olivier Brosseau/Terra
. Palette et tomates : © Bernard Suard/Terra
. Étal et radis : © Laurent Mignaux/Terra

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