Dans nos ruisseaux ruraux, truites et oiseaux agonisent
La Garonne à Saint-Béat, en Haute-Garonne. - © Pierre-Olivier Chaput / Reporterre
La Garonne à Saint-Béat, en Haute-Garonne. - © Pierre-Olivier Chaput / Reporterre
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La qualité des cours d’eau ruraux s’effondre et entraîne la biodiversité dans sa chute, alerte un rapport du WWF. Plusieurs espèces communes, comme les truites des rivières et les grèbes huppés, connaissent un déclin dramatique.
On le surnomme poétiquement le « chevelu ». L’image est parlante : elle désigne la myriade de petits cours d’eau, rus et ruisseaux qui serpentent, hirsutes, à l’amont d’un bassin versant avant de converger vers les plus gros fleuves et rivières. Derrière la poésie se cache toutefois une réalité inquiétante : les milliers de kilomètres de cours d’eau ruraux sont dans une situation écologique alarmante qui ne cesse de se dégrader.
C’est ce que dénonce un rapport du WWF France (World Wide Fund for Nature, Fonds mondial pour la nature), publié le 22 mai et qui ambitionne de dresser un « état des lieux de la vie sauvage dans les eaux françaises ». Inspiré de l’indice « planète vivante » réalisé pour le WWF à l’échelle du monde pour quantifier l’état de la biodiversité, la branche française de l’ONG a élaboré un « indice rivières vivantes » afin de mesurer l’évolution de la biodiversité des cours d’eau dans l’Hexagone.
Cet indice ne mesure pour l’instant que l’évolution des populations d’oiseaux et de poissons, le travail sur les insectes, crustacés et autres espèces étant encore en cours. Il agrège les données existantes sur les 20 dernières années, fournies par l’Office français de la biodiversité, les Agences de l’eau et le programme de Suivi temporel des oiseaux communs notamment. Résultat : depuis 2001, l’indice indique une légère baisse, d’environ 0,4 % de la biodiversité des rivières.
Assainissement des fleuves, dégradation des ruisseaux
Une quasi-stabilité qui s’avère faussement rassurante. « Le chiffre cache en réalité des situations très contrastées, explique Yann Laurans, directeur des programmes du WWF France. Car les politiques publiques d’assainissement ont fortement amélioré l’état des gros fleuves français. Sur la Seine, à l’aval du pont de l’Alma, à Paris, il y a six fois plus d’espèces aujourd’hui que dans les années 1960. »
Cette amélioration masque « l’effondrement » de la qualité des cours d’eau en milieu rural, dénonce le WWF. Exemple de ce décalage : l’évolution des populations « d’oiseaux de rivières » (ceux évoluant dans les 100 mètres autour d’un cours d’eau) indique une baisse de 3,5 % depuis 2001. Mais en se concentrant sur ces oiseaux dans les milieux agricoles, la baisse triple, à – 10,55 %.
Pour rendre cet effondrement encore plus concret, l’ONG a insisté sur la situation catastrophique de deux espèces communes, emblématiques de nos rivières. Le grèbe huppé d’abord, qui se distingue des canards par sa crête ébouriffée, a vu ses effectifs fondre de 91,5 % au XXIᵉ siècle. La truite des rivières, quant à elle, a subi une baisse de près de 44 % dans nos rivières en deux décennies.
Les difficultés de ces deux espèces sont révélatrices de l’état des milieux : les grèbes aiment les eaux stagnantes et les berges en pente douce. Ils pourraient avoir fait les frais des sécheresses successives ainsi que du développement des activités humaines sur son territoire (pêche, baignades, activités nautiques), avance le WWF. La truite, de son côté, dépend des petits cours d’eau frais, qui ont été « rectifiés », approfondis et élargis, réduisant les habitats disponibles pour l’espèce.
Plus globalement, le rapport pointe deux gros types de dégradations des rivières qui nuisent à la biodiversité. Les dégradations physiques d’une part (les obstacles à l’écoulement comme les barrages, les dégradations morphologiques comme le dragage, la canalisation ou les rectifications des cours d’eau, ou encore les prélèvements excessifs, pour l’irrigation par exemple) et les dégradations chimiques d’autre part, c’est-à-dire principalement liées à l’agriculture (pesticides, phosphates, nitrates) ainsi qu’aux micropolluants industriels.
Les pesticides qui polluent les cours d’eau constituent un point de crispation particulièrement prégnant. On en utilise encore autant aujourd’hui qu’en 2009, pointe l’ONG, bien loin de l’objectif de réduction de 50 % fixé depuis une décennie par le Grenelle de l’environnement. La présentation, début mai, du nouveau plan Ecophyto du gouvernement ne laisse pas présager d’amélioration en la matière puisque celui-ci introduit un changement d’indicateur, très contesté pour sa propension à faire baisser artificiellement l’usage des pesticides.
La politique agricole, qui encourage l’intensification, est également à l’origine de l’arrachage toujours plus massif de haies dans les milieux ruraux, ce qui inclut notamment les haies bordant les cours d’eau, qu’on appelle ripisylves et qui jouent un rôle crucial pour la biodiversité de ces milieux. Or, selon le rapport, l’arrachage est passé de 10 400 km de haies en moins par an, entre 2006 et 2014, à 23 500 km annuels en moyenne entre 2017 et 2021. Le drainage des terres s’est également fait au détriment des zones humides, dont la moitié a disparu entre 1960 et 1990, rappelle le rapport.
Tout cela participe à ce que les masses d’eau superficielles jugées en « bon état » ne soient passé que de 41,4 % des eaux à 43,1 %, de 2009 à 2019 en France. Alors même que l’objectif français, inspiré de la directive cadre européenne sur l’eau, était d’atteindre 100 % de bon état en… 2015. « L’objectif a été repoussé à 2021 puis une nouvelle dérogation a été actée pour 2027, mais on n’y sera pas. Il faut avoir un questionnement fort sur notre politique de l’eau », insiste Yann Laurans.
Le WWF pointe le décalage entre la situation actuelle et les sommes d’argent public considérables englouties depuis 20 ans pour la politique de l’eau, qu’elle évalue à 500 milliards d’euros. « Un effort considérable, qu’on salue, mais qui ne suffit pas. »
Exemple des lacunes des pouvoirs publics : l’objectif pris lors des Assises de l’eau de restaurer 25 000 km de linéaire de cours d’eau est resté sans suite, déplore l’association. Alors même que l’objectif était assez humble, comparé aux près de 430 000 km de rivières officiellement recensées dans l’Hexagone. Soit le plus grand réseau de cours d’eau d’Europe.
L’indispensable transition agricole
« On vide l’océan à la petite cuillère », soupire Yann Laurans. En plus de réaffirmer, a minima, cet objectif de restauration d’ampleur des cours d’eau, le WWF plaide pour une remise à plat de la fiscalité de l’eau, pour appliquer réellement le principe « pollueur-payeur ». L’ONG demande également une systématisation de la protection des zones humides et un plan national de protection et restauration des prairies permanentes, qui participent à ralentir et assainir le cycle de l’eau.
Mais l’essentiel de l’effort passera nécessairement par l’agriculture. Pour aider à replanter des haies (et ne plus les détruire), à réduire l’usage des pesticides, protéger les prairies, les zones humides et les mares, il faut une trajectoire ambitieuse de déploiement des Paiements pour services environnementaux, estime le WWF.
Sans oublier la manne financière, et le levier de changement de pratique massif, que constitue l’argent de la Politique agricole commune européenne : « Il convient de mieux flécher les plus de 9 milliards d’euros qui sont alloués chaque année au 400 000 bénéficiaires de la PAC », en soutenant davantage l’agriculture biologique et les pratiques vertueuses, souligne le rapport.
La France, largement autonome dans sa manière d’utiliser l’argent européen de la PAC, ne prend pour l’instant pas le chemin d’une bifurcation écologique. La loi d’orientation agricole, débattue en ce moment à l’Assemblée nationale, inquiète fortement les associations écolos. Sous couvert de « simplification » administrative pour les agriculteurs, le projet de loi réduit les risques juridiques en cas de taille illégale de haie et est accusé de faciliter leur arrachage ainsi que de sensiblement limiter les possibilités de recours contre les projets de mégabassines. Autant d’initiatives antinomiques avec l’idée de préserver nos « rivières vivantes ».