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Reportage — Monde

De l’eau contre du solaire, l’accord contesté entre la Jordanie et Israël

Le barrage de Ziglab en Jordanie est l’une des 17 grandes retenues d’eau du pays (printemps 2021).

L’un a de l’eau douce, l’autre de l’électricité solaire. Changement climatique oblige, Israël et la Jordanie, pourtant ennemis, s’engagent à s’échanger ces ressources. Les grands oubliés de cette « paix verte » ? Les Palestiniens.

Amman (Jordanie), correspondance

Des mètres cubes d’eau contre des kilowattheures d’énergie renouvelable : voilà le marché conclu par deux ennemis historiques, Israël et la Jordanie. Les deux pays ont scellé leur engagement le 20 novembre dernier : le premier fournira deux cents millions de mètres cubes d’eau dessalée, le second donnera l’énergie produite par une ferme solaire d’une capacité de six cents mégawatts, soit environ un térawatt-heure par an. L’échange doit démarrer d’ici cinq ans avec l’appui des Émirats arabes unis, qui financeront le projet solaire jordanien. Négociée sous les auspices de John Kerry, envoyé spécial des États-Unis pour le climat, cette coopération est présentée comme une réponse aux défis environnementaux de la région : assurer la transition énergétique du côté israélien, et répondre à la pénurie d’eau douce en Jordanie.

Les deux voisins, qui étaient en guerre depuis la naissance d’Israël en 1948, ont conclu en 1994 une paix « froide » caractérisée par des relations politiques houleuses. Certains espèrent aujourd’hui que la menace de plus en plus pressante du changement climatique (conjuguée aux pressions américaines) les poussera à travailler ensemble, ce qui pourrait contribuer à relancer le processus de paix israélo-palestinien.

Mais ce projet de « paix verte » est entaché par la mise à l’écart complète des Palestiniens, qui n’en bénéficieront pas. Sa mise en œuvre nécessitera aussi de vaincre de fortes résistances en Jordanie, où les descendants des réfugiés palestiniens — qui constituent la majorité de la population — restent lésés par le conflit.

Un pays à sec

Les ressources d’eau douce jordaniennes ont plongé à des niveaux « sans précédent » qui « menacent la qualité de vie des générations présentes et futures », a alerté le Premier ministre, Bisher Khasawneh, en décembre devant le parlement.

La population jordanienne est passée de 5 à 11 millions entre 2000 et 2021, alimentée par l’afflux de millions de réfugiés venus de toute la région. Le pays possède moins de 100 m³ d’eau renouvelable par habitant et par an, dix fois moins que le seuil de 1 000 m³ qui définit selon l’Organisation mondiale de la santé la catégorie de stress hydrique la plus critique. À titre de comparaison, la France dispose de 2 000 à 5 000 m³ par habitant et par an. Déjà, le réseau municipal n’approvisionne les foyers que huit heures par semaine en moyenne, ce qui oblige les habitants à stocker leur eau dans des citernes.

L’eau est stockée sur les toits des maisons en attendant le prochain approvisionnement.

Toutes les sources du royaume se tarissent. Du mythique fleuve Jourdain ne subsiste plus qu’un ruisseau boueux — il a été largement détourné, principalement par Israël, pour alimenter villes et cultures dans le désert du Negev. Dès les années 2000, un tiers seulement du débit historique du fleuve atteignait encore son embouchure. Quant au deuxième grand cours d’eau du pays, le Yarmouk, il est également surexploité.

L’eau des fleuves étant réservée aux villes, l’agriculture est irriguée à partir de plusieurs barrages qui contiennent un mélange d’eau de pluie et d’eaux usées traitées. Mais cette année, six grands barrages sur dix-sept ont été asséchés en raison du manque de pluie. Les agriculteurs se plaignent aussi de la mauvaise qualité de cette eau, très saline.

Dans la vallée du Jourdain, qui concentre 60 % de l’activité agricole du pays, la pénurie d’eau douce se fait cruellement sentir. La salinité du sol et des puits y augmente constamment, poussant les fermiers à utiliser toujours plus d’engrais, qui entretiennent la pollution du fleuve et des sols. Pour préserver leurs cultures, certains achètent des citernes d’eau destinée à la consommation humaine. Les plus riches pratiquent la désalinisation, une solution onéreuse qui rejette entre 30 et 40 % de résidu extrêmement salé et inutilisable.

Quant aux nappes phréatiques, elles pourraient subir le même sort que l’immense oasis d’Azraq, asséchée dans les années 1990. Plus de la moitié de l’eau d’Amman provient aujourd’hui d’un aquifère non renouvelable situé sous le désert du Wadi Ram, à plus de 300 kilomètres de la capitale.

Une ferme de la vallée du Jourdain, à quelques kilomètres de Jéricho dans les territoires Palestiniens occupés (au deuxième plan).

C’est dans ce contexte de crise que la Jordanie envisage aujourd’hui de conclure le plus important accord avec Israël depuis le traité de paix de 1994. L’idée a émergé en 2015 dans les bureaux de l’ONG EcoPeace — qui rassemble des environnementalistes jordaniens, palestiniens et israéliens. Ils ont élaboré une proposition de « Green-Blue Deal » (Accord Bleu-Vert) et l’ont soumise aux décideurs de la région. Leur vision : faire coopérer Israéliens, Palestiniens et Jordaniens sur des thématiques environnementales communes qui formeraient la base d’une reprise du processus de paix.

Israël s’est approprié des ressources situées dans les territoires occupés

En effet, Israël dispose de davantage de réserves en eau que ses voisins — notamment parce qu’il s’est approprié des ressources situées dans les territoires occupés... L’État hébreu a aussi développé le dessalement de l’eau de la Méditerranée, qui fournit 70 % de son eau potable. Acheter cette eau reviendrait trois à quatre fois moins cher aux Jordaniens que dessaler l’eau de la mer Rouge — très éloignée des grandes villes.

En parallèle, Israël doit externaliser une partie de sa production d’énergie pour atteindre ses objectifs (30 % d’électricité issue des renouvelables à horizon 2030.) La Jordanie voisine est un candidat idéal qui bénéficie d’un excellent ensoleillement, de plus de surface disponible et d’un coût de production très bas — moins de 3 centimes du kilowattheure, qui serait vendu 10 centimes au consommateur israélien au taux actuel.

C’est aussi une occasion favorable pour le secteur solaire jordanien, dont la croissance a été brutalement freinée il y a deux ans. Lors des Printemps arabes en 2011, la Jordanie avait pris conscience de la nécessité de diversifier ses sources d’énergie après avoir subi des ruptures d’approvisionnement en raison de l’instabilité régionale. Le secteur solaire y a connu un boom spectaculaire qui a permis de réduire la dépendance énergétique (90 % d’énergie importée, contre 96 % en 2008). Les énergies renouvelables génèrent aujourd’hui 20 % de l’électricité jordanienne.

La culture des dattes est l’une des plus résistante à la salinité naturelle de la région, qui augmente avec le manque d’eau.

Cependant, « les infrastructures n’étaient pas prêtes pour une croissance aussi rapide », regrette Abdallah Alshamali, gestionnaire du programme Climat et Énergie au sein du Friedrich-Ebert-Stiftung, une fondation allemande qui fait du lobbying pour le développement des énergies vertes. « Le réseau électrique ne peut pas supporter la quantité d’électricité que nous sommes capables de générer, ce qui représente aussi un fardeau financier pour l’État », ajoute-t-il. La Jordanie est en effet toujours engagée dans de gros contrats d’approvisionnement en gaz et en pétrole qui la contraignent à continuer d’utiliser des énergies fossiles.

En attendant de mettre le réseau à niveau, l’exécutif jordanien a imposé en 2019 un moratoire sur le développement de tout projet solaire de plus de 1 mégawatt. La création d’un parc de 600 mégawatts financé par les Émirats arabes unis dans le cadre de l’accord avec Israël (qui dérogerait au moratoire) pourrait donc redynamiser le secteur solaire après ce coup de frein brutal.

Le barrage de Ziglab fournit de l’eau aux agriculteurs du nord de la vallée du Jourdain.

Des manifestations massives en Jordanie

Dès sa signature, l’accord de principe a déclenché des manifestations d’une rare ampleur en Jordanie. La première session parlementaire consacrée au projet a dû être ajournée en raison du refus d’une masse critique de députés de débattre en présence du ministre de l’Eau, qu’ils accusent de trahison.

Tout accord avec Israël suscite toujours un puissant rejet, car la majeure partie de la population jordanienne est constituée de réfugiés palestiniens et de leurs descendants chassés de leurs terres lors du conflit. Voir leur gouvernement nouer des liens avec leur oppresseur — alors même que le statut d’un futur État palestinien semble plus compromis que jamais — alimente donc un vivace sentiment d’injustice.

Nombre d’opposants au projet considèrent aussi que cette eau leur revient de droit. Depuis la signature des accords d’Oslo, Israël dispose d’un accès disproportionné aux réserves d’eau communes aux trois pays, alors que les territoires palestiniens sous occupation ont perdu accès au Jourdain et le contrôle effectif de leur eau.

Ce canal achemine l’eau du Yarmouk vers les villes et ne peut être utilisé par les agriculteurs, bien qu’il longe leurs fermes.

Pour EcoPeace, l’échange eau-pour-énergie reste donc insuffisant pour amorcer un processus de « paix verte ». « Cet accord est une première étape très importante, mais des accords similaires doivent inclure la Palestine », souligne Yana Abu Taleb, la directrice d’EcoPeace en Jordanie. « Les Palestiniens qui souffrent d’un manque critique d’eau — notamment à Gaza — doivent eux aussi pouvoir dessaler l’eau de la Méditerranée et bénéficier de l’énergie solaire jordanienne. »

Comme pour apaiser ces tensions, le gouvernement jordanien a relancé la semaine dernière un autre grand chantier au point mort depuis vingt ans, et qui semblait en passe d’être abandonné : un canal reliant la mer Rouge et la mer Morte. Ce projet, dont le budget est estimé à 2,2 milliards de dinars (2,75 milliards d’euros), devrait fournir à Amman 300 à 350 millions de mètres cubes d’eau dessalée depuis la mer Rouge. Le résidu du dessalement serait rejeté dans la mer Morte — dont le niveau a dramatiquement baissé ces dernières années.

Après des années d’immobilisme, la Jordanie compte inaugurer le canal en 2027, mais « il ne suffira de toute façon pas à fournir en eau l’agriculture, l’industrie et le tourisme », a prévenu le Premier ministre. À court d’options, elle semble donc bel et bien contrainte de réchauffer ses relations avec son ennemi historique.

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