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Politique

De la gauche à l’extrême droite, le grand débat sur l’écologie vire au dialogue de sourds

Le débat télévisé du 27 mars a réuni, autour des enjeux écologiques, les principaux candidats aux Européennes et leurs représentants.

Le 27 mars, les candidats aux élections européennes étaient conviés à un débat entièrement consacré aux enjeux écologiques. À l’écologie sociale de la gauche s’est opposée la vision du monde néolibérale portée par les autres politiques.

Une heure et demie de débat sur l’écologie, signe que les temps changent ? L’agriculture, l’eau ou encore les énergies fossiles... Mercredi 27 mars, les candidats aux élections européennes étaient réunis pour un débat télévisé entièrement consacré à la transition écologique. Un évènement inédit dans l’histoire électorale française, organisé au Grand Palais Éphémère, sur le Champ-de-Mars, à l’occasion de la septième édition du sommet ChangeNOW — qui se présente comme « le plus grand événement de solutions pour la planète ».

« L’écologie est tellement importante que nous ne sommes que trois têtes de liste à être présentes », a fait remarquer l’Insoumise Manon Aubry, d’humeur sarcastique. Il est vrai qu’à part François-Xavier Bellamy (Les Républicains) et Marie Toussaint (Les Écologistes), toutes les autres têtes de liste avaient snobé ce rendez-vous : Jordan Bardella (Rassemblement national) et Marion Maréchal (Reconquête) étaient remplacés par les eurodéputés Mathilde Androuët et Nicolas Bay. L’ex-ministre des Transports Clément Beaune défendait la liste de Valérie Hayer (Renaissance), et Aurore Lalucq celle de Raphaël Glucksmann (Place publique-PS). Les autres listes, celles créditées de moins de 5 % des intentions de vote, n’étaient pas conviées.

Dans ce débat sans grande surprise, trois visions du monde se sont exprimées : une écologie sociale et de la sobriété à gauche ; le néolibéralisme (à droite) saupoudré de vert (côté macroniste) et, pour l’extrême droite, le repli sur soi, la technophilie voire le dénialisme climatique.

La coprésidente du groupe de la Gauche au Parlement européen porte l’idée d’«  un prix plancher rémunérateur  » pour les paysans. © NnoMan Cadoret / Reporterre

La maîtresse et le maître de cérémonie — Lucie Chaumette, journaliste présentatrice de Planète Info sur la chaîne Franceinfo, et Gaspard G, YouTubeur aux plus de 800 000 abonnés — ont invité les participants à s’exprimer sur le sujet brûlant de ce début d’année : la colère des agriculteurs.

D’emblée, l’eurodéputé Nicolas Bay a imputé les maux des paysans au Pacte vert, cet ensemble de mesures adoptées au lendemain des précédentes élections européennes, en 2019, avec pour objectif la neutralité carbone à l’horizon 2050. « La fausse droite, la vraie gauche, ils ont tous voté pour cette inflation des normes environnementales », a-t-il fustigé, oubliant qu’aucune mesure agricole prévue dans le domaine agricole n’était encore réellement entrée en vigueur.

Les normes, « boucs émissaires du mal-être des agriculteurs »

« Cessons de faire des normes environnementales les boucs émissaires du mal-être des agriculteurs », a rétorqué Manon Aubry, qui regarde plutôt « la prédation des grands groupes industriels qui augmentent leurs marges ». La coprésidente du groupe de la Gauche au Parlement européen porte l’idée d’« un prix plancher rémunérateur » pour les paysans. Un constat et une idée partagés par Marie Toussaint, qui propose aussi un plan d’investissement de 10 milliards pour les accompagner « dans la transformation de leurs façons de faire » et les aider à faire face « aux inondations, sécheresses, épidémies et autres aléas climatiques qui coûtent cher ».

La socialiste Aurore Lalucq, elle, veut croire en « une autre PAC [Politique agricole commune] qui ne s’intéresse pas seulement au nombre d’hectares, mais au nombre d’emplois et à la biodiversité ». Pour l’instant, c’est râpé : premier poste de dépense de l’Union avec 33 % du budget en 2022, la PAC bénéficie en effet majoritairement aux exploitations les plus grandes et s’est faite délester de la plupart de ses avancées écolos.

L’écologiste Marie Toussaint propose un plan d’investissement de 10 milliards pour accompagner les agriculteurs «  dans la transformation de leurs façons de faire  » et les aider à faire face «  aux inondations, sécheresses, épidémies et autres aléas climatiques qui coûtent cher  ». © NnoMan Cadoret / Reporterre

Une fois n’est pas coutume, quasiment tous les candidats ont assuré vouloir en finir avec les accords de libre-échange, systématiquement qualifiés de portes ouvertes « à la concurrence déloyale ». L’eurodéputée RN Mathilde Androuët s’en est prise au traité avec la Nouvelle-Zélande, signé en juillet. « Que votre groupe vote, que votre groupe vote », l’a accusé Manon Aubry. « Non, pas du tout, madame. N’insistez pas », lui a répondu la proche de Jordan Bardella qui, en réalité, s’est principalement abstenue de voter contre le modèle du libre-échange, tandis que François-Xavier Bellamy lui, l’a soutenu dans ses grandes largeurs avant de virer de bord.

Envers et contre tous, le macroniste Clément Beaune considère que « c’est une folie de dire qu’on ne va plus faire de commerce agricole » et pense avoir trouvé la parade : il défend des « clauses miroirs », qui consistent à imposer des normes sociales ou écologiques identiques dans les deux espaces d’échange concernés. Or, comme l’a relevé Mediapart, ces clauses peuvent constituer un piège tactique, pour rendre plus acceptables ces traités commerciaux.

LFI soutient les activistes antibassines

Les discussions se sont alors poursuivies autour de la question de l’eau. Manon Aubry — qui pratique le water-polo — et Aurore Lalucq — dont on ne connaît pas le sport favori — s’y sont jetées les premières et se sont éclaboussées sur le projet d’autoroute A69 entre Toulouse et Castres. « Vous parlez de la défense des zones humides, c’est bien, mais pourquoi le parti socialiste a-t-il défendu ce projet qui les détruit ? » a tancé Manon Aubry. « Je n’y suis pas favorable... Carole Delga n’est pas forcément la ligne du PS », a riposté Aurore Lalucq. « Elle sera contente de le savoir », s’est amusé Clément Beaune, provoquant un roulement des yeux de l’eurodéputée socialiste. « C’est bon, des fois il y a une ligne nationale dans un parti politique, et ensuite il y a des enjeux locaux qui sont autres », s’est-elle impatientée, ajoutant qu’elle regrettait le fait que « certains veuillent nationaliser » le scrutin européen.

Dans un style différent, sans aucune invective et sans jamais couper la parole à ses adversaires, Marie Toussaint a rappelé qu’« aujourd’hui, 100 % des eaux sont polluées par les polluants éternels ». « Cela coûterait 238 milliards en Europe pour dépolluer. [...] Le bon niveau pour agir, c’est l’Europe », a insisté l’écologiste. Elle en a profité pour se dresser contre les mégabassines : « Dans la Vienne, ce n’est pas le partage de l’eau. Elles bénéficient à 149 fermes sur 3 500. Nous on veut de l’eau pour tout le monde, en quantité et en qualité. » Elle a plaidé pour des « premiers litres d’eau gratuite et saine pour tous », comme Aurore Lalucq.

Lutter contre les mégabassines  ? Une «  forme d’irrationnalité collective  » pour M. Bellamy (Les Républicains). © NnoMan Cadoret / Reporterre

Manon Aubry a aussi apporté son soutien aux activistes qui s’opposent aux grandes retenues d’eau. Un point de vue que ne goûte pas François-Xavier Bellamy. Pour lui, il relève « d’une forme d’irrationalité collective » : « Souvent, a-t-il précisé, les gens qui nous expliquent que le dérèglement climatique est un problème immense sont les mêmes qui ne veulent pas mettre en place les mesures qui permettraient de faire face à ses conséquences. On a le devoir de se préparer à conserver l’eau nécessaire à nos agriculteurs. »

Le RN s’en prend aux migrants et aux « clandestins comoriens »

L’extrême droite a aussi apporté quelques gouttes d’eau — trouble — aux échanges. Malgré les pénuries de plus en plus fréquentes et documentées par les scientifiques sous l’effet du changement climatique, Mathilde Androuët a relativisé la situation en bredouillant que « des fois, il y a des endroits où il y a trop d’eau ». Ses solutions ? Une meilleure irrigation et le développement « des nouveaux OGM, pour avoir des semences qui tiennent mieux le stress hydrique ». Profitant d’une ouverture sur le manque d’eau à Mayotte, Nicolas Bay s’est engouffré en expliquant que le problème venait « des 350 000 clandestins comoriens ». « Les infrastructures de l’île sont dimensionnées pour un territoire à 250 000 Mahorais. C’est pour ça que toutes les structures sont saturées. »

Sur l’énergie, les représentants de droite ont aussi déroulé : ils se sont défaussés sur la Chine qui pollue bien plus que la France, et ont manifesté autant leur technophilie que leur amour inconditionnel de l’atome. « Est-ce que c’est écologiste de mettre des pylônes d’éoliennes ? s’est insurgé Nicolas Bay. Pendant vingt ans, ces gens-là [les écolos] avaient tous l’autocollant "stop nucléaire" à l’arrière de leur voiture. Ils ont fait la guerre à l’énergie la plus décarbonée. » « Vous nous mettez dans les mains de grandes puissances étrangères avec votre position », a dénoncé Aurore Lalucq.

Intéressée par l’hydrogène blanc, Mathilde Androuët a soutenu qu’il ne fallait « pas être technophobe ». « Si on prend l’exemple des écologistes qui vous disent qu’il faut réduire de 50 % la consommation d’énergie, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que même votre débat, on va l’éclairer à la bougie », a-t-elle poursuivi, vieille rengaine dont a préféré sourire Marie Toussaint.

Mathilde Androuët (extrême droite) a soutenu qu’il ne fallait «  pas être technophobe  », sinon ce débat serait «  éclairé à la bougie  ». © NnoMan Cadoret / Reporterre

La juriste, justement, avait estimé quelques instants plus tôt qu’il convenait de « se montrer moins sympathique avec TotalÉnergies qui ne cesse d’investir toujours plus dans la destruction de la planète », et loué les vertus de « la lutte contre le gaspillage énergétique ». Manon Aubry a appelé à « arrêter de financer les énergies fossiles » et dénoncé « la puissance de leurs lobbies, très bien organisés au niveau européen ». En chœur, les candidates de gauche ont aussi exhorté à « mettre le paquet » (Aurore Lalucq), voire à « viser le 100 % » (Marie Toussaint) d’énergies renouvelables. M. Beaune, lui, est en faveur d’une combinaison à « deux piliers : le nucléaire et le renouvelable ». En même temps.

Les candidats ont ensuite exposé leurs idées pour financer l’action de l’Union européenne en matière d’écologie. Pour éviter « de taxer à tout va », une « spécialité française » qu’il a l’air de répugner, le candidat Reconquête Nicolas Bay mise sur l’arrêt d’« un système social d’assistanat généralisé » et de l’accueil de personnes migrantes. Clément Beaune a insisté sur le « besoin d’un grand plan d’investissement européen », notamment pour les transports, sur le modèle de « ce qu’on a fait pour le Covid », et défend la taxe carbone aux frontières. Elle est déjà en place, et il n’a pas précisé s’il voulait élargir son champ d’action. François-Xavier Bellamy, le Républicain, s’en remet au marché et veut donner un prix au carbone à l’échelle mondiale.

Manon Aubry : « C’est aux plus riches d’être mis à contribution »

« C’est aux plus riches d’être mis à contribution », préfère Manon Aubry, qui veut mettre en place une taxe sur les superprofits. « Les besoins pour tenir les objectifs européens sont les suivants : +260 milliards d’euros d’investissements publics par an (...). Si nous n’agissons pas, ça nous coûtera bien plus cher. Comment dégager cet argent-là ? La première possibilité, c’est la dette, mais aussi la fiscalité », a développé Marie Toussaint, qui propose « un ISF climatique au niveau européen ». Mathilde Androuët s’est dite favorable à une taxe sur les « profits particulièrement excessifs ». Le débat s’est terminé par le concert d’une violoniste, seule sur scène ou presque : derrière elle étaient projetées des images de cétacés, dont les cris plaintifs accompagnaient ses notes.

Le dimanche 9 juin, les Françaises et les Français devront élire 81 des 720 députés du Parlement européen. Pour décrocher ces mandats de cinq ans dans l’hémicycle, les listes en lice devront obtenir au minimum 5 % des suffrages exprimés. Trois mois avant le scrutin, ce débat inédit — mais sans grandes surprises sur le fond —, a offert un panorama clair des visions de l’écologie qui s’opposeront dans les urnes.

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