De la sobriété imposée à la sobriété choisie

8 mars 2016 / Bruno Villalba



Face à l’inévitable diminution des ressources, la sobriété énergétique est la voie de l’avenir. Mais pour les personnes en précarité énergétique, elle est déjà une réalité. Des chercheurs ont analysé cette situation paradoxale, qui met en question la justice sociale.

Bruno Villalba est professeur de science politique à AgroParisTech, l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement.


Pourquoi l’enjeu de la sobriété énergétique n’est-il pas plus présent dans le débat public ? De nombreux discours se saisissent de cette dimension. Mais cette saisine consiste davantage en des stratégies d’euphémisation de la portée critique de la sobriété. La sobriété énergétique est souvent confondue avec l’efficacité énergétique : une autre manière de prolonger l’idéal de l’ébriété énergétique, dès lors que nous serions plus précautionneux dans son utilisation.

Nous avons tenté, lors d’une recherche réalisée dans le cadre d’un programme financé par le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), d’interroger les conditions de production et d’usage de cette notion [1]. Il s’agissait de comprendre comment la sobriété énergétique était déjà vécue comme une réalité non-négociée pour certains acteurs disqualifiés socialement. Le constat de cette relégation énergétique pourrait conduire à une revendication classique de rattrapage énergétique : produire les conditions pour que les précaires énergétiques puissent réintégrer la communauté de l’abondance énergétique.

Une situation nécessaire pour faire face aux limites écologiques 

L’énergie n’est pas simplement une question de techniques, de moyens de productions. Les dimensions socio-techniques ne peuvent pas être minimisées ; l’usage énergétique s’insère dans un tissu de relations sociales et il participe à l’accentuation des déséquilibres et des inégalités de ce tissu. Mais elle peut aussi participer à son rééquilibrage.

Nous avons décidé de traiter de la question de la sobriété énergétique au regard de ce qu’elle révèle sur la mise à distance entre la consommation d’énergie et ses impacts sur l’environnement. Dès lors, la question de la sobriété échappe à la question de l’amélioration des systèmes techniques de production et de redistribution de l’énergie, et se présente surtout comme un enjeu de compatibilité avec notre souhait d’accéder à une ressource énergétique sans limite. Ainsi, la précarité énergétique n’apparaît plus uniquement comme une situation de déséquilibre social, mais comme une possibilité d’écouter et de comprendre les stratégies de négociation et d’adaptation des précaires énergétiques.

La sobriété n’est malheureusement pas une phase transitoire pour ces personnes, mais plutôt un état récurrent. Et cette permanence de la sobriété nous paraît une condition centrale du débat : ne pas considérer que la sobriété soit un simple choix vertueux (P. Rabhi, I. Illich) mais une situation nécessaire pour faire face aux limites écologiques que notre modèle de développement a généré et qu’il se refuse à assumer.

Il s’agit d’une sobriété imposée : aucun des précaires rencontrés n’a choisi de diminuer sa consommation d’énergie. Cette réduction leur est imposée par les aléas de l’existence. Et tous la vivent comme une situation de manque. Le nœud de notre travail réalisé avec les associations et les précaires (entre 2010 et 2013) était de comprendre comment cette dimension de la sobriété était mise en débat, par quelles modalités cette situation était, non pas acceptée, mais intégrée dans les relations sociales. Quels registres, quels répertoires étaient utilisés pour donner sens à l’individu, lui maintenir une cohérence sociale, indépendamment et malgré ce manque ?

 Le manque fait apparaître le soubassement énergétique de notre société

Le manque interroge sur la vulnérabilité d’une situation. Être dépossédé de ce que l’on a un temps détenu, ou bien de ce que l’on considère comme un droit d’accès, produit un sentiment d’injustice. La question de la sobriété appelle donc à déplacer le débat de l’idéal de la justice vers ce que produit le manque : l’inconfort, le sentiment d’une relégation sociale (la faible mobilité par exemple), ou bien encore la culpabilisation (le pauvre serait moins écolo que le riche, il ne saurait pas gérer ses ressources).

Le manque participe alors pleinement à cette individualisation du sujet : il y a un rapport étroit entre l’individu et l’absence d’accès à l’énergie. Cette insuffisance est vécue comme une relation quotidienne, multidimensionnelle (chauffage, hygiène, alimentation, mobilité…). Le manque fait apparaître le soubassement énergétique de notre société, que nous avons dissimulé par l’instantanéité de la consommation énergétique. En ce sens, le manque révèle la multiplicité des actions sociales et des liens que nous pouvons entreprendre et planifier grâce à cet usage de l’énergie.

Au sein des associations rencontrées – surtout issues des réseaux de l’action sociale et certaines confessionnelles –, le manque est loin d’être une question taboue. Si elles luttent toutes pour une meilleure inscription des précaires dans l’espace social, elles travaillent principalement sur la reconnaissance du sujet. Être au-delà du manque : être reconnu et se constituer une singularité malgré l’absence.

La dépendance à la consommation d’énergie 

En cela, le travail de ces structures se construit comme une mise en débat des conséquences de ces situations de manque. Un regard extérieur pourrait rapidement conclure qu’il s’agit de pratiques visant à accepter ces situations de disqualification sociale et ainsi conforter des rapports de domination… Mais l’objectif n’est pas ici de définir un statut du sujet à partir de sa capacité d’accéder à une consommation énergétique normale (à satiété, constamment), mais bel et bien de participer à une émancipation du sujet au regard de sa dépendance à la consommation. Cela participe pleinement à cette recherche de la reconnaissance du sujet, indépendamment des attributs sociaux qui sont censés le définir (ébriété énergétique, hédonisme matérialiste…).

La sobriété est bien sûr associée à une vision de la modération – c’est le volet le plus religieux de ce dialogue. Mais elle permet d’interroger les conditions de l’élaboration d’un statut social du sujet. La négociation ainsi construite permet d’insérer l’individu dans un espace social qui lui offre de nouvelles justifications à son existence. La sobriété devient une condition de reformulation de la place des individus. Il s’agit d’une manière de valoriser la recherche de l’autonomie du sujet, qui est au cœur du projet de l’écologie politique (d’Illich à Gorz).

Les associations ont ainsi mise en place des procédures de dialogue, non pas spécifiquement sur la sobriété, mais sur les conditions d’une émancipation du sujet. Prendre conscience des conditions économiques de sa dépendance énergétique peut se faire à partir d’une meilleure gestion de son budget énergétique. Mais comme nous l’avons constaté au sein des débats menés par ces associations, cela se réalise aussi en construisant un lien entre cette consommation énergétique et l’état écologique. La sobriété permet ainsi d’étendre la réflexion sur les inégalités, en mettant en évidence leurs conséquences écologiques.

Interroger les conditions de l’équité de l’accès à l’énergie 

La mise en débat construit ainsi un autre imaginaire de l’énergie, en lui conférant un sens élargi : le manque permet aussi d’interroger ce qui est vraiment essentiel dans une relation sociale et ce qu’il révèle de notre relation profonde avec les limites environnementales. La sobriété participe ainsi à cette recherche d’une finalité de notre modèle de société.

Au total, nous ne pourrons pas construire une société de la sobriété énergétique sans profondément interroger les conditions de l’équité de l’accès à l’énergie. Et cela ne pourra plus se construire dans un simple rapport de répartition – toujours plus, pour tout le monde –, mais dans une perspective de gestion d’une ressource diminuant dans sa quantité.

Cela suppose que notre modèle démocratique, bâti sur l’imaginaire d’un développement continu des ressources accessibles pour chacun, au nom de l’égalité des individus, ré-examine ce présupposé. La sobriété permet alors de réévaluer l’utilité de cette course permanente à la consommation de ressources, à l’extension des systèmes de production d’énergie (y compris les énergies renouvelables) et la compétition internationale suicidaire à laquelle conduit cet appétit insatiable.




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[1Semal L., Szuba M., Villalba B., 2014, « Sobriétés (2010-2013) : une recherche interdisciplinaire sur l’institutionnalisation de politiques locales de sobriété énergétique », Natures Sciences Sociétés, 22, p.351-358.


Lire aussi : Austérité imposée et sobriété volontaire

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Félix Blondel/Reporterre

Photos :
. Bruno Villalba : © Léo Villalba.
. Lignes électriques : Flickr (张越东/CC BY-NC-ND 2.0)
. Compteur : Flickr (destempsanciens/CC BY-NC 2.0)

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