Défendre l’industrie au détriment de l’écologie ? À Gardanne, la ville est partagée

Durée de lecture : 10 minutes

3 avril 2020 / Maud de Carpentier (Reporterre)



Gardanne, sa mine de charbon, sa centrale, sa production d’alumine… Il y a 50 ans, la ville était un fleuron de l’industrie française. Aujourd’hui, on évoque plutôt les dégâts environnementaux causés par ces usines. Sur place, les locaux sont partagés entre la nostalgie d’une époque glorieuse, le besoin d’emplois et les désirs d’un avenir plus vert.

  • Gardanne (Bouches-du-Rhône), reportage

Impossible de la rater quand on arrive à Gardanne par la départementale 6, en venant de Marseille. L’immense tour carrée, orange, se dresse du haut de ses 49 mètres, à l’entrée de la ville. Le puits Yvon-Morandat est l’un des derniers vestiges de la mine de charbon, qui a fermé en 2003 après un siècle de service — le premier puits de Gardanne, à Biver, date de 1893. « C’est ici qu’on descendait au fond, dans la cage. On y tenait à 173 ! » Didier Veratti montre fièrement du doigt ce qui ressemble à un énorme ascenseur sur deux étages. Large sourire, accent chantant et des anecdotes plein les poches, l’ancien mineur a emprunté cet ascenseur chaque jour pendant plus de vingt ans.

Les visites de l’ancien puits, transformé aujourd’hui en pôle culturel et scientifique par la ville, sont assurées par l’association des anciens mineurs. Dans le public du jour, des éducateurs en environnement. Les souvenirs de Didier Veratti résonnent au milieu d’un immense hall blanc et gris béton. C’est l’ancien hall des mineurs. Les regards se lèvent pour observer les verrières. « Avant c’était tout noir ici, maintenant c’est beau et propre ! » Désormais, à l’étage, une vingtaine de start-up sont installées dans des bureaux. À terme, le site accueillera la Cité des sciences de la métropole Aix-Marseille et un restaurant panoramique, posé tout en haut de la tour. « On conserve notre patrimoine, ce décor, pour que les gens n’oublient pas, mais on pense aussi valorisation de cette histoire », dit Nicolas Fortuit, le directeur de la Société d’aménagement de Gardanne (la Semag), qui accompagne les visiteurs ce jour-là.

La valorisation, par exemple, des anciennes galeries minières, qui ont été remplies d’eau au moment de la fermeture de la mine. 35 millions de m3 d’eau ont ainsi permis la mise en place du premier réseau d’énergie d’Europe basé sur les eaux de mine de charbon. Une géothermie qui alimente en chauffage et climatisation les quatorze hectares de cet éco-quartier depuis deux ans. Impressionné, le petit groupe regarde ses pieds, et tente se figurer les galeries souterraines creusées à plus de mille mètres de profondeur. La parenthèse futuriste se ferme, et la visite reprend.

Didier Veratti, Philippe Bodas et Claude Sbodio, anciens mineurs, assurent les visites.

Pendant près de deux heures, Didier Veratti, fils d’immigré italien, raconte avec fierté ses anecdotes du fond. « Quand je suis rentré en 1982, j’avais 19 ans et demi. On descendait dans les cages, à toute vitesse : trois mètres par seconde, j’ai d’ailleurs un tympan qui a explosé. » Silence dans l’assistance. Difficile aujourd’hui d’imaginer ce métier qui semble d’un autre âge. Celui des gueules noires, de Germinal  , et des coups de grisou. Mais pour Didier Veratti, pas de mauvais souvenirs. « On était accros à la mine ! On vivait pour la mine, et par la mine. On avait la sécurité de l’emploi, on était logés, on nous payait le médecin… C’était vraiment de bonnes conditions. » La nostalgie l’habite, voire les regrets. « Je n’ai pas pu transmettre ce que j’ai appris. »

« On a tous ici du sang de mineur qui coule dans nos veines, c’est dans notre ADN »

Didier Veratti aurait rêvé que ses enfants travaillent à la mine. « Si mon fils était entré ingénieur, j’aurais été fier. Ce que les anciens nous ont transmis, ça s’est perdu. » D’autant que les anciens collègues qui accompagnent Didier en sont convaincus, « le charbon, on y reviendra, c’est la ressource naturelle la mieux répartie au monde ». Mais quid des panneaux photovoltaïques installés sur un ancien terril par la municipalité ? Et quid de la géothermie vantée quelques minutes auparavant par Nicolas Fortuit ? À l’ombre du puits Yvon-Morandat, il semble que la mémoire minière résiste aux désirs de modernisation de la ville.

Cet idéal de transmission d’un savoir-faire, d’une culture populaire et d’une solidarité dans les combats ouvriers se retrouve chez les salariés de la centrale à charbon, toujours en activité. Et chez ceux d’Alteo, l’usine d’alumine. Dans cette ville de 20.400 habitants, tout le monde est lié, de près ou de loin, à l’une des trois industries fondatrices de Gardanne. Un grand-père ancien mineur, un frère qui travaille à la centrale, un cousin qui bosse chez Alteo, Pechiney pour les anciens... « On a tous ici du sang de mineur qui coule dans nos veines, c’est dans notre ADN », dit Nadir Hadjali, 40 ans, petit-fils de mineur et secrétaire général adjoint de la CGT à la centrale thermique de Provence.

Nadir Hadjali, 40 ans, petit-fils de mineur.

Ce jeudi 27 février, il marche dans le cortège opposé à la fermeture de l’unité 5 de la centrale, annoncée par Emmanuel Macron en 2022, pour réduire les émissions de CO2. Dans la foule des manifestants ce jour-là, anciens mineurs et salariés d’Alteo côtoient ceux de la centrale. Tous défendent une seule et même chose : les emplois industriels de Gardanne. « La fermeture de la mine en 2003 a été une catastrophe, explique Nadir Hadjali ; ici on a créé une centrale à charbon, parce qu’il y avait une mine. C’était du circuit court, et donc environnemental ! Aujourd’hui, on fait venir ce charbon par bateau, d’Afrique du Sud ou d’Asie, dans des mines où l’on ne respecte pas les travailleurs, mais comme ce n’est pas en France, cela ne nous dérange pas ». Pour lui, fermer la centrale — propriété depuis l’été dernier du magnat tchèque Daniel Kretinski —, c’est mettre au chômage ses 250 employés, mais aussi 750 emplois indirects.

« Je veux respirer mais je veux aussi pouvoir manger, et pour ça, il faut travailler »

Depuis décembre 2018, les salariés sont donc en grève pour protester contre cette fermeture. « Je veux respirer mais je veux aussi pouvoir manger, et pour ça, il faut travailler. Comment vont faire nos enfants si les industries ferment ? » Un combat de longue haleine soutenu par la majorité des anciens mineurs, comme Jean-Luc Gaudry qui marche lentement dans la foule, parapluie à la main. Il a été embauché comme mineur de fond en 1979. « On s’est battus jusqu’à la fermeture, et quand la mine a fermé, j’ai compris le désastre de la désindustrialisation. À la centrale, c’est pareil, ils vont se battre jusqu’au bout. Mais si le gouvernement veut se donner les moyens de dépolluer, il les a. »

Or des moyens, il en faut. Parmi les propositions faites par la CGT pour maintenir l’unité 5 (l’unité 6 fonctionnant à la biomasse n’est pas directement menacée), il y a « un projet global pour une plateforme énergétique », explique Nadir Hadjali. Avec d’un côté du captage, stockage et valorisation du CO2, en baissant notamment la puissance de l’unité (de 600 à 280 MW) — c’est le projet dit « du charbon propre » — et de l’autre côté, pour alimenter le tout, une « unité de valorisation des déchets, avec des déchets qui sont impossibles à trier ou à récupérer comme les déchets humides, qui seraient brûlés ». Le projet suscite cependant beaucoup de critiques de la part des riverains et des associations environnementales qui craignent la pollution de ce qu’ils voient comme un incinérateur. Autre problème, le coût aujourd’hui estimé pour ces investissements et ces technologies : 170 millions d’euros selon la CGT. « Pour faire vivre mille familles et conserver notre indépendance énergétique, ça vaut le coup non ? » interpelle Nadir Hadjali, qui dit se battre aussi pour la génération suivante. « J’ai une fille de huit ans et pour moi ce serait une fierté qu’elle perpétue la tradition familiale de la centrale. Mon grand-père a travaillé ici, j’ai travaillé ici, il n’y a pas de raison que ma fille soit obligée d’aller travailler ailleurs. »

L’usine d’alumine Alteo est au coeur de la ville de Gardanne.

« L’écologie, ça ne les intéresse pas. C’est une ville du passé »

Si les « anciens » semblent inquiets pour leur progéniture, les « jeunes » eux, sont plutôt optimistes. Et ils n’imaginent pas forcément leur avenir à Gardanne. Ni la pluie ni le froid glacial n’ont découragé Yanis, 13 ans, venu marcher aux côtés de sa maman, Nahima, employée municipale. Fille d’employés de la centrale, elle défend elle aussi corps et âme toutes les industries de Gardanne, et aime se rappeler « les manifs sur les épaules de [s]on père ».

L’adolescent, lui, semble davantage tourné vers l’avenir. Il est venu protester contre la réforme des retraites, mais « la centrale, ça ne me concerne pas trop ». Nahima reprend avec tendresse : « Mais si ça le concerne ! On est tous concernés ! La centrale nous appartient, il faut maintenir ces emplois pour l’avenir de tout le monde. » Pourtant, travailler à la centrale ne fait pas partie des plans de Yanis : « J’aimerais bien quitter Gardanne, j’aimerais être dessinateur ».

Dylan Charlet, un jeune buraliste qui aimerait s’installer au Canada.

Dylan, 21 ans, buraliste dans le centre-ville de Gardanne depuis deux ans, rêve de tout quitter pour le Canada et y suivre des études de psychologie. « J’en peux plus d’être ici, explique-t-il. J’ai envie de voyager, connaître ma planète pour l’aider à aller mieux. » Pour Dylan, la question de la centrale est tranchée : « Il faut l’arrêter, voire la raser ! Le charbon ça pollue, il faut passer à autre chose. » Le jeune homme au franc-parler reconnaît le poids important de la centrale dans la ville, en terme d’emplois et d’histoire, mais il regrette les mentalités trop passéistes. « L’écologie, ça ne les intéresse pas, c’est très difficile de parler de ça ici. C’est bien simple, conclut-il, c’est une ville du passé, s’ils pouvaient rester en 2000, pour eux c’était la meilleure période. Depuis, ça ne bouge plus. »

Une Gardanne divisée donc. Plus qu’un conflit générationnel, deux visions du monde s’opposent. Il y a ceux qui pensent pouvoir maintenir l’industrie, avec des évolutions techniques qui permettraient de moins polluer. Et ceux qui veulent définitivement tourner la page industrielle. « Aujourd’hui, on écrase l’environnement avec des emplois, qui, quoi qu’il arrive, ne peuvent pas se maintenir. » Il a le verbe haut et s’emporte aussitôt qu’il parle de la centrale. Jean-Luc Debard est membre de l’association Convergence écologique du Pays de Gardanne (CEPG). Cet électricien de formation de 64 ans est, lui aussi, petit-fils de mineur et ancien mineur lui-même. « À l’époque, se défend-il, le problème des mines de charbon n’était pas flagrant. » Convaincu aujourd’hui que la ville doit évoluer, il milite vigoureusement pour qu’on rase la centrale, l’unité au charbon comme celle à biomasse. « C’est une hérésie écologique, une hérésie financière, et même une arnaque pour les salariés en déshérence. On brûle des arbres, on rejette du CO2, et après on nous dit qu’il faut trouver une façon de stocker ce CO2… mais les arbres font ça tout seul très bien ! Ils le font gratuitement, depuis des millénaires ! »

Jean-Luc Debard, membre de Convergence écologique en Pays de Gardanne.

Pour ce Gardannais, qui habite une maison avec une vue imprenable sur la centrale, on pourrait transformer les emplois de l’industrie en emplois agricoles. D’autres membres d’associations expriment leur ras-le-bol de ce conflit qui n’avance pas. « Je n’ai même plus envie d’aller me balader dans le centre-ville, dit l’un d’entre eux. On m’interpelle parce que je suis contre la centrale, mais je ne suis évidemment pas pour que ces gens perdent leur travail. Il s’agit juste d’évoluer vers autre chose. »





Lire aussi : En grève, la centrale à charbon de Gardanne se cherche un avenir

Source et photos : Maud de Carpentier pour Reporterre

. chapô : L’usine Alteo de Gardanne.

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