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EnquêteNature

Déjà asséché, le lac du Salagou va être pompé pour irriguer

Dans l'Hérault, le lac du Sagalou est touché par la sécheresse. Pourtant, son eau sera bientôt pompée pour irriguer les vignes.

Site classé au cœur de l’Hérault et du Languedoc, le lac du Salagou est mis à mal par le manque de pluie. Dans ce contexte, les projets d’irrigation pour la vigne inquiètent des riverains.

Clermont-l’Hérault (Hérault), reportage

Niché au creux de collines rouges, le lac du Salagou détonne. Une immense étendue d’eau au milieu du maquis méditerranéen. « Un joyau de vie », selon Thérèse et Alexandre Léderman, couple de retraités amoureux du lieu.

Grèbe huppé, blongios nain, rousserolle effarvatte. Bonnet enfoncé sur la tête, le septuagénaire récite sans hésiter la longue liste des oiseaux aperçus en vingt-cinq ans d’observation. Mais en cette après-midi de janvier, aucun volatile ne pointe le bout de son bec. Seuls des cormorans se font sécher au soleil sur un îlot. « Toute cette vie est en péril », observe tristement sa compagne.

« Ils veulent transformer le Salagou en mégabassine »

En cause, d’après eux : la sécheresse. Dans ce coin de l’Occitanie, la pluie s’est faite rare, très rare, ces derniers mois. Résultat, le niveau du lac est au plus bas : 137,3 mètres au-dessus du niveau de la mer contre ses 139 mètres habituels. Sur les rives d’ordinaire immergées, les roselières desséchées font grise mine. Les jeunes peupliers paraissent morts.

Alexandre Léderman, militant écologiste et amoureux de la région, connaît le nom de la plupart des espèces d’oiseaux qui vivent autour du lac. © David Richard / Reporterre

Malgré ce tableau bien aride, les pelleteuses s’activent à quelques kilomètres de là. Objectif : installer des stations de pompage et un réseau de tuyaux en vue d’irriguer près de 800 hectares de vignes. Pour les Léderman et quelques autres citoyens riverains, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le lagon.

Ce projet va « impacter le lac, la rivière Lergue, le fleuve Hérault et donc tous les habitants riverains au profit des seuls viticulteurs en capacité de contribuer », se sont-ils inquiétés dans une lettre adressée au préfet de l’Hérault, fin décembre 2023. « Ils veulent transformer le Salagou en mégabassine », résume Thérèse.

«  L’eau est un bien commun à préserver qui se raréfie  », rappelle Marie Azorin (à gauche), militante écolo venue sur les rives du lac avec Thérèse Léderman (à droite). © David Richard / Reporterre

Ironie du sort, cette étendue d’eau était, à l’origine... une mégabassine. Créée en 1969, la retenue du Salagou devait permettre d’arroser les plaines arboricoles et maraîchères en aval. Mais faute de dynamisme agricole, « le déploiement de l’irrigation ne s’est jamais fait », dit Christophe Vivier, directeur de l’Établissement public (EPTB) en charge du bassin de l’Hérault — l’aspersion de la vigne était interdite jusqu’en 2006.

Une zone classée depuis 2003

Mais la construction du barrage a eu un autre effet — plus inattendu. « On a créé une zone humide sur un oued, résume Alain Ravayrol, membre de l’association la Salsepareille. Et ça a complètement modifié la biodiversité. » Autrement dit, en inondant une vallée autrefois désertique, les ingénieurs des années 1970 ont fait naître un refuge pour les oiseaux — en particulier les limicoles qui se nourrissent le long des berges et les piscivores.

« Une grosse diversité d’espèces a colonisé les lieux, constate le naturaliste : Le plan d’eau en lui-même, c’est un peu le zoo, on y trouve plein d’espèces exogènes. » Il n’est pas rare en effet de croiser ici des tortues de Floride ou des écrevisses de Louisiane, considérées comme invasives.

Une très grosse diversité d’espèces animales, notamment de nombreux oiseaux, vit aux abords du lac. © David Richard / Reporterre

Signe de la richesse du lieu, le site est classé depuis 2003, tandis qu’une zone Natura 2000 couvre une large partie de ses rivages. Une opération « Grand site de France » est également en cours afin de faire reconnaître son caractère « fascinant, grandiose, poétique ou atypique ».

Tout le monde veut sa part du lac

L’histoire aurait pu se terminer ainsi. Mais qui dit retenue d’eau, dit réserve d’or (bleu). Et dans une région désormais soumise au stress hydrique, tout le monde espère avoir sa part du Salagou. Les canadairs pour écoper, le secteur touristique et ses quelque 385 000 visiteurs annuels pour la baignade et les activités nautiques, les électriciens qui turbinent une partie de l’eau, les communes en aval en pleine explosion démographique (et donc en quête de volumes à potabiliser) et bien entendu les viticulteurs.

Le niveau du lac est au plus bas : 137,3 mètres au-dessus du niveau de la mer contre ses 139 mètres habituels. © David Richard / Reporterre

Dès 2018, la Commission locale de l’eau (CLE) — sorte de Parlement local de l’eau — a acté un plan de répartition de la ressource. Après avoir identifié quelque 3,5 millions de m3 prélevables dans le lac « sans impact sur le marnage [1] moyen actuel », les élus et représentants des usagers ont décidé que 80 % de ce volume irait pour l’irrigation des vignes, tandis que 20 % seraient réservés pour la production d’eau potable [2].

Quant à la préservation de l’or bleu pour le « bon fonctionnement des milieux aquatiques », « le chiffrage de cette éventualité ne sera possible qu’après 2021 », précisait sobrement le document final.

« L’eau se raréfie, y puiser pour une poignée de viticulteurs, c’est un non-sens »

Les projets d’arroser 800 ha ont été mis sur pied dans la foulée. Pour Sébastien Vaissade, vigneron et arboriculteur sur les bords du Salagou, à Liausson, l’irrigation est une question de survie économique : « Pour bien vendre nos vins, nous avons besoin d’un produit à qualité constante, explique l’homme, qui cultive 17 ha dans la terre rouge. Or, avec le dérèglement climatique, on a des récoltes très variables d’une année sur l’autre. »

Dès 2018, la Commission locale de l’eau (CLE) a décidé que 80 % de l’eau prélevable serait dédiée à l’irrigation des vignes. © David Richard / Reporterre

L’agriculteur estime que le projet sur sa commune — qui prévoit l’irrigation de 96 ha « de manière raisonnée, avec du goutte-à-goutte et de l’arrosage nocturne » — sera sans conséquence pour le lac. Au contraire, en permettant la viabilité des exploitations, il participera à « la vie et à la survie du Salagou » : « Grâce aux vignes, on empêche l’érosion des sols, et donc l’ensablement progressif du lac », affirme-t-il.

Pas de quoi rassurer les opposants. « L’eau est un bien commun à préserver, estime Marie Azorin, militante écolo venue avec les Léderman sur les rives du Salagou. Au moment où cette ressource se raréfie, y puiser pour une poignée de viticulteurs, c’est un non-sens. »

Certaines espèces d’oiseaux amenées à disparaître

Le collectif citoyen s’émeut également du « gaspillage d’argent public » : « 80 % des 7 millions d’euros que coûte ce projet proviennent de nos impôts, note Annie Dablan, membre du Conseil de développement du Pays Cœur d’Hérault, l’assemblée citoyenne locale. Tout cet argent pourrait plutôt servir à la transition agroécologique. »

Pour Christophe Vivier, il n’y a pourtant pas le feu au lac : « Le Salagou, ce sont 100 millions de m3 d’eau, donc ces projets ne vont pas bouleverser les choses », estime le directeur de l’EPTB du fleuve Hérault. L’ornithologue Alain Ravayrol aussi se montre rassurant : « Le plan d’eau ne va pas perdre sa richesse du jour au lendemain. Mais pour certaines espèces, si on ne retrouve pas le niveau d’eau normal, ça va être très difficile. »

Les oiseaux qui nichent dans les roselières, comme le blongios nain au long bec oranger, pourraient peu à peu disparaître. « D’autres pourraient en revanche en profiter, comme les chevaliers, qui picorent en bordure d’eau. »

Le niveau de l’eau a diminué au fil des sécheresses. Sur du long terme, plusieurs espèces pourraient disparaître. © David Richard / Reporterre

Mais le pire pourrait être à venir, selon Simon Popy, président de France nature environnement Occitanie : « Jusqu’à maintenant, on s’en est plutôt bien sortis, mais avec le changement climatique, il est probable que la ressource diminuera, dit-il. Comment va-t-on faire ? Qui va devoir baisser ses prélèvements ? »

En pleine crise économique, le secteur viticole ne paraît pas prêt à se serrer la ceinture hydrique : dès 2018, la commission agricole de la CLE avait estimé à 6 000 ha les besoins locaux en irrigation à horizon 2030, « à partir d’une autre ressource en eau à déterminer, potentiellement la réserve du Salagou ». La bataille pour l’eau ne fait que commencer.

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