Des arbres occupés contre le mégacanal Seine-Nord Europe
Dans la nuit du 28 au 29 janvier 2025, des militants se sont perchés dans des arbres pour lutter contre un projet de canal XXL. - © Claire-Marine Selles / Reporterre
Dans la nuit du 28 au 29 janvier 2025, des militants se sont perchés dans des arbres pour lutter contre un projet de canal XXL. - © Claire-Marine Selles / Reporterre
Durée de lecture : 5 minutes
Les opposants au gigantesque canal Seine-Nord Europe occupent des arbres à Compiègne, dans l’Oise, pour alerter la population sur le coût écologique des chantiers à venir. Ceci à quelques centaines de mètres du siège du projet.
Compiègne (Oise), reportage
Mise à jour : dans la matinée du 30 janvier, les « écureuils » ont été délogés et l’un d’entre eux, interpellé.
Ils sont arrivés dans la nuit du 28 au 29 janvier, ont accroché hamacs et bâches entre les branches de deux imposants platanes bordant une route très fréquentée de Compiègne dans l’Oise. Les cinq « écureuils » — le nom des militants qui occupent des arbres pour les défendre — se sont installés là pour protester contre le Canal Seine-Nord Europe. Un désastre écologique et un non-sens économique, assurent-ils. Deux cents mètres plus loin se trouve le siège de la Société du canal, créée pour réaliser ce titanesque projet d’aménagement fluvial.
Lire aussi : Projets XXL sur la Seine : vers une autoroute à marchandises
Long de 107 kilomètres, large de 54 mètres, ce canal doit relier le département du Nord à Compiègne en passant par l’est de la Somme. Le projet a été conçu il y a trente ans, le chantier a commencé en 2022. Le but : créer une liaison pour les péniches grand gabarit pouvant chacune transporter 4 400 tonnes de fret.
« C’est un projet néolibéral pour fluidifier les échanges »
Ses défenseurs mettent en avant sa dimension écologique : un million de camions en moins sur les routes et 50 millions de tonnes de CO2 évitées en quarante ans, indique la communication.
3 200 hectares artificialisés, 300 espèces protégées menacées et 35 millions de mètres cubes d’eau accaparés, répondent les opposants. Au pied des arbres occupés, une petite équipe de membres du collectif Mégacanal non merci présente ses arguments aux passants.
« Sur le papier, on peut se dire “c’est fluvial donc c’est chouette”, mais ça ne fait pas tout », résume Sarah [*]. Jean [*] est du même avis, et rappelle qu’un canal existe déjà mais qu’il est sous-utilisé. « On a un grand manque d’infrastructures — des péniches, des quais... — et de bateliers et batelières, qui expliquent avoir besoin que les voies soient entretenues pour que les industriels puissent charger leur marchandise. On assiste à une sorte de sabotage organisé du petit fluvial pour un gros canal qui ne sera pas plus utilisé. C’est un projet néolibéral pour fluidifier les échanges, mais qui ne prend pas en compte le territoire. »
Dans son hamac tendu 4 mètres au-dessus du sol, Jade [*] enfile son masque de martin-pêcheur pour les caméras qui arrivent avec le lever du jour. Des écureuils confirmés, forts de luttes menées dans toute la France, guident les militants qui, comme Jade, ne sont pas « des grimpeurs professionnels » : « On s’est juste formés avec des copains, à Lille. »
Habitante de Compiègne, elle a choisi de grimper car « c’est symbolique, on ne fait pas de mal aux arbres et ils servent notre cause qui est de défendre la nature contre les destructions ». Elles ont déjà commencé, indique Jean. « À Noyon, il y a des abattages massifs, la stratégie [des décisionnaires] est d’en abattre le plus possible avant la fin de la période autorisée, en mars. »
En plus de ce point fixe, quelques militants se dispersent pour distribuer des tracts en ville : c’est jour de marché à Compiègne. Une réunion publique est prévue jeudi 30 à 18 heures, l’occupation espère se maintenir jusqu’au weekend.
Recours en justice
Compiègne n’est pas le seul terrain de cette lutte. En décembre, deux associations membres du collectif d’opposants ont déposé un recours au tribunal administratif d’Amiens, contre l’autorisation environnementale accordée en août par les préfectures de l’Oise et de la Somme.
« Il y a des lacunes assez fortes dans ce dossier, notamment les études socioéconomiques, qui sont obsolètes, note l’avocat Samuel Delalande, corédacteur du recours. On est sur un projet à plus de 10 milliards d’euros et l’étude est basée sur des modèles abstraits de l’augmentation de la croissance et du trafic sur l’axe entre Paris et le Benelux ! »
D’après la Cour des comptes européenne, citée dans l’argumentaire, il faudrait une considérable augmentation des échanges de conteneurs pour que le report espéré vers le fret fluvial advienne. Il reprend aussi les arguments de l’Office français de la biodiversité (OFB) sur l’insuffisance des mesures compensatoires prévues. Le tribunal administratif donnera une réponse en première instance dans 18 à 24 mois. Pendant ce temps, les travaux se poursuivent.
Des mesures compensatoires jugées insuffisantes
Seul un référé-suspension pourrait les interrompre. Cela nécessiterait de nouveaux éléments, comme un inventaire des espèces protégées menacées par le canal. « C’est à nous de présenter un contre-inventaire sérieux pour dire que l’inventaire initial est insuffisant et donc que l’ensemble des mesures ERC [mesures compensatoires] sont insuffisantes » dit l’avocat.
Il cite en exemple le dossier de l’autoroute A69 pour souligner la minceur des chances d’obtenir une suspension.
Sur le terrain et dans les tribunaux, la lutte commence alors que le chantier progresse à grands pas. « Ici, on n’est pas des engagés habitués à monter des mouvements, nous n’avons pas l’expérience comme d’autres territoires » constate Bernard [*] venu en soutien. Les militants et militantes, déterminées, veulent croire à une montée en puissance du mouvement.