Des maraîchers bannis de l’île d’Arz par des résidents secondaires

26 juillet 2016 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Malgré le soutien de deux maires successifs, un couple de maraîchers a dû renoncer à son installation sur cette petite île du golfe du Morbihan. Le site reste abandonné aux ronces, aux touristes et aux résidences secondaires.

- Ile d’Arz (Morbihan), reportage

Sous un ciel azur, les touristes se pressent à vélo vers les plages de l’île d’Arz. Le long de la route, les ronciers fleurissent sous le soleil de juillet. Jean-François Bato se taille un chemin à travers les buissons épineux. Des herbes folles ondoient sous la brise maritime. Le paysan ne peut réprimer un pincement de cœur. « Tout ce travail pour rien. » Il y a un an, cette parcelle fraîchement défrichée et labourée était prête à accueillir tomates, concombres et fraisiers. Aujourd’hui, la nature a repris ses droits.

En décembre 2014, Jean-François Bato, Aude Salmon et leurs deux enfants déménagent sur la petite île du Morbihan. Leur projet : produire des légumes, du miel et des plantes médicinales. Le tout en agriculture biologique et en vente directe. Moins d’un an plus tard, ils quittent les lieux, écœurés et abattus, laissant derrière eux un projet de vie et une population déchirée. Que s’est-il passé entre temps ? Voici le récit d’une « installation ratée », que Claudine Visayze, la correspondante sur l’île du journal le Télégramme, a justement titré « Les tunnels de la discorde ».

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Située dans le golfe du Morbihan, l’île d’Arz mesure à peine 4 kilomètres de long et abrite 250 habitants à l’année.

Début 2014, Daniel Lorcy, alors maire de l’Île-d’Arz, lance un appel à projet pour installer des maraîchers. « Il n’y avait presque plus de paysans sur l’île, alors qu’ils sont essentiels pour entretenir les paysages et le lien social », explique-t-il. Pour lutter contre l’enfrichement et dynamiser la vie locale, la municipalité a d’ores et déjà préempté deux hectares de terres fertiles, situées non loin du rivage dans un espace remarquable et donc inconstructible au titre de la loi littoral. Mais le préfet de l’époque donne son accord de principe et Daniel Lorcy fonce, « trop vite » diront certains. Il sélectionne Jean-François Bato et Aude Salmon, leur met à disposition les parcelles, un petit atelier, et leur promet un forage.

« Tout se passait bien, ça partait sur de bonnes fondations »

La petite famille déménage quelques mois plus tard, et commence le travail sans attendre. « Les terres étaient couvertes de ronciers de plus de 2 mètres de haut », se rappelle Jean-François Bato. Mais rien ne semble pouvoir entamer leur motivation, contagieuse. Et quand Daniel Lorcy quitte son poste d’édile après une défaite inattendue aux élections municipales, sa successeuse, Marie-Hélène Stéphany, réitère son soutien. « Tout se passait bien, ça partait sur de bonnes fondations », raconte-t-elle.

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Les parcelles qui auraient dû accueillir les maraîchers partent aujourd’hui en friche.

Pourtant, ces « bonnes fondations » vont se révéler sableuses. Au printemps 2015, les maraîchers installent un premier petit tunnel sur leur parcelle, pour produire des légumes d’été (concombre, tomates). Une installation « essentielle » à la viabilité du projet, explique Maëlla Peden, technicienne pour le Groupement des agriculteurs biologiques (Gab56) : « Pour protéger les plants du mildiou, des espèces invasives et pour produire des légumes à temps pour la saison estivale, il n’y a pas d’autres choix que le tunnel. » Les maraîchers prévoient donc l’implantation de cinq structures de 4 mètres de haut sur près de 2.000 m2, avec des haies bocagères pour « cacher » les serres.

Mais immédiatement, une voisine monte au créneau. Annick Denis possède une belle maison familiale (qu’elle occupe comme résidence secondaire) à proximité des tunnels. Elle crie au scandale, regroupe autour d’elle une quinzaine d’opposants, et crée l’Association pour le respect et la protection des paysages de l’île d’Arz. La majorité des Ildarais se disent pourtant favorables au projet, et le font savoir : une pétition, « Bienvenue aux maraîchers », remporte près de 400 signatures. Mme Denis contacte alors les Amis des chemins de ronde, une association morbihannaise connue comme « la police de la loi littoral », qui décide de déposer un recours contre la mairie. Motif : les tunnels, situés en zone protégée, ne seraient pas légaux. « On nous a accusé de défendre les intérêts privés, mais c’est faux, insiste la présidente de l’association, Marie-Armelle Échard. Nous avons défendu les paysages remarquables de l’île d’Arz. »

Sur l’île, les déceptions sont vives et les tensions encore palpables

La maire, qui a pourtant autorisé l’installation des tunnels en signant une demande préalable, se renseigne auprès des autorités. Malgré l’avis positif de l’architecte des bâtiments de France, l’agglomération de Vannes et de la nouvelle préfecture du Morbihan se montrent réservées. « Nous étions hors-la-loi, j’ai été obligée de reculer », justifie Marie-Hélène Stéphany. En septembre 2015, Jean-François Bato et Aude Salmon apprennent que la demande préalable a été annulée. Ce qui pour eux signifie ni plus ni moins l’abandon du projet. Quelques semaines après, ils jettent l’éponge, et rentrent près de Brocéliande.

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Une ruelle de l’île.

« On s’est retrouvé sans rien, toutes nos économies sont passées dans le projet de maraîchage », explique Jean-François Bato. 46.000 € d’après lui, en heures de travail et achats de matériel. Sans compter le préjudice moral pour la famille : « Renoncer à un projet de vie dans lequel on s’est jeté corps et âme pendant un an et demi. » Après un hiver difficile dans un atelier de menuiserie mal isolé, au milieu d’une zone artisanale, ils entrevoient enfin le bout du tunnel : la banque accepte de financer la rénovation d’une vieille maison et l’installation de ruchers. « On a passé des semaines à construire des ruches, c’était comme un exutoire, raconte Aude Salmon. Pas question de se laisser abattre, il faut bien continuer à vivre. » Mais pour rebondir, le couple demande une indemnisation à la mairie ildaraise, au moins 30.000 €. Une « somme énorme, disproportionnée par rapport au travail fourni », estime Marie-Hélène Stéphany, la maire.

L’affaire, désormais entre les mains des avocats, est donc loin d’être close. Sur l’île, les déceptions sont vives et les tensions encore palpables. « Ça a laissé une crise, des gens ne se parlent plus », note une habitante. Près d’un an après le départ des maraîchers, difficile de tourner la page. « Nous avons fait notre possible pour les aider, se défend l’édile. Ce n’est pas qu’on n’a pas voulu ce projet, mais on n’a pas pu. » Claudine Visayze, la correspondante du Télégramme sur l’île, a suivi « l’histoire » depuis ses débuts. Aujourd’hui, elle ne cache ni sa colère ni son écœurement : « Les élus n’ont pas eu la volonté, ils se sont montrés incapables de défendre leurs engagements ! »

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Jean-François Bato et Aude Salmon ont dû laisser du matériel sur l’île, ils n’avaient pas les moyens de le rapatrier sur le continent.

Car l’installation des tunnels n’est pas forcément illégale. « Même si les espaces remarquables sont normalement inconstructibles, la loi autorise certains aménagements légers, notamment ceux nécessaires aux activités agricoles », souligne Olivier Lozachmeur, docteur en droit public, et spécialiste du droit littoral. D’après lui, même si la hauteur (4 mètres) et la longueur (40 mètres) des cinq serres posent problème au regard de la loi littoral, l’installation de tunnels en elle-même n’aurait pas forcément été interdite par le juge. D’autant plus que d’« autres agriculteurs ont installé des serres dans des zones protégées », insiste Julien Brothier, de la Confédération paysanne. Cet éleveur de brebis a accompagné les maraîchers dans leur démarche. « Les élus auraient aussi pu reclasser les parcelles en zone agricole. Mais la nouvelle équipe municipale s’est arrêtée dès la première plainte, parce qu’elle ne voulait pas d’ennui, pas de vague », regrette-t-il.

« Des populations très aisées, prêtes à tout pour défendre leur pré-carré »

Car, sur une île d’à peine 250 habitants à l’année, la moindre vague se transforme vite en tsunami. « Ici, il y a des clans, les querelles de clocher s’enchaînent », observe Claudine Visayze. C’est d’ailleurs ce que nous a expliqué par téléphone Annick Denis. Après avoir mis le feu aux poudres en juin dernier, elle aspire à un « retour au calme », et n’a pas souhaité répondre à nos questions, pour « ne pas qu’il y ait à nouveau le bazar ». « Laissez-nous en paix ! » a-t-elle insisté.

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Jean-François Bato au milieu d’une des parcelles qui lui étaient destinées. Cette année, les chasseurs ildarais l’ont semée, pour qu’elle ne s’enfriche pas trop vite.

« En plus des normes environnementales très strictes, le littoral morbihannais est habité par des populations très aisées, prêtes à tout pour défendre leur pré-carré », note Julien Brothier. Résultat, les histoires similaires à celle du couple Bato fourmillent. Près de Vannes par exemple, une éleveuse de brebis a dû jeter l’éponge, car elle ne pouvait construire légalement qu’une bergerie de 50 m2, superficie très insuffisante pour sa ferme. « Tout ceci est finalement très dommageable au littoral, car une agriculture de proximité, respectueuse des équilibres, est essentielle pour l’entretien des écosystèmes et de l’économie locale », souligne Joël Labbé. Le sénateur du Morbihan a suivi le dossier de l’Île-d’Arz. Pour lui, « cette histoire malheureuse ne doit pas pouvoir se répéter », et pour ce faire, « il faudrait faire évoluer la loi, pour favoriser les petits agriculteurs, sans ouvrir des brèches pour l’agriculture intensive ».

Faire évoluer les textes, et encourager les collectivités à accompagner pleinement les paysans. « Pour qu’une installation réussisse sur le littoral, il faut que tout soit blindé : un projet agricole viable, un soutien sans faille de la commune, et des outils de production assurés », estime Julien Brothier. Peut-être que le projet porté par la mairie de l’Île-d’Arz et le couple Bato n’était pas suffisamment « blindé », mais il est trop tard pour refaire le match. « Le plus important aujourd’hui, c’est de trouver une conciliation, un prix juste pour les deux parties, pour que cette famille puisse repartir, car un procès n’est pas souhaitable », insiste Joël Labbé.

En attendant, sur l’île d’Arz, les parcelles s’enfrichent à nouveau, car les derniers éleveurs de l’île, Sébastien et Violaine Hauchamp, n’ont pas les moyens de tout entretenir. « Pour nous, avoir des collègues, c’était une bénédiction, on est très déçu, expliquent-ils. On espère trouver de nouveaux associés, mais ça va être compliqué. »

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Avec sa femme, Sébastien Hauchamp est le dernier paysan de l’île. Il y a cinquante ans, ils étaient encore une dizaine.

Sur la place centrale du bourg, un petit marché se tient deux fois par semaine. Un couple de maraîchers vient depuis le continent, et remporte un franc succès. « On est content de venir, mais ce serait mieux de produire les légumes sur place », sourit Anne-Sophie Boursier. Pour que ce petit îlot ne devienne pas un paradis en friche, réservé aux touristes à vélo et aux résidences secondaires.

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Le moulin de Berno, récemment restauré, est l’un des bâtiments « célèbres » de l’île.



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Lire aussi : Pourquoi est-il particulier d’être éleveur sur une île ?

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre sauf :
. chapô : Vue depuis le centre du village des parcelles confiées aux maraîchers, en 2015. © Jean-François Bato

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