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Des marins-pêcheurs troquent le chalut pour des bouteilles de plongée

Durée de lecture : 5 minutes

27 octobre 2020 / Benoît Collet (Reporterre)



Depuis l’ouverture de la pêche à la coquille Saint-Jacques, début octobre, Tomy et son équipe de marins-pêcheurs plongent au fond de la Manche pour les ramasser à la main. Une méthode encore marginale, mais plus respectueuse des fonds marins et de la biodiversité que la pêche au chalut ou à la drague.

  • Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), reportage

Alors que la brume baigne encore l’estuaire de la Rance en cette matinée d’octobre, Tomy, vêtu de sa combinaison étanche est déjà à l’eau, prêt à plonger à vingt mètres de fond pour remonter des kilos de coquilles Saint-Jacques. Objectif de la journée : en ramasser 200 kilos à la main, une par une. « Beaucoup de voisins nous prennent encore pour des braconniers. Ils appellent les Affaires maritimes pour leur dire qu’il y a des pilleurs de casiers dans l’estuaire. » Édouard, au volant du bateau pneumatique de six mètres, garde un œil sur son sondeur pour repérer les gisements de la précieuse coquille. En formation de marin-pêcheur, il fait office de pilote pour Tomy, avant de se jeter à l’eau à son tour.

Dans la région de Saint-Malo, la pêche à la coquille Saint-Jacques en plongée reste encore méconnue, alors que plusieurs restaurants tendance du centre-ville l’affichent sur la carte de leurs menus depuis l’ouverture de la saison de la Saint-Jacques, début octobre. Depuis une quinzaine d’années pourtant, une vingtaine de sociétés de pêche s’y sont mises le long de la côte bretonne, délaissant la drague, dévastatrice pour la biodiversité sous-marine.

Les coquilles sont mesurées, et celles plus petites que la taille règlementaire remises à l’eau.

Après une vingtaine de minutes sous l’eau, Tomy remonte sa récolte à la surface, aidé par un parachute qui allège la charge. Dans sa main, un petit hippocampe s’agite. « Dans l’estuaire ils sont protégés car le chalut et la drague sont interdits. Mais en pleine mer, il y en a de moins en moins », explique-t-il en remontant dans le bateau avant de relâcher sa prise.

LT2J, la société dont il est cogérant, possède trois navires, dont un bateau en aluminium, plus gros, pour aller pêcher au large. Aujourd’hui, trois autres marins sont partis récolter des ormeaux du côté de Cancale. Avec six salariés, ses affaires vont plutôt bien. Ses clients, restaurateurs et grossistes, sont sensibles à la démarche écologique et responsable de ce type de pêche, et prêts à payer leurs produits un peu plus cher.

Pour les salariés de Tomy, cette démarche aussi a du sens. Édouard, qui se forme au lycée maritime de Paimpol, ne se voyait pas travailler sur un chalutier, à pêcher des tonnes de Saint-Jacques à la drague. « Les cadences sont très dures et je ne me reconnais pas là-dedans. J’aimerais discuter de l’impact écologique de la pêche au lycée maritime, mais je ne suis pas sûr que ça intéresse beaucoup les jeunes qui sont en alternance sur de gros chalutiers », dit-il en mesurant la taille des coquilles sur le pont du bateau pneumatique, rejetant à l’eau celles qui sont trop petites pour être pêchées.

Pour Tomy, sa pratique est complémentaire de celle des gros chalutiers, car il peut se rendre là où leurs appareils ne passent pas.

Malgré la dureté du métier, très physique, et les risques d’accident du travail, de bulles d’azote dans le cerveau, dans les articulations ou ailleurs dues à la décompression, Tomy n’en changerait pour rien au monde : « Quand on est dans l’eau, parfois on ne pense plus à rien, c’est un peu comme être dans un rêve. »

À chaque sortie, Tomy et son équipe peuvent ramener jusqu’à une tonne de Saint-Jacques, passant parfois près de sept heures dans une eau qui peut descendre jusqu’à quatre degrés en plein hiver. Malgré ce travail titanesque, la pêche de coquilles en plongée reste marginale à Saint-Malo et sur le reste de la côte, représentant à peine 5 % des volumes du fameux bivalve débarqués sur le port de pêche ; les chalutiers dominent largement.

Certains pêcheurs traditionnels continuent de voir d’un mauvais œil les plongeurs, et ont longtemps freiné la mise en place des licences de pêche en plongée. Pour autant, Tomy refuse de rentrer dans une guéguerre stérile. « On pourrait presque dire que nous sommes complémentaires. Nous les plongeurs, on peut aller là où les chalutiers ne peuvent pas mettre à l’eau leurs dragues, dans les recoins, entre les rochers. »

Tomy et ses six salariés laissent le temps aux Saint-Jacques de devenir adultes avant d’aller les pêcher.

À l’en croire, la pêche de plongée est une niche et devrait bien le rester, la ressource en Saint-Jacques étant très bien gérée le long des côtes françaises, avec la mise en place de quotas et de périodes de pêche très strictes, ainsi qu’une politique de semis bien rodée. En septembre dernier, comme tous les ans à la même époque, le Comité départemental des pêches d’Ille-et-Vilaine a largué en mer 1.300.000 naissains (les juvéniles), afin d’assurer la pérennité des stocks. Elles devront rester au minimum trois ans sous l’eau, afin d’atteindre une dizaine de centimètres de diamètre, la taille limite en dessous de laquelle il est interdit de les pêcher.

En plus de la réglementation en place, Tomy et ses équipes alternent leurs zones de pêche de façon à laisser le temps aux Saint-Jacques de se reproduire et d’atteindre le stade adulte. « D’une année à l’autre, j’évite certains coins car les coquilles y sont encore trop jeunes. Il faut leur laisser le temps de grandir », explique-t-il. Après des années de plongée, il connaît le fond de l’estuaire comme sa poche.

Une espèce qui a frôlé la disparition

Si aujourd’hui l’espèce se porte bien, cela n’a pas toujours été le cas. Sans réglementation, elle aurait même bien pu disparaître des côtes françaises. « Les chalutiers en ramenaient des tonnes et des tonnes. Les pêcheurs imaginaient que c’était une ressource sans fin. À la fin, ils ne ramassaient plus que les petites, car les plus grandes avaient déjà été toutes pêchées », relate Tomy. Grâce aux quotas de pêche drastiques mis en place, la situation s’est « nettement améliorée », assure le cogérant de LT2J.

À 200 kilomètres au large de la côte d’Émeraude, dans les eaux territoriales britanniques, la situation est bien plus tendue. Les pêcheurs anglais viennent même braconner dans les eaux françaises, créant chaque hiver des tensions avec leurs homologues français. « Il faut nous comprendre, on s’astreint à des règles draconiennes, ce n’est pas pour fournir les navires anglais. »





Lire aussi : La France lance un chalutier géant « fossoyeur des mers »

Source : Benoît Collet pour Reporterre

Photos : Benoît Collet/Reporterre

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