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TribuneCulture

Déserter ? Pas si simple

Étienne Lemerre était ingénieur avant de partir élever des brebis sur le Larzac (Massif central).

Pour Étienne Le Merre, ex-ingénieur devenu éleveur dans le Larzac, la désertion n’est pas un long fleuve tranquille. Afin d’éviter le repli sur soi, il faut s’impliquer dans des luttes collectives.

Versé dans les sciences, qu’elles soient sociales ou naturelles, Étienne Le Merre a une formation d’ingénieur agronome. Il s’est éloigné de cette carrière au sortir de ses études et travaille désormais dans une ferme du Larzac, dans le Massif central.


J’ai « bifurqué » moi aussi, et ce n’est pas si simple. Voici pourquoi.

En fait, je n’ai pas vraiment « bifurqué ». Je n’ai pas lâché ma possible carrière d’ingénieur du jour au lendemain, mû uniquement par mon activisme politique. Et je pense ne pas être le seul dans ce cas, vu ce que me racontent nos déserteurs modernes – ingénieurs, mais aussi professeurs, aides-soignants, éducateurs spécialisés, etc. Vous savez, celles et ceux qui ont laissé derrière eux carrière et confort pour essayer de rendre le monde plus apte à faire face aux crises systémiques actuelles, pour essayer de se construire un parcours porteur de plus de sens. Enfin, ça, c’est la version que l’on entend souvent.

Ce qu’on entend moins, c’est comment nous nous sommes fait pousser dehors par un système néolibéral qui entend éjecter les cerveaux inaptes à ses fumeuses logiques gestionnaires et autoritaires. Celles qui font prévaloir en permanence le budget sur la notion de service, jusqu’à la déshumanisation la plus totale [1]. Jusqu’à nous laminer. Peut-on vraiment parler de choix quand le mental commence à vriller, quand les crampes d’estomac se multiplient, puis les crises d’angoisse… jusqu’au burn-out ? Est-ce vraiment un choix que de partir, alors ?

Étienne Lemerre était ingénieur avant de devenir éleveur de brebis. © Étienne Lemerre

Il ne s’agit pas de disqualifier la bifurcation, elle est un engagement politique, une quête de sens, de vitalité. À travers elle, on refuse de cautionner l’écocide, la maltraitance de tous par chacun, une vision du monde dans laquelle hiérarchie et compétition sont l’alpha et l’oméga. Et, personnellement, je vois aisément ce qu’elle m’a apporté : une meilleure santé, déjà, et un peu d’estime de soi – ça ne fait pas de mal.

Ne nions pas l’importance du capital économique et culturel

Cependant, l’encenser comme une stratégie de lutte me paraît parfois un peu malhonnête. Le chemin qui suit l’embranchement de n’importe quelle bifurcation ne produit pas en lui-même de changement. Je le dis d’autant plus librement que j’ai été moi-même de ceux qui ont pu professer un « Y’a qu’à » auprès d’anciennes ou d’anciens collègues ne disposant pas du capital économique et/ou culturel, ni des soutiens moraux suffisants pour envisager cette option. Le nier, c’était leur infliger une violence supplémentaire.

Depuis plus de cinq ans maintenant que j’ai laissé mes diplômes pourrir dans un tiroir pour « aller élever des brebis sur le Larzac », selon l’expression consacrée, j’ai pu observer combien s’inscrire dans une « stratégie de lutte », une fois sorti du Système, ne va pas de soi.

« Si bifurquer, c’est juste agrandir la cage, ce n’est pas suffisant »

D’abord, il ne faut pas idéaliser le retour à la terre. Paysan, mon temps est toujours aussi conditionné par l’efficacité économique : je n’ai pas moins besoin d’un revenu maintenant qu’avant, et la quantité produite prime encore (trop souvent) sur la qualité. Je ne peux pas non plus m’affranchir de normes gestionnaires absurdes, comme le bouclage des animaux à la naissance, car je sais le couperet de la violence d’État toujours au-dessus de ma tête – le souvenir de Jérôme Laronze, tué par des gendarmes, n’est jamais loin. Alors si bifurquer, c’est juste rallonger la chaîne ou agrandir la cage, ça n’est pas suffisant. Ça a été nécessaire pour revivre, mais ça ne fait pas un projet politique de transformation sociale conséquent.

Et puis, comme toute rupture, la bifurcation peut mener au repli sur soi, sur ses projets (habitat, travail, réseau), ou à la recherche d’un entre-soi confortable, qu’il soit, ou pas, militant. Quoi de plus naturel, d’ailleurs, que de chercher dans ce refuge à se reconstruire soi-même, à s’abreuver du sens qui a tant manqué ? Mais, dans les initiatives sur nos territoires, pointe toujours le risque d’un ventre mou dépolitisé. C’est l’écohameau en voie d’autonomie qui se retrouve, un jour, inclus dans un banal espace résidentiel ; le tiers lieu conçu comme espace de mixité sociale progressivement annexé par des cadres du système écocidaire pour faire du coworking.

Aucune fatalité à tout cela, mais des risques et des périls face auxquels il ne faut, à mon sens, avoir aucune naïveté.

Préserver les institutions publiques

Toujours désireux d’inscrire ma vie dans une démarche de transformation collective, il m’arrive parfois, au gré des rencontres et des discussions avec des proches, de penser au milieu que j’ai quitté, cette recherche publique que j’avais rejointe pour tenter d’offrir une contribution intellectuelle sincère au vu des défis à venir. Et je me dis que c’est là aussi qu’il nous faudrait lutter, au côté de celles et ceux qui tentent encore ardemment, dans leurs quotidiens et dans les mobilisations sociales, de préserver ces institutions publiques.

N’est-il pas urgent, face aux chocs à venir des dérèglements climatiques, qu’elles redeviennent ce socle de valeurs collectives dédié, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, au bien commun et à l’atténuation des inégalités sociales ? La pandémie récente l’a déjà prouvé : en 2021, dans son audit sur « le financement de la recherche publique dans la lutte contre la pandémie de Covid-19 », la Cour des comptes pointait le sous-financement chronique de ce secteur [2], et le « manque de stratégie de recherche », comme facteurs directs de notre manque de réactivité face à cette crise sanitaire.

Février 2020, Paris. L’hôpital est en vrac, l’Éducation nationale est exsangue, la recherche publique à plat... © Mathieu Génon / Reporterre

Un hôpital en vrac, une Éducation nationale exsangue, une recherche publique au bord de l’asphyxie… c’est en fait tout notre système immunitaire démocratique qui est à plat, et notre capacité de résilience avec.

Pour que notre désertion ne soit pas une défaite en rase campagne, un passé auquel on tourne le dos, mais le ferment de solidarités concrètes, il importe que nous restions impliqués dans des luttes collectives déterminantes. Comme celles qui visent à défendre ces communs que sont les services publics. Pour reprendre et rebâtir ce qui est à nous.

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