Deux millions de signatures pour le climat, et après ?

Durée de lecture : 5 minutes

15 janvier 2019 / Marie Astier (Reporterre)

Plus de deux millions de personnes ont signé pour soutenir « l’Affaire du siècle », le premier recours juridique contre l’État français pour inaction climatique. Les organisations à l’origine de « l’Affaire » se demandent désormais comment convertir politiquement cette mobilisation populaire exceptionnelle.

C’est du jamais vu dans l’histoire des pétitions en ligne. Le texte de soutien à « l’Affaire du siècle », l’action en justice contre l’État français pour inaction climatique, a dépassé les deux millions de signatures jeudi 10 janvier dans l’après-midi. C’est désormais « la plus grande mobilisation en ligne jamais enregistrée en France », se réjouissent les quatre ONG à l’origine du recours en justice et de la pétition (Notre affaire à tous, Greenpeace, Fondation pour la nature et l’homme — FNH, Oxfam).

Déjà, deux jours après son lancement le 18 décembre dernier, un million de personnes avaient signé le texte de soutien. Désormais, l’objectif est d’atteindre trois millions de signatures.

Si le succès a dépassé leurs espérances, les quatre organisations avaient tout de même mis le paquet afin de diffuser leur message. La vidéo de présentation de l’action rassemble les interventions de nombreuses personnalités (Juliette Binoche, Élie Semoun, Émilie Loizeau, Marion Cotillard, Cyril Dion, Guillaume Meurice, etc.). Le soutien apporté par deux collectifs de youtubeurs, « Il est encore temps » et « On est prêt », a joué un rôle déterminant. « Cela va bien au-delà des cercles militants habituels. Les youtubeurs nous ont sans doute permis de toucher une population plus jeune. Mon fils de 15 ans m’en a parlé avant que je lui en parle », observe Jean-François Julliard, directeur de Greenpeace France. « On estime qu’un article de Madmoizelle [journal en ligne destiné aux jeunes femmes] nous aurait apporté pas mal de signataires », ajoute Célia Gautier, chargée des questions climat à la FNH.

Au-delà de ces considérations techniques, « cette mobilisation traduit la préoccupation croissante des citoyennes et des citoyens pour les questions climatiques et environnementales », espèrent les quatre ONG. L’actualité, depuis les évènements climatiques de l’été dernier, puis la rentrée politique marquée par la démission de Nicolas Hulot, suivie d’une marche pour le climat qui a largement mobilisé, a permis de rappeler largement l’urgence de la question climatique. Par ailleurs, le mouvement des Gilets jaunes n’a pas empêché le succès de l’action, au contraire, estime Marie Toussaint, présidente de Notre affaire à tous : « On retient leur demande de justice sociale et fiscale. Les personnes vulnérables sont les premières à souffrir du changement climatique. On a échangé avec plusieurs Gilets jaunes, certains ont diffusé des tracts pour appeler à soutenir notre mobilisation. Et puis, on voit qu’il y a une volonté de se réapproprier l’action politique. » La voie juridique, inédite en France sur les questions climatiques, est un moyen d’y parvenir. « Ce n’est pas une pétition comme les autres, elle soutient un recours juridique donc il y a un résultat tangible et mesurable à la fin », précise Jean-François Julliard.

« Je ne vois pas comment le gouvernement pourrait ne pas répondre » 

Reporterre vous avait détaillé le déroulé de cette action. Il s’agit d’un « recours en carence fautive ». La première étape de ce recours était l’envoi d’une « demande préalable », sous le format d’une lettre, au président de la République, au Premier ministre et aux ministres concernés, expliquant les carences de l’État sur la question du climat et lui demandant d’agir. Cela a été fait, donc, le 18 décembre dernier. L’exécutif a jusqu’au 19 février pour répondre. En l’absence de réponse, ou si les organisations jugent la réponse insatisfaisante, elles pourront déposer le recours au tribunal administratif. Elles se préparent déjà pour cette deuxième phase, qui devrait arriver au mois de mars prochain.

En attendant les prochaines étapes juridiques, reste à savoir ce que vont faire les ONG de ces deux millions (voire plus) de signatures. Car deux millions de clics n’équivalent pas à deux millions de personnes activement mobilisées pour le climat, mais tout de même à autant de courriels de personnes s’intéressant — au moins un peu — à l’avenir de notre planète. Les ONG comptent utiliser ces courriels pour faire un peu de pédagogie et expliquer plus précisément les arguments du recours et le déroulé de la procédure. Et aussi pour organiser « une grande mobilisation citoyenne afin de montrer la force que l’on a quand on est ensemble, dit Célia Gautier. On va faire en sorte que le sujet du climat soit inévitable en mars, quand on déposera le recours. » L’action aurait lieu partout en France, et pourrait appeler les citoyens à « déposer ensemble le recours de manière symbolique », ajoute Marie Toussaint. Les contours de l’action restent flous.

Quel que soit le nombre de signatures, il ne devrait pas influencer l’issue juridique. « La justice est indépendante », assure Marie Toussaint. En revanche, elles sont précieuses pour l’étape actuelle. Les ONG sont toujours en attente d’une réponse du gouvernement. Seul le ministre de la Transition écologique s’est exprimé jusqu’ici, se déclarant dans une interview publiée le jour de Noël dans Le Parisien « agréablement surpris » par cette mobilisation citoyenne pour le climat. Il a ajouté que « ce n’est pas dans un tribunal qu’on va faire baisser les émissions de gaz à effet de serre » et assuré que ses services répondraient « point par point » à la lettre des ONG. Les services du Premier ministre, qui devrait être l’autorité apportant une réponse car plusieurs ministères sont concernés, n’ont pas répondu à Reporterre et nous ont renvoyé… vers le ministère de la Transition écologique.

« Je ne vois pas comment le gouvernement pourrait ne pas répondre, insiste Jean-François Julliard. Ce n’est pas la même chose s’il s’agit d’une action portée juste par quatre ONG, ou si ce sont quatre ONG appuyées par deux millions de personnes. » « On a envoyé un texte de 40 pages, on attend une réponse construite, insiste Marie Toussaint. On observe que le sujet du climat repasse au second plan dans les préoccupations du gouvernement et on le regrette. »


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Lire aussi : L’État attaqué en justice pour inaction climatique

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : marche pour le climat à Paris, le 8 décembre 2018. © Éric Coquelin/Reporterre
. montage : L’Affaire du siècle

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