Devant l’incinérateur d’Ivry, les éboueurs en grève révèlent notre dépendance aux déchets

14 juin 2016 / Lorène Lavocat et Marc Sautelet (Reporterre)

Depuis le 30 mai, les imposantes cheminées de l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) ne crachent plus de fumée. Éboueurs, égoutiers et employés des services publics territoriaux bloquent l’accès à l’usine et occupent le site nuit et jour. Plus aucun déchet n’entre, et rares sont les camions-bennes qui sortent.

-  Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), reportage

Devant l’entrée, des ordures s’amoncellent. Un épais nuage noir s’échappe d’un tas de pneus en flammes. « Pas très écolo, mais au moins, ça se voit du périph », commente un militant. Autour du camion-bar, une centaine de personnes, syndicalistes pour la plupart, discutent. Autocollants « CGT » sur la poitrine, Laurent et Luc terminent leur déjeuner. Contre la loi Travail, synonyme selon eux de « mort » pour les travailleurs, ces éboueurs sont prêts à tout : « Déjà que la vie est dure, qu’on est tous dans la galère, ce texte va nous porter le coup de grâce ! »

Luc et Laurent, éboueurs pour la Ville de Paris, en grève.

Pour obtenir le retrait de la loi El Khomri, les grévistes s’organisent pour durer. Cantine, sanitaires, lits de camp. « En 2010, contre la réforme des retraites, nous avons tenu trois semaines », rappelle Maria Da Costa Pereira, syndicaliste CGT. L’usine s’est transformée en lieu de rencontres et de débats. Certains soirs, les occupants proposent des concerts et même des projections des matchs de l’Euro de foot. Pour autant, tous réfutent les termes de « prise d’otage » : « Nous ne sommes pas là pour bloquer, mais pour débloquer le gouvernement », précise Luc. Quant à l’impact écologique d’une telle action, Luc relativise : « Il vaut mieux être embêté pendant quelques jours à cause d’une grève que toute une vie à cause d’une loi néfaste. »

Car pour eux, seul le blocage peut faire bouger les lignes. « Avec le recours au 49-3 et le manque de dialogue, le gouvernement a opté pour une position fermée, inflexible, souligne Maria Da Costa Pereira. C’est lui qui nous a contraint à passer à une forme plus dure de mobilisation, pour nous faire entendre, car les manifestations ne marchent plus. »

« Le gouvernement a opté pour une position fermée, dit Maria Da Costa Pereira. Il nous a contraint à passer à une forme plus dure de mobilisation, car les manifestations ne marchent plus. »

L’usine de tri et d’incinération d’Ivry — la plus grande d’Europe — traite chaque jour près de 2.000 tonnes d’ordures. Depuis le 30 mai, ces déchets sont donc dispersés vers d’autres sites de la région, en passe d’être saturés, ou enfouis hors de l’Île-de-France, avec un surcoût écologique et économique : l’incinération d’une tonne coûte 65 € contre 100 € à l’enfouissement.

Des trottoirs aux airs de dépotoirs

En plus du blocage de l’usine de tri et d’incinération, près d’un tiers des éboueurs municipaux seraient en grève. À Paris, les trottoirs de certains arrondissements ont ainsi pris des airs de dépotoirs. Face à un « risque sanitaire certain » (et à une image détériorée de la capitale, en plein Euro de foot), la mairie de Paris a d’ailleurs fait appel à des entreprises privées, comme Veolia ou Derichebourg.

L’usine de tri et d’incinération d’Ivry après deux semaines d’arrêt.

Mais si, plutôt que de « cacher ces poubelles que nous ne saurions voir », on en profitait pour réduire le gaspillage ? Car cette crise révèle une fois de plus notre « productivité » en matière de déchets. D’après Eurostat, en 2012, chaque Français a produit 458 kg d’ordures ménagères. La grève et le blocage, votés jusqu’au mardi 14 juin, pourraient être reconduits en Île-de-France, mais aussi à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) et dans d’autres villes. Une bonne occasion de se lancer dans le « zéro déchet » ! Notre journaliste l’a déjà testé pour vous.

Le Premier ministre, avec l’utilisation du 49-3, focalise les critiques.

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Lire aussi : Une politique « zéro déchets » est possible en Ile-de-France

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Marc Sautelet/Reporterre



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