Disparition des insectes : une catastrophe silencieuse

6 septembre 2014 / François Ramade



Pour François Ramade, professeur émérite d’écologie à l’université de Paris-Sud, les insecticides modernes, notamment les néonicotinoïdes, causent une « catastrophe écologique ». Et, selon lui, « la réponse des pouvoirs publics des pays développés et des institutions multilatérales est absente ou dérisoire ».

Les personnes de plus de quarante ans se souviennent des pare-brises, phares et calandres de voiture constellés de cadavres d’insectes. La propreté des voitures actuelles est le signe d’une disparition massive d’insectes qui doit nous alarmer.

L’agriculture moderne a permis, par l’usage massif d’« intrants », une augmentation considérable de la productivité des cultures. Elle atteint depuis quelques décennies des limites dues à l’impact environnemental de ses pratiques. En effet, l’accroissement de productivité qu’elle a permis n’est pas dû à une révolution biologique dans le contrôle de la photosynthèse, mais à un recours sans cesse accru aux engrais chimiques et aux pesticides, dont les conséquences écologiques néfastes sont connues.

Dès les années 60, la naturaliste américaine Rachel Carson décrivait dans son best-seller Silent Spring, la lente éradication des peuplements d’oiseaux par l’usage irréfléchi du DDT et d’autres insecticides organochlorés.

Adieu abeilles, papillons, oiseaux

Un danger plus redoutable nous menace avec l’usage des insecticides néonicotinoïdes, dont la molécule dérive de celle de la nicotine. Cette dernière, cause de l’addiction des fumeurs de tabac, est aussi un très puissant insecticide utilisé entre les deux guerres mondiales. Au début des années 90, les chimistes ont mis au point de nouvelles molécules dont l’imidaclopride, la clothianidine ou le thiamethoxam aussi insecticides que la nicotine, mais d’une plus grande stabilité moléculaire.

Elles ont aussi pour « avantage » d’être « systémiques » : elles passent directement du sol dans les plantes par absorption radiculaire et pénètrent via la sève jusqu’à l’extrémité des pousses des feuilles et des fleurs. Elles se maintiennent au-delà de deux ans dans les sols, de sorte que, plusieurs saisons après l’épandage, d’autres plantes seront contaminées.

Ces insecticides sont à l’origine du déclin des pollinisateurs dont les abeilles mais, au-delà, de l’ensemble des insectes et donc de la plupart des oiseaux, majoritairement insectivores. Il faut savoir qu’en sus des abeilles, la pollinisation des plantes cultivées est assurée majoritairement (à près de 80 %) par d’autres insectes, surtout des hyménoptères dits apoïdes.

Certains d’entre eux sont sociaux, tels les bourdons, mais la plupart de ces bienfaiteurs de l’humanité sont solitaires. Depuis l’introduction des néonicotinoïdes en 1995, on observe un effondrement du nombre d’abeilles et une dégénérescence des ruches. En France, le nombre de ruches a chuté de deux millions en 1996 à 600 000 aujourd’hui.

Simultanément s’observe une réduction brutale du nombre de pollinisateurs sauvages et, au-delà, de l’ensemble des insectes, comme l’a montré la récente campagne nationale de dénombrement des papillons. Diverses recherches, dont certaines effectuées en France, ont démontré la responsabilité directe des néonicotinoïdes dans cette hécatombe. Des abeilles butineuses équipées de nano-GPS traitées avec de très faibles doses d’imidaclopride se sont révélées incapables de retrouver leur ruche, ce qui explique la disparition des ouvrières et l’extinction des colonies.

Ce déclin massif des insectes pollinisateurs constitue une menace calamiteuse pour l’agriculture. La disparition des abeilles et des hyménoptères apoïdes signifierait la fin de nombreux végétaux cultivés et entraînerait des pertes agricoles pouvant atteindre plusieurs centaines de milliards d’euros par an. Pis encore, la sécurité alimentaire de l’humanité ne serait plus assurée.

Solutions européennes dérisoires

Face cette catastrophe écologique en cours, la réponse des pouvoirs publics des pays développés et des institutions multilatérales est absente ou dérisoire. Les agences compétentes de l’ONU, tels la FAO ou le Pnue, ne se sont pas saisies du problème.

En France et dans d’autres pays européens, l’interdiction partielle de l’imidaclopride et du fipronil n’est pas suffisante, tout comme la décision récente de l’Union européenne d’interdire pour trois ans le premier de ces insecticides ainsi que la clothianidine et le thiamethoxam. C’est l’interdiction de la totalité des néonicotinoïdes qui s’impose de toute urgence !

Un groupe international d’experts s’est créé en 2009, à l’initiative de Maarten Bijleveld, ancien secrétaire scientifique de la commission écologie de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Il a rassemblé les preuves scientifiques justifiant cette interdiction et milite auprès des pouvoirs publics européens et des institutions internationales pour l’obtenir. Où sont les politiques en charge de notre avenir ?


François Ramade est professeur émérite d’écologie à l’université de Paris-Sud (Laboratoire Ecologie, Systématique et Evolution de la faculté des sciences d’Orsay) et auteur du Dictionnaire encyclopédique de l’écologie et des sciences de l’environnement (Dunod).




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Lire aussi : Monsanto veut contrôler le business des abeilles

Source : Marianne.net

Photos :
. Chapô : Pixabay (PublicDomainPictures / Public Domain CC0)
. Abeille : Pixabay (Washu / Public Domain CC0)

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