EDF saborde un champion français de l’énergie solaire

Durée de lecture : 8 minutes

11 mai 2015 / Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)

Nexcis est une filiale d’EDF travaillant au développement de panneaux photovoltaïques, en pointe sur son secteur et promise à un bel avenir. EDF a pourtant décidé soudainement de ne plus la financer. Si ce pionnier français du solaire ne trouve pas de repreneur, ses portes fermeront le 31 juillet.


- Rousset (Bouches-du-Rhône), reportage

L’annonce parait sans appel, EDF ne financera plus Nexcis, sa filiale de recherche et développement en photovoltaïque. La décision a abasourdi les salariés et les professionnels du secteur. Nexcis fermera définitivement ses portes le 31 juillet si elle ne trouve pas de repreneur.

« Il y a un grand paradoxe. La semaine de l’adoption de la loi sur la transition énergétique au Sénat, notre directeur général nous apprenait la cessation d’activité », dit Stéphan Dainotti, délégué CGT du personnel. Nexcis est implanté depuis 2009 sur la zone industrielle de Rousset, à une vingtaine de kilomètres d’Aix-en-Provence. Fondée par Olivier Kerrec, ancien d’EDF, elle est détenue principalement par EDF et par EREN, une société de Pâris Moratouglou, lui-même fondateur de la société EDF Energies Nouvelles, qui est également au capital de Nexcis.

77 salariés sont employés par celle-ci et plusieurs dizaines d’emplois indirects sont induits par son activité. Pour développer ses recherches, Nexcis a reçu 35 millions d’euros du groupe EDF et 25 millions d’aides publiques sous forme de crédits d’impôts et d’aides des collectivités, auxquels s’ajoutent 15 millions d’aides européennes. Forte de ces investissements, l’entreprise travaille au développement de panneaux photovoltaïques à coût réduit en couches minces à destination des centrales solaires ainsi que sur le photovoltaïque intégré à l’habitat, dit BIPV (Building integrated photovoltaics). Elle est en pointe sur son secteur.

Le démonstrateur

Le BIPV consiste à intégrer des modules photovoltaïques dans le vitrage des bâtiments. Lors d’une précédente visite de Reporterre le 30 avril, Bertrand Bertand, responsable du Groupe design et fiabilité produit à Nexcis nous avait fait visiter un démonstrateur. Le petit bâtiment en préfabriqué présente l’application du BIPV pour une salle de classe ou de bureaux. Des modules photovoltaïques sont intégrés dans le verre des ouvertures. « La seule différence avec le double vitrage normal, ce sont ces deux câbles qui fournissent l’électricité. La pose est très simple comme pour n’importe quel double vitrage. On en a posé nous même pour essayer », explique Bertrand Bertrand.

Couplé à des panneaux solaires sur le toit, la technologie permet de rendre un bâtiment auto-suffisant en électricité pour des activités diurnes. Le procédé présente un rendement de transformation de l’énergie solaire de l’ordre de 14 %, dans la moyenne de performance des meilleurs fabricants mondiaux. Nexcis s’apprêtait à franchir le cap de la production industrielle du BIPV pour intégrer un marché mondial estimé à 35 milliards de dollars à l’horizon 2019.

Retournement de discours

Mais à la surprise générale, le 19 février dernier, les représentants du personnel ont appris de leur direction la mise en place d’un PSE (Plan de sauvegarde de l’emploi). Le 2 mars, l’ensemble du personnel en était informé. Depuis, les salariés sont payés et continuent à se rendre sur leur lieu de travail mais stoppent leurs recherches. La décision leur est incompréhensible. Le BIPV qu’ils développent a été nominé en décembre 2014 au concours EDF Pulse qui distingue une trentaine d’innovations.

Un mois avant l’annonce du PSE, Nexcis était présente aux Emirats Arabes Unis pour défendre ses produits dans un salon international dédié aux nouvelles énergies. « En novembre se tenait ici même un séminaire où notre directeur général, Olivier Kerrec, parlait de BIPV comme d’un produit innovant, qui avait tout un marché à prendre. Pour lui, en janvier 2015, on poserait la première pierre de la ligne industrielle », raconte Stéphan Dainotti.

Du côté d’EDF le discours s’est retourné. Le 30 octobre 2014, au cours d’une conférence de presse sur ses actions en faveur de la transition énergétique, l’électricien plaçait Nexcis en haut de l’affiche. Mais sur France Inter le 11 avril 2015, le nouveau PDG d’EDF depuis le 21 novembre 2014, Jean-Bernard Lévy, déclarait que « le solaire est une énergie d’avenir à condition que les technologies trouvent leur marché. A propos de Nexcis nous avons essayé pendant plusieurs années de voir si elles étaient compétitives sur le marché et malheureusement ça ne marche pas à tous les coups ». Jointe par Reporterre, l’entreprise publique n’a pas souhaité s’exprimer.

Venu de la grande distribution, installé par EDF le 15 avril, Michel Rubino « ne connaissait pas Nexcis il y a un mois ». Le nouveau directeur général (DG) de Nexcis accepte de recevoir Reporterre dans son bureau. Il se présente comme un « mandataire social ». Il remplace Olivier Kerrec parti en congé maladie. Selon lui, la décision d’EDF tient en deux points. L’avance technologique de Nexcis face la concurrence chinoise, féroce dans le photovoltaïque, n’est plus et EDF finance la recherche et le développement, pas la production industrielle. « Le contrat était clairement énoncé et au bout de deux ans de recherche, EDF n’a pas trouvé de repreneur », pose Michel Rubino. Quand on le questionne sur la nomination de Nexcis à EDF Pulse, il répond que pour la recherche d’un repreneur, « il faut que la marié soit la plus belle possible ». Emboîtant les propos de Jean-Bernard Lévy il pense que le BIPV « se positionne pour le moment sur un marché niche. Le marché ne se fait pas par nature, le produit doit trouver ce marché ».

Le directeur général se veut rassurant : « Je m’efforce de trouver un repreneur sérieux mais s’il n’est pas au rendez-vous il faudra favoriser les reclassements à EDF ou dans ses filiales, puis les départs volontaires, s’il y a un projet rapide de retour à l’emploi, avant de procéder aux licenciements résiduels. » Michel Rubino conclut : « On doit tout faire pour qu’il n’y en ait pas. On travaille en bonne entente avec les délégués du personnel pour trouver une solution ensemble. »

Trois quarts d’heure pour discuter d’un tract scotché

Dans leur salle de réunion, les salariés mobilisés doutent de la bonne volonté d’EDF et de leur direction. Ils témoignent d’un climat de défiance et d’une opacité dans les négociations en cours avec la direction. « Ils nous promettent des reclassements mais on n’a encore vu personne d’EDF », lance une salariée à l’assemblée.

Yannick Besnard, secrétaire du comité d’entreprise, raconte la négociation du matin : « On s’est fait gronder parce que des affichettes ‘Nexcis vivra’ ont été scotchées sur les murs de la direction. Le DG dit que c’est de la dégradation. Au final on a perdu trois quarts d’heure sur ce point. » A chaque réunion de négociation les représentants des salariés ont le sentiment que les réponses manquent à leurs questions.

Le temps presse et ils craignent que leur entreprise perde de la valeur par « la fuite des cerveaux ». Un chimiste et deux ouvriers spécialisés ont déjà trouvé un emploi ailleurs. « On veut bien croire ce monsieur mais il nous faut des actes », affirme Yannick Besnard face au peu d’information donnée par Michel Rubino. « On a traversé le désert et EDF nous laisse à la porte pour en sortir. En fait ils ne veulent pas prendre de risques avec l’industrialisation et veulent faire de l’argent facile avec les installations et les 17 brevets que l’on a mis au point », tranche Stéphan Dainotti.

Qui peut sauver Nexcis ?

La plupart des salariés de Nexcis restent solidaires et travaillent à une solution de reprise. « On a dix personnes qui prennent des contacts dans ce sens », dit Yannick Besnard. Il affiche la motivation des salariés : « On veut continuer. On croit au produit ». Ils ne sont pas les seuls. De toute l’Europe, affluent des lettres de soutien de chercheurs du domaine. Treize chercheurs du CNRS et universitaires ont publié une tribune appelant à « sortir Nexcis de la vallée de la mort ».

Elle reconnaît à Nexcis, « la mise au point d’une technologie originale de fabrication de modules, au meilleur niveau international ». A l’unanimité, le Conseil Régional de PACA a adopté une motion de soutien à Nexcis le 24 avril. Les députés Jean-David Ciot (PS) et François-Michel Lambert (EELV) ainsi que les députés européens Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) et Michèle Rivasi (EELV) se sont prononcés publiquement en faveur de Nexcis.

Se retranchant derrière la confidentialité, la direction ne communique pas sur l’existence de possibles repreneurs. De leur côté, le soir même de l’annonce, les salariés ont établi un contact avec la start-up Crosslux dont les activités sont à 15 kilomètres de Rousset, au centre de microélectronique de Provence à Gardanne. Crosslux emploie sept salariés pour faire de la recherche et développement sur du vitrage photovoltaïque. Joint par Reporterre, son directeur technique Pierre-Yves Thoulon confirme que Crosslux s’est porté officiellement candidate à la reprise.

« On a un carnet de clients mais pas de produits pour une technologie similaire. C’est une opportunité importante car Nexcis a développé un produit qui a un marché ». Le business plan doit être prêt pour la troisième semaine de mai ce qui laisse peu de temps à la petite start-up pour trouver les 20 millions d’euros nécessaire, qu’elle ne pourra pas assumer toute seule. Le sauvetage de Nexcis ne se fera pas sans le soutien des collectivités et de l’Etat. Pierre-Yves Thoulon y croit. Il souhaite, « d’ici à trois ans avec le soutien des pouvoirs publics, amener une usine à rentabilité sur la zone de Rousset qui pourrait embaucher 120 personnes ».


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Source et photos : Pierre Isnard-Dupuy pour Reporterre

. Sauf photo 1er mai : © Pascale Hélène Martinez

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