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Enquête — Social

Écoanxiété : « On veut soigner les individus, mais c’est le système qui est malade »

Thérapies, stages... Un business se développe autour de l’écoanxiété. Autant d’injonctions à prendre soin de soi, qui dépolitisent la question écologique. Pour les chercheurs, le pouvoir chercherait ainsi à rendre les opposants « inoffensifs ».

[2/3 L’écoanxiété, le mal de l’époque] L’angoisse liée à la crise climatique a désormais un nom : l’écoanxiété. Comment les jeunes vivent-ils en s’attendant au pire ? Pourquoi l’écoanxiété est-elle devenue un outil au service du pouvoir ? Comment les émotions peuvent-elles devenir une arme politique ? Enquête en trois parties.

Partie 1 — Écoanxiété : ces jeunes racontent le mal qui les ronge



Les saccages écologiques jouent sur notre santé mentale. Leur spectacle nous afflige et nous plonge dans un état de sidération. La Terre se meurt, son silence nous glace. Depuis des années, chercheurs, médecins et philosophes s’intéressent aux émotions engendrées par la crise environnementale. L’Anthropocène serait, selon eux, l’âge des « passions tristes », le règne du deuil et de la perte, de l’angoisse et de la peur.

Pour qualifier ces affects qui gagnent la société, l’écopsychologue Joanna Macy parle de « peine pour le monde » [1]. Face à des écosystèmes bouleversés que l’on ne reconnaît plus, le philosophe Baptiste Morizot évoque, quant à lui, un « mal du pays sans exil ». Nous sommes pris de vertige. La dévastation de la planète engendre une blessure intime, un effondrement intérieur. « Il est presque impossible d’accepter toute la vérité sur ce que nous avons fait subir à la Terre, j’ai vu des gens vivre avec cette idée au quotidien, ils ont développé une forme de folie », assure le philosophe Clive Hamilton [2].

Cette terreur nous hante. « Je veux que vous paniquiez, je veux que vous ressentiez la peur que j’éprouve tous les jours », lançait, en 2019, Greta Thunberg aux dirigeants du monde réunis à Davos, en Suisse. Son cri faisait écho à celui de toute une génération incapable de se projeter dans l’avenir. Des centaines de milliers de jeunes se disent en détresse.



Différentes études révèlent l’ampleur du phénomène. Aux États-Unis, des psychiatres américains ont même créé la « Climate Psychiatry Alliance », pour « sensibiliser la profession et le public aux impacts profonds de la crise climatique sur la santé et le bien être ». L’association des psychiatres américains pense également que « le changement climatique peut accroître les pathologies liées au stress comme les addictions, les troubles anxieux et la dépression ».

En 2018, une étude publiée dans Nature Climate Change estimait même que le nombre de suicidés pourrait augmenter de 9 000 à 40 000 personnes en 2050 en Amérique du Nord, si les émissions de gaz à effet de serre continuaient d’augmenter au rythme actuel.

« Apprendre à vivre sereinement dans un monde abîmé »

Le terme d’« écoanxiété » s’est peu à peu imposé pour désigner les conséquences psychologiques du réchauffement climatique. Selon un rapport de la Fondation Jean Jaurès, en 2018, en France, un seul article dans la presse écrite mentionnait cette expression. En 2019, on en comptait 108, et près de 150 en 2021.

Son essor est fulgurant, tout comme ses thérapies. Internet regorge de vidéos où des youtubeurs et des adeptes du développement personnel prescrivent leurs recettes « pour aider à aller mieux » et « se soigner » face à la crise écologique : « À partir du moment où vous souffrez d’écoanxiété ou d’écodépression, parlez-en à votre médecin et allez voir un psy », invite l’un d’entre eux, sur fond de musique larmoyante. On parle désormais de « burn-out écologique » et de « détox médiatique ».

Manifestation pour la sauvegarde des forêts à Nestier (Hautes-Pyrénées), le 29 mai 2021. © Alain Pitton/Reporterre

Un petit business se développe. Des stages payants sont proposés dans des écolieux à la campagne. Pour des budgets plus modestes, privilégiez des ateliers en visioconférence via l’application Zoom (85 euros par personne pour deux heures de discussion collective).

Un cortège de consultants, d’auteurs et de thérapeutes nous exhortent à suivre « un chemin intérieur », à gravir « l’échelle de conscience » pour passer du déni à l’apaisement, « guérir notre âme » et « se réconcilier avec la situation ». Il s’agit, au passage, de se prémunir, comme l’écrit l’essayiste Paul Chefurka, « des flux de colère, de contrainte, d’outrage et de blâme qui circulent dans les veines de notre société comme du poison ».

Dans une conférence Ted visionnée plus de 3 millions de fois, le psychologue et économiste Per Espen Stoknes affirme que « l’obstacle le plus important, s’agissant de traiter des perturbations climatiques, repose entre nos deux oreilles ». Il nous faut apprendre désormais à « vivre sereinement dans un monde abîmé ».

« On transforme en psychose un sentiment normal et sain »

Au fil de ces lectures, le malaise s’installe. Les injonctions à prendre soin de soi et à cultiver « sa résilience intérieure » alors que nous plongeons dans le chaos climatique interrogent. Elles renvoient, peu ou prou, au dogme néolibéral du « il faut s’adapter » [3], alors que l’environnement devient toujours plus hostile et compétitif. « Cette démarche peut nous conduire à accepter la dévastation du monde », alerte la doctorante à Sciences Po Léna Silberzahn.

Sans dénier la réalité des émotions que suscite la crise écologique, de nombreux chercheurs constatent que la focalisation actuelle sur l’écoanxiété entraîne de facto une psychologisation des enjeux climatiques.

« On délocalise les problèmes vers les individus et l’on traite l’écoanxiété comme une névrose personnelle, alors que la source de ces problèmes se trouve dans les rapports de production capitaliste et dans l’inertie des États. On développe une approche thérapeutique dans le but de soigner les individus alors que c’est le système qui est malade », poursuit la sociologue.

Marche climat à Paris, le 25 mai 2019. © Pierre-Olivier Chaput/Reporterre

L’écopsychologue Joanna Macy raconte à ce sujet une anecdote. Alors qu’elle confiait à une psychothérapeute son indignation concernant la destruction de l’Amazonie, celle-ci lui expliqua que les bulldozers, tant haïs, représentaient sa libido et que sa détresse jaillissait de la peur de sa propre sexualité. « En supposant que toutes nos pulsions sont “egogénérées”, les thérapeutes ont tendance à considérer les sentiments de désespoir à l’égard de notre planète comme des manifestations de psychoses privées ou de réactions affectives dysfonctionnelles », regrette l’activiste environnementale.

Au fond, l’écoanxiété pourrait jouer le même rôle que les écogestes en individualisant et en dépolitisant la question écologique. « On transforme en pathologie un sentiment tout à fait normal et sain, explique le chercheur en sciences sociales Thierry Ribault. On culpabilise l’individu alors qu’il est légitime d’avoir peur face à l’avenir et qu’il faudrait même encourager le désir de refuser cette situation et d’entrer en résistance. » À leur époque, les pionniers de l’écologie politique Günther Anders [4] et Hans Jonas [5] avaient même fait de la peur une pulsion de vie, un moteur de l’action.

Mais l’écoanxiété insiste uniquement sur son versant négatif. Elle évoque la peur qui paralyse, déprime ou anesthésie. Il n’est d’ailleurs pas anodin que ce terme ait triomphé dans l’espace public, c’est celui qui est le plus désarmant et le moins subversif.

« Un instrument de domination assez classique »

L’écoanxiété confine nos affects. Elle minore les autres sentiments que nous pouvons éprouver. Même le psychothérapeute Jean-Pierre Le Danff trouve cet engouement médiatique autour de l’écoanxiété « disproportionné ». Il disait sur France Culture « ressentir personnellement autant d’anxiété que de colère ». Autrice d’une enquête sur l’écoanxiété en 2019, auprès de 1 264 personnes, la psychothérapeute Charline Schmerber juge, elle aussi, « l’expression réductrice ». Dans son étude, 84 % des personnes interrogées affirment ressentir d’autres types d’émotion, comme la colère (24 %) ou la tristesse (18 %).

Comment expliquer que ces autres sentiments soient dès lors invisibilisés ? À quoi participe cet emballement autour de l’écoanxiété ? Pourquoi ne parle-t-on pas plutôt d’« écorage » ou d’« écorésistance » ?

Manifestation à Bruxelles pour le climat, le 31 janvier 2019. © Mathilde Dorcadie/Reporterre

Un détour par le Japon n’est pas inintéressant pour comprendre les stratégies de pouvoir à l’œuvre. L’écoanxiété est une nouvelle arme pour les dominants, dans ce que René Riesel et Jorge Semprún appellent « l’administration du désastre » ou « la biopolitique des catastrophes » [6] : l’orchestration des inquiétudes et des angoisses des citoyens est une manière de dresser le corps social, de domestiquer les instincts de colère et de justifier une société de contrôle toujours plus coercitive.

« Le pouvoir démine leur charge de révolte et les rend inoffensifs »

Au Japon, l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 a ouvert la voie à un nouveau régime politique : le « capitalisme apocalyptique » que Reporterre avait déjà décrit, où les autorités ont dû gérer les émotions de la population, légitimement effrayée par la diffusion de la radioactivité. Les gouvernants ont accusé de « radiophobie » leurs opposants et traité certaines femmes qui osaient remettre en question les institutions médicales de « mamans irradiées de la cervelle ».

« La pathologisation de ses adversaires est un instrument de domination assez classique, souligne Thierry Ribault. En stigmatisant les affects de ses opposants, le pouvoir démine leur charge de révolte et les rend inoffensifs. »

« L’écoanxiété est un concept pour remettre de l’ordre »

Cette technique a été utilisée à maintes reprises dans l’Histoire : des femmes qui revendiquaient leurs droits et que l’on traitait d’hystériques, aux esclaves en fuite que l’on considérait comme des malades mentaux, au XIXe siècle, aux États-Unis. Ils auraient souffert de « drapétomanie », un terme qui vient du grec drapetes, signifiant « esclave en fuite » et mania, « folie ». À l’époque, l’institution médicale préconisait un traitement spécifique à base de savon et de décarbonisation du sang, mais surtout de fouet et de travail aux champs.

On voit aujourd’hui des mécanismes similaires se mettre à l’œuvre autour de l’écoanxiété. Face aux jeunes qui souffrent, les autorités s’aménagent une place à leur chevet et « les criminels climatiques » jouent les protecteurs. « L’écoanxiété est un concept pour remettre de l’ordre », résume la chroniqueuse de Reporterre Celia Izoard.

Une action sur le chantier de la piscine olympique d’Aubervilliers a été fortement réprimée, le 2 février 2022. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Le très conservateur gouvernement australien vient de décider, par exemple, d’augmenter l’enveloppe budgétaire pour accompagner les jeunes écoanxieux à l’école grâce à des aumôniers scolaires, formés « pour apaiser les inquiétudes » et lutter contre « le discours apocalyptique d’Extinction Rebellion ». Les autorités prolongent, en même temps, leur politique du charbon et accusent les activistes climatiques « de priver d’espoir nos enfants ». En France aussi, face à une jeunesse qui se dit « apeurée » par la crise environnementale, Emmanuel Macron n’hésite pas à tenir des discours paternalistes et condescendants.

Depuis plusieurs années, le régime néolibéral a très bien su capturer les émotions des populations et en jouer pour continuer tranquillement le ravage. « Le conflit et la critique sociale ont été délaissés au profit d’un encadrement thérapeutique des émotions, écrit Renaud Garcia [7]. Le pouvoir thérapeutique avance masqué sous les oripeaux de la bienveillance et dessine une forme insidieuse de dépossession. Nous entrons dans ce moment où l’anticipation du désastre implique à la fois le repli narcissique et l’expérience tous azimuts des débordements émotionnels. Avant le déluge, le moi. »

Lire la suite de notre enquête : Écoanxiété, quand les émotions deviennent énergie collective

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