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EntretienPolitique

Écologie : « Les ruraux ont le sentiment qu’on leur donne des leçons »

Municipales — En matière d’écologie, les habitants des campagnes ont le sentiment que « c’est toujours ceux d’en haut qui décident », dit le sociologue Nicolas Renahy, membre du collectif Classes vertes.

Vous lisez le premier article de notre série d’entretiens « Municipales 2026 : les campagnes, loin des clichés ». Le but : mieux comprendre les campagnes, alors que 88 % des communes françaises sont rurales et que les élections municipales ont lieu les dimanches 15 et 22 mars prochains.



Pourquoi l’écologie a-t-elle tant de mal à se faire entendre dans les campagnes ? Tout simplement parce que les pratiques écologiques des classes populaires rurales sont « invisibilisées » au profit d’une écologie de « sachants », explique le sociologue Nicolas Renahy. Il est membre du collectif Classes vertes, qui étudie comment le fait d’être pauvre ou riche, d’appartenir à une classe sociale ou à une autre, influe sur notre rapport à l’environnement.


Reporterre — Les travaux de sociologues comme Benoît Coquard montrent que dans certains territoires ruraux ou périurbains et populaires, les discours d’extrême droite s’ancrent tandis que les discours de gauche sont devenus inexistants ou discrédités. Qu’en est-il pour l’écologie ?

Nicolas Renahy — Le problème est que la question écologique est avant tout posée dans les médias et l’espace public par des sachants : des personnes qui ont accès au savoir ou appartiennent elles-mêmes au monde du savoir. Or le monde du savoir est urbain. Cela peut énerver car cela rappelle tout simplement la domination scolaire, la domination culturelle, sociale, etc. Cela donne aux gens le sentiment qu’on leur donne des leçons sur leurs modes de vie sans le connaître réellement ni le considérer.

La question écologique ainsi posée est nécessairement peu présente dans les mondes ruraux. Dans les milieux populaires, on ne se la pose pas de manière frontale, mais par rapport à son environnement immédiat.


Vous avez des exemples ?

Quand on fait partie des classes populaires, on est du côté du faire, de la pratique, on n’est pas d’abord du côté de l’être ou de l’avoir. C’est ce à quoi la structure sociale nous renvoie : on doit travailler avec ses mains pour d’autres, en étant subordonné à leurs décisions. Du coup, il y a toute une manière de se réapproprier son destin social en faisant son potager, en bricolant sa maison, en cherchant à consommer au moindre coût, en faisant de la récupération, en réutilisant les objets, etc.

Il y a tout un art de la bricole, de la débrouille, comme l’analyse dans ses travaux Fanny Hugues [1]. On va faire avec et essayer de faire au mieux. Comme me le disait un ouvrier du bâtiment, « dans la famille, on est pauvre mais on est débrouillard. Le fait d’être débrouillard, t’arrives toujours à t’en sortir ».

Lire aussi : À la campagne, les classes populaires sont écolos... sans le revendiquer

On peut aussi penser aux populations qui habitent à proximité de sites industriels pollués. En milieu populaire, on n’a pas les moyens de lutter par en haut, alors on adopte des stratégies de contournement, en cherchant à faire avec. En n’allant pas pêcher pendant telle période, par exemple, ou en ne mangeant pas les bêtes chassées quand on sait qu’il y a une pollution, etc. C’est un sens pratique.


Vous avez travaillé sur les affouages — le droit de couper du bois pour se chauffer dans les forêts communales — dans le pays de Montbéliard. Vous expliquez que certaines règles venues de l’extérieur peuvent être perçues par les gens comme une dépossession de leur territoire.

Oui, c’est le sentiment que « c’est toujours ceux d’en haut qui décident ». L’exemple des affouages est typique. C’est un droit coutumier hérité de l’Ancien Régime. Il est utile à ceux qui se sont acheté un pavillon et cherchent à faire des économies de chauffage. L’idée est qu’il suffit de donner de soi, de s’acheter une tronçonneuse et puis d’aller couper son bois.

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Mais une nouvelle norme écologique a été mise en place dans les années 1990 : l’ONF a demandé de ne plus brûler les branches des arbres, les rémanents, et de les laisser par terre en forêt. Ça a pu être très mal pris. Un des points de fierté était de laisser la forêt « propre » derrière soi. Et la fin des grands feux a renvoyé chacun à son lot de coupe attribué pour l’hiver, sans considérer les sociabilités qui permettaient de se réchauffer ensemble, griller des saucisses ou boire un café.

Comme l’immense majorité des politiques publiques qui sont mises en place, celles qui touchent aux questions environnementales sont pensées par en haut. Avec de bonnes raisons, comme laisser les branchilles pourrir sur place pour régénérer le sol des forêts, mais sans penser aux conséquences très pratiques que cela a pour les milieux populaires.


L’interdiction des grands feux supprime le moment convivial entre tous ceux qui font les affouages…

Oui, il faut avoir en tête que c’est une pratique dangereuse et plutôt solitaire puisqu’on a un lot par foyer. Avec les grands feux, il y avait des moments d’échanges privilégiés. D’où la remarque d’un ouvrier retraité, ancien syndicaliste, qui me disait : « Avec les écolos, c’est l’individualisme permanent. »

Il pointe aussi ce sentiment de dépossession. Il a fait partie d’une liste commune de gauche avec les Verts aux élections municipales. Et un écologiste, enseignant, l’a tancé parce que son tracteur avait une fuite d’huile. Or ce retraité s’est battu toute sa vie contre la pollution à l’usine Peugeot ! Il a vraiment eu l’impression de se faire déposséder de la question écologique par un sachant qui stigmatise son comportement individuel en oubliant les pollutions de grande ampleur — et les combats collectifs qu’elles ont pu engendrer.


Vous dites que l’écologie est vue comme une affaire de « sachants » urbains. Peut-il exister une écologie rurale ?

Bien sûr, mais elle n’est pas nommée comme telle par les classes populaires. Cela me fait penser au travail de l’historien américain Karl Jacoby [2] sur la création des parcs nationaux américains, qui est le fruit d’une alliance entre la grande bourgeoisie urbaine et les premiers environnementalistes.

Ils croient les créer en terre « sauvage » (c’est le mythe du wilderness), mais elle est bien sûr peuplée. Les populations autochtones indiennes ou de petits journaliers blancs y ont des pratiques de subsistance, font avec leur environnement en ayant conscience d’en être dépendants. Ils pratiquaient le brûlage contrôlé, et ont été accusés de brûler la forêt. Ils chassaient, et comme les terres devenaient propriété de l’État, ils ont été accusés de braconnage. Pour nommer ces pratiques de subsistance qui s’opposent à une forme de gestion des parcs, Jacoby parle d’écologie morale.

Alors évidemment, on parle du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, ce n’est pas la situation contemporaine. Mais dans une certaine mesure, les affouages, qui sont très pratiqués dans tout le quart nord-est de la France, sont une forme d’écologie morale : c’est un usage raisonné de la nature, à moindre coût, qui demande un peu de savoir-faire et de l’huile de coude. De même que la pêche ou la cueillette des champignons.


Pourquoi l’écologie populaire rurale n’est pas visible ?

Tout simplement parce que les classes populaires ne sont quasiment plus représentées politiquement, elles sont invisibilisées. C’est une situation globale qui retombe malheureusement sur la question écologique.

Comment cela se fait-il que l’écologie politique ne perçoive pas cette dimension sociale ? Il y a un début de prise de conscience depuis les Gilets jaunes, mais cela arrive-t-il trop tard ?

On ne peut pas isoler l’écologie politique du contexte sociétal. Elle a évolué avec. Dans les années 1970, l’écologie politique était mêlée à d’autres luttes parce qu’il y avait des relations interclassistes très fortes dans les mouvements sociaux, dans les partis de gauche, etc. Ça s’est vu, parmi de nombreux exemples, avec le mouvement du Larzac ou celui des Lip à Besançon [la mobilisation contre la fermeture de la manufacture de montres Lip entre 1973 et 1976].

« Les classes populaires ne sont quasiment plus représentées politiquement »

L’écologie politique de l’époque était mêlée à d’autres questions sociétales et d’autres revendications, d’autres enjeux de mobilisations. Depuis, il y a à la fois eu une parcellisation des luttes et un isolement des classes sociales.


Pourquoi ce mélange des classes sociales a disparu ?

Prenons l’exemple du football amateur. Dans les années 1970, toute une génération d’enfants d’ouvriers a connu une promotion sociale et sont devenus éducateurs, instituteurs, enseignants, petits entrepreneurs, etc. Ils avaient un avenir dans le monde rural et sont restés très liés à leur milieu d’origine, notamment via le club de foot. Beaucoup étaient joueurs avec leurs copains ouvriers, puis sont devenus encadrants du club. Cette sociabilité interclassiste est beaucoup moins présente aujourd’hui. Ça a commencé à se déliter dans les années 1980.

Par ailleurs, des années 1950 aux années 1970, c’est toute la période de construction des collèges et lycées dans les gros bourgs de 2 000, 3 000, 6 000 habitants. Des centres des impôts sont ouverts, des tribunaux. L’État est proche, incarné, cela amène une population jeune et qualifiée de classes moyennes, de professions intermédiaires plutôt à gauche de l’espace social. La fermeture des services publics dans les espaces ruraux fait qu’elle est beaucoup moins présente. La distance entre les espaces de travail et de résidence augmente, on habite dans la grande ville proche sans s’impliquer dans les sociabilités locales.


L’extrême droite se veut proche des classes populaires, notamment en stigmatisant l’écologie comme une affaire de « bobos ». Le fait qu’elle soit perçue par les classes populaires rurales comme une affaire de « sachants » urbains va donc dans son sens ?

Oui, d’abord parce que ça correspond en partie à une réalité, à ce que je disais sur le fait que les distances de classes se sont accrues. Et d’autre part parce que ça dévie le débat. La question n’est pas de stigmatiser le discours de prof des écologistes, mais de comprendre les besoins et les aspirations des classes populaires en leur faisant une place dans les mouvements et partis, au cœur de l’espace public, y compris sur les questions écologiques.


La prise en compte de l’écologie populaire peut-elle avoir un rôle dans la lutte contre la montée de l’extrême droite ?

Si les milieux politiques et les militantes et militants de gauche et écologistes ne se rapprochent pas des milieux populaires, aucune victoire ne sera possible, surtout dans le contexte actuel d’extrême droitisation de l’espace public de la société française. Ce rapprochement interclassiste est nécessaire : on ne peut pas ignorer la moitié de la population, celle qui occupe des emplois subalternes et a un mode de vie plus contraint. Il est en cela essentiel de requalifier l’écologie.



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