« Un écolo sur sa liste, ça fait mauvais genre » : en Normandie, le parti vert balayé des municipales
Un employé d'Orano dans l'usine de retraitement de La Hague, le 14 décembre 2022. - © Lou Benoist / AFP
Un employé d'Orano dans l'usine de retraitement de La Hague, le 14 décembre 2022. - © Lou Benoist / AFP
Durée de lecture : 7 minutes
Municipales — Les listes des Écologistes se font rares pour les municipales dans le Cotentin. Dans ce territoire centré sur le nucléaire et les industries, qui promettent des emplois, « il devient beaucoup plus difficile d’être élu écologiste ».
Cherbourg-en-Cotentin (Manche), reportage
« De notre côté, nous sommes sans ambiguïté : antinucléaires. » Au café Bellevue dans le centre-ville de Cherbourg, Patrick et Edgar discutent doucement, comme pour ne pas trop se faire entendre. Le duo incarne deux générations du parti Les Écologistes dans le Cotentin, territoire où l’industrie du nucléaire constitue depuis quelques années environ 40 % des emplois. L’heure n’est pas à la fête ce 11 février, ni côté météo ni pour les écologistes.
Malgré la présence de deux candidats de gauche dans cette commune aux 80 000 âmes, Les Écologistes ne figurent sur aucune liste. Un constat amer, qui concerne l’ensemble de ce territoire normand, niché au nord du département de la Manche. Pour trouver un logo vert sur une affiche de campagne, il faut aller à plus d’une centaine de kilomètres de là, à Caen, où se présente Rudy L’Orphelin.
« Les Écologistes ont démissionné de leur mandat pour s’engager plutôt dans l’associatif. Alors ici, dans le Nord-Cotentin, nous n’avons plus d’élus en tant que tel, admet Guillaume Hédouin, conseiller régional écologiste en Normandie. Prendre un écolo sur sa liste, ça peut faire mauvais genre vis-à-vis de partenaires, car il y a un potentiel industriel unique là-bas. » En clair, pas question de se montrer antinucléaire au pays de l’atome.
Une pluie de projets industriels
« Ce territoire est appelé à se développer fortement et il va inspirer non seulement le département, mais plus largement le pays. » C’est dans ces termes qu’Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, a loué le futur industriel de la région lors de sa visite à Cherbourg début février, pour soutenir le candidat socialiste Benoît Arrivé.
Rien que pour le programme Aval du futur d’Orano, d’un coût estimé entre 40 et 50 milliards d’euros et présenté comme le plus « grand projet industriel au monde » par le géant du nucléaire lui-même, ce sont des milliers d’emplois qui devraient être créés pour la construction d’une nouvelle usine de traitement-recyclage des combustibles usés et une usine de fabrication de combustible Mox, issu du retraitement et utilisé dans 22 des 56 réacteurs du parc français.
En plus de son site voisin de Flamanville doté du fameux réacteur nucléaire EPR, EDF est aussi lié à la construction de parcs éoliens offshore et le chantier prendra notamment place sur le port de Cherbourg. Le géant de l’armement maritime Naval Group développera lui aussi ses activités sur place, en prenant notamment part à la construction du futur porte-avions à propulsion nucléaire.
« Cela représente 6 000 travailleurs à faire venir avec Orano, 1 500 avec EDF et 1 500 pour Bouygues [qui doit agrandir le port de Cherbourg pour accueillir le chantier des parcs éoliens] », estime Ralph Lejamtel (La Gauche debout), adjoint en charge du logement à la mairie de Cherbourg. Des milliers de logements vont donc devoir être construits et les infrastructures s’adapter, avec à la clé une bétonisation importante qui aurait pu constituer un boulevard électoral pour l’écologie.
La Hague divisée
Avec une superficie de 150 km², La Hague est la commune la plus étendue du département. Elle est aussi la plus concernée par le mégaprojet d’Orano et un rapide passage dans le bourg suffit à s’en rendre compte. Des affiches jonchent certains murs pour dénoncer notamment l’accaparement des terres et la bétonisation des sols par ce géant du nucléaire. Une façon d’imposer l’écologie dans cette campagne électorale, où une fois encore aucun encarté au parti écologiste ne figure.
« Dans le Cotentin, toutes les listes pour les municipales ont peur de se mettre à dos les votants en se positionnant contre l’Aval du futur », explique Louise [*], du collectif Piscine Nucléaire Stop. Elle regrette que l’actuelle mairie n’ait jamais exprimé son avis sur ce projet colossal, contrairement à l’édile de Cherbourg et à la députée socialiste de la Manche, Anna Pic. « Nous voulons que ce sujet prenne une ampleur nationale car nos élus sont irresponsables », poursuit-elle.
A contrario, la question du logement est elle au cœur de la campagne locale, qui voit s’opposer deux listes : celles de la maire sortante, Manuela Mahier (sans étiquette), et de son opposant, Olivier Desquesnes, chef de projet sous-traitant pour Orano. L’équipe de celui-ci a refusé la sollicitation de Reporterre, affirmant ne vouloir s’exprimer « que dans les médias locaux ».
L’édile dont le mandat s’achève bientôt déclare de son côté : « Quand on est une élue, on se doit d’être représentatif de la population. Et le nucléaire est l’un des premiers employeurs de la commune, avec près de 5 000 salariés. » Manuela Mahier précise en outre avoir 1 500 personnes supplémentaires à loger en 2026 : « Nous ne sommes pas prêts, c’est sûr. » En revanche, difficile de parler d’écologie avec la maire, bien qu’elle assure « dialoguer » avec Piscine Nucléaire Stop. « La plupart des gens qui font partie du collectif mangent aussi grâce à l’usine », balaye-t-elle toutefois.
Cherbourg, fief du Parti socialiste
À Cherbourg, la bataille a commencé pour faire main basse sur ce fief socialiste, hérité de Bernard Cazeneuve et conservé par Benoît Arrivé au prix d’alliances avec diverses forces de gauche telles que les communistes. Deux listes de droite, dont l’une — celle de Camille Margueritte — soutenue par le républicain Bruno Retailleau, sont entrées dans l’arène et entendent faire basculer la ville.
En amont de la campagne, Les Écologistes ont été à la manœuvre pour tenter de fédérer la gauche sur le territoire. Mais les discussions avec La France insoumise n’ont pas abouti, et Les Écologistes se sont retrouvés sur la touche.
La tête de liste des insoumis, Quentin Briegel, a toutefois glissé à Reporterre avoir des personnes de cette sensibilité dans son clan. Et concernant ces dossiers brûlants, son discours est le suivant : « En 2022, Jean-Luc Mélenchon a fait 20 % en parlant de sortir du nucléaire, dans La Hague et dans Cherbourg. C’est difficile d’introduire ce sujet dans les municipales, mais pour l’instant, l’Aval du futur, c’est l’aval du conditionnel. »
Si l’avis des Écologistes sur le nucléaire est tranché, quid du chantier dédié à la construction des parcs éoliens en mer ? « Là pour le coup, c’est réellement décarboné, difficile d’être contre tout, sourit Patrick. Nous sommes bien conscients qu’il faudra produire de l’énergie. »
Le rouleau compresseur nucléaire
Le 12 février, avec plus de deux ans de retard, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a dévoilé la nouvelle feuille de route énergétique. Freinant des quatre fers le déploiement de l’éolien terrestre et du solaire, le chef de l’exécutif fonce en revanche droit sur le nucléaire. Des annonces compliquant un peu plus encore l’équation des Écologistes dans le Cotentin, dont l’avenir semble plus bouché que jamais.
« Dans un territoire où tout vit autour du nucléaire et que ça ne va pas aller en s’arrangeant, évidemment qu’il devient beaucoup plus difficile d’être élu écologiste, juge le député d’Indre-et-Loire du même bord, Charles Fournier. Et sans élu écologiste implanté localement, vous avez plus de mal à créer des générations de militants. » Une spirale négative complexe à interrompre, même si l’opinion publique peut évoluer comme ce fut le cas au lendemain de la catastrophe nucléaire de Fukushima, au Japon.
Pour l’heure, les promesses industrielles semblent néanmoins durement installées. « En tant qu’élu, je me suis rendu à beaucoup de cérémonies [des vœux] de début d’année et j’ai été frappé du nombre de mentions de l’Aval du futur dans celles-ci », note Guillaume Hédouin, le conseiller régional. Dans le Centre-Manche, « des communes rurales se préparent à ces emplois qui vont arriver et là, ça sent l’intox. Je pense qu’il y a eu une communication très large d’Orano auprès d’élus et on voit bien comment ils sont en train d’acheter le tissu politique local avec des emplois et de l’argent virtuels ».
Quelques villes normandes, comme Caen, pourraient basculer sous la bannière écologiste ou être remportées par des listes citoyennes, comme à Fécamp et à Granville. En revanche, dans le Cotentin, le chantier (non industriel) s’annonce d’envergure pour les verts après les échéances de mars.
Retrouvez tous nos articles sur les municipales ici.