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ReportageMonde

En Afrique du Sud, les babouins sèment la zizanie en ville

Des bénévoles régulent la circulation pour laisser passer des babouins.

À Simon’s Town, les babouins chahutent sur les toits ou chipent des denrées. Comment les faire fuir ? Clôtures électrifiées, gestion des déchets, tirs de paint-ball... La petite ville d’Afrique du Sud s’écharpe sur la solution.

Simon’s Town (Afrique du Sud), reportage

Il est encore tôt dans le paisible village de Simon’s Town, au sud-est du Cap, mais les babouins sont déjà de sortie. « Martello », un mâle gris aux épaules larges, se prélasse sur un muret à l’ombre d’un eucalyptus. Quelques juvéniles jouent sur les toits des maisons, et esquivent les jets d’eau lancés par des habitants exaspérés. Depuis son balcon, une voisine âgée déplore les dégâts sur les toitures et les gouttières, où les animaux s’accrochent : « Je n’en peux plus », s’exclame-t-elle.

Trois « moniteurs de babouins » attendent patiemment de part et d’autre de la route, qui serpente le long de la péninsule du Cap. Armés de drapeaux ornés d’une silhouette de singe, ils essaient de ralentir la circulation des voitures, en pleine heure de pointe. La dizaine de babouins de la troupe « Seaforth » n’est pas pressée.

© Louise Allain / Reporterre

La scène, presque quotidienne, est symbolique des tensions qui règnent dans les villages du Cap nichés entre l’océan et la montagne. Les incursions de babouins dans les zones urbaines alimentent un conflit entre humains et animaux et, surtout, entre habitants pro et antibabouins. Quelle coexistence avec la faune sauvage, dans les zones tampons entre villes et espaces naturels protégés ?

La péninsule compte plus de 630 de ces gros singes au pelage gris sable, répartis en seize troupes. Quoiqu’intimidants avec leurs dents pointues et leurs épaules musclées, ils sont généralement inoffensifs et vivent dans les montagnes. Mais leur agilité et adaptabilité en font des adversaires redoutables s’ils se mettent en tête de fourrager dans un jardin ou une poubelle, ou encore de piller les placards d’une maison.

«  Ce sont des animaux intelligents, si on ne les traumatise pas  », défend Ashleigh Olsen © Barry Christianson / Reporterre

« On apprend à vivre avec », dit Lucy Pritchard, la gérante d’un restaurant sur la route principale. Quelques jours auparavant, un babouin est entré dans son établissement pour voler une part de pizza de l’assiette d’une fillette. Certains habitants perdent patience. Le débat s’envenime sur les réseaux sociaux — et déborde dans le monde réel. En septembre, après avoir proféré des menaces en ligne, une habitante a abattu un jeune babouin qui entrait dans sa maison.

« L’un des conflits humains-faune les plus délicats au monde »

« C’est l’un des conflits humains-faune les plus délicats au monde — et la situation est pire que jamais », explique le primatologue Justin O’Riain, qui étudie les troupes de la région depuis près de vingt ans. Pourtant, jusqu’à récemment, Le Cap avait « possiblement la meilleure gestion de ce genre d’interaction au monde », estime-t-il : « Où ailleurs existe-t-il un programme principalement non létal, qui investit des sommes considérables dans des gardes forestiers, et considère les animaux en tant qu’individus ? Les sangliers en Europe ou les macaques en Inde sont abattus... »

La meilleure gestion du monde ? Tout le monde n’est pas de son avis. Les pistolets de paintball dont les rangers municipaux sont équipés et le déplacement de certains mâles dérangent des défenseurs des babouins. La mairie, lassée par les critiques, serait en train de se désinvestir du sujet selon le primatologue.

© Barry Christianson / Reporterre

« L’ancienne stratégie consistait à créer un environnement de peur. Les babouins se prenaient des tirs de toutes les directions, ils étaient dispersés, constamment terrifiés. Ce sont des animaux intelligents, si on ne les traumatise pas », défend Ashleigh Olsen, en agitant son drapeau vert pour arrêter les voitures, le temps que la femelle Nombi traverse la route, son nouveau-né rose agrippé au ventre. L’habitante de Simon’s Town a levé des fonds pour embaucher deux « moniteurs » à plein temps et se joint souvent à leurs opérations. « On essaie de faire un plan, de calmer les tensions entre les humains et les babouins », dit-elle.

Les incursions de babouins dans les zones urbaines alimentent un conflit entre humains et animaux et, surtout, entre habitants pro et antibabouins. © Barry Christianson / Reporterre

« Les babouins sont sous pression : changement climatique, développement urbain, feux de forêt… On attend d’eux qu’ils se débrouillent dans la montagne, alors que, naturellement, ils vont chercher leur nourriture jusqu’au bord de la mer. »

« Les humains sont terriblement dangereux »

Pour elle, le coupable principal est clair : les déchets alimentaires, qui les attirent en ville. Alors les défenseurs des animaux s’organisent. En centre-ville, les poubelles sont cadenassées par des verrous « antibabouins ». Une autre bénévole, Luana Pasanisi, a développé un projet de gestion des déchets alimentaires. « Chaque jour, on ramasse 2 tonnes de déchets, qu’on donne à une ferme », explique-t-elle. Depuis, elle trouve les animaux plus calmes. « Et c’est aussi positif pour nous d’avoir une ville plus propre : les babouins mettent en évidence nos propres défaillances », dit-elle.

Cette analyse est loin de faire consensus. « La femme qui a abattu un babouin avec un fusil est symptomatique de ce qui se passe lorsqu’on laisse les humains et les babouins partager un même espace », explique le primatologue Justin O’Riain. Mordus par des chiens, renversés par des voitures ou visés par des fusils... « L’humain est terriblement dangereux. »

Cette année 2023, près de 45 % des décès de babouins enregistrés sur la péninsule étaient dus aux humains. Entre 2013 et 2019, les efforts de gestion des primates avaient réussi à faire tomber ce chiffre à 14 %, explique le scientifique. Conclusion : « Il faut garder les babouins en dehors des zones urbaines. »

Pour certains habitants, les coupables sont les déchets alimentaires, qui les attirent en ville. © Barry Christianson / Reporterre

Et pour lui, la gestion des déchets n’est pas la solution ultime. « Le sol en basse altitude est plus riche, il y a plus d’eau, nos jardins ont de l’herbe, des arbres fruitiers, des mangeoires pour oiseaux, de la nourriture pour chiens… Nous avons pris les meilleures terres et leur avons laissé le reste, dit-il. Même si on trie nos déchets, les babouins continueront à venir en ville tous les jours. »

Solution : une clôture antibabouins

À Simon’s Town, après deux heures en bord de route, la troupe Seaforth remonte lentement vers la montagne. Une femelle déguste les bourgeons d’un buisson de fleurs sous le nez de son propriétaire, légèrement agacé. D’autres s’amusent dans un jardin ombragé, ignorant les habitants amusés qui les photographient. Sur un balcon, un voisin patrouille, pistolet à eau coloré à la main. Un mâle escalade une façade, se faufile dans une fenêtre entrouverte et ressort quelques minutes plus tard, un paquet de pain sous le bras, poursuivi par un homme énervé.

Comment garder ces singes agiles à distance des villes ? « Une clôture antibabouins est la seule solution viable », affirme le primatologue. Un prototype de cette barrière électrifiée, dans un autre quartier du Cap, a apporté 100 % de réussite depuis son installation en 2013. « ​​Elle est surtout là pour protéger les animaux des humains, précise-t-il. Et ils pourront retourner à leur rôle de stimulateur de l’écosystème. »

© Barry Christianson / Reporterre

Le nouveau plan stratégique de gestion des babouins, publié par les autorités le 13 novembre dernier, s’engage à planifier l’érection de clôtures au long des villages de la péninsule. « Mais le diable est dans les détails, explique le primatologue. Qu’est-ce que les autorités feront des troupes secondaires ? Vont-ils stériliser certaines troupes ? Que faire si un mâle apprend à contourner la clôture ? C’est sur ces détails que les gens s’écharpent. »

Pour calmer les ardeurs, un habitant de Simon’s Town, Peter Willis, organise des groupes de discussion entre locaux, militants, scientifiques et acteurs de la gestion des babouins. « Nous avons réalisé que toutes les parties voulaient finalement la même chose : que les babouins aient une bonne vie dans les montagnes, et non en ville », relate celui-ci.

Reste à guérir les cicatrices laissées par les années de conflit entre voisins. « Les babouins sont formidablement complexes et peuvent être incroyablement irritants, mais ce ne sont pas eux qui sont compliqués, sourit Peter Willis. Ici, ce sont les humains qui sont difficiles. »

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