En Algérie, la lutte contre le béton s’arme de ruse et de douceur

7 avril 2016 / Lina Mouabouté (Reporterre)



Mer, montagne et forêt : à moins de 200 kilomètres à l’est d’Alger, Béjaïa est un bijou naturel convoité par les promoteurs et les autorités algériennes. Une association locale a décidé de se battre sur tous les – nombreux – fronts du bétonnage.

- Béjaïa (Algérie), reportage

Niché dans le centre-ville de Béjaïa (anciennement Bougie), le petit local aux murs vert pomme est encombré d’affiches militantes et d’objets recyclés. Dans un coin trône un mannequin, revêtu d’une somptueuse robe blanche faite de sacs en plastique ramassés durant des campagnes de nettoyage. Quelques jeunes frôlent la « princesse Plastica » en entrant dans le bureau avec de grands éclats de rires. La porte est toujours entrouverte, mais en devanture, pas de pancarte indiquant le nom de l’association, Ardh : « On est tellement actif que les habitants ont fini par nous prendre pour une administration et qu’ils viennent nous présenter des doléances de toutes sortes, alors on préfère rester discrets », explique Karim Khima, le président. Actifs, les bénévoles d’Ardh (qui signifie « terre », en arabe) le sont. Obstinés, encore plus. Depuis des années, ces citoyens luttent contre les promoteurs et l’État algérien. Dans leur ligne de mire, les projets de bétonnage qui ravagent le littoral méditerranéen et l’intérieur des terres.

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Le local de l’association Ardh, à Béjaïa.

Casquette vissée sur la tête, Karim Khima dévale les rues de Béjaïa d’un pas pressé, en saluant les uns et les autres. Depuis la place Gueydon, qui surplombe une baie splendide, le quadragénaire remonte dans ses souvenirs. Tout a commencé en 2008-2009, lorsqu’un petit bois en bordure de la ville a été menacé de destruction. En lieu et place, un hôtel démesuré devait voir le jour. Un simple sit-in de protestation rassemblant quelques dizaines de personnes avait été organisé devant la mairie. Le projet a vite été abandonné.

« Accaparer les derniers poumons verts de la ville » 

« Depuis, on fonctionne comme ça, on se tient au courant des nouveaux projets, on mobilise vite des habitants et des sympathisants, et on montre notre désaccord, en douceur », s’amuse Karim. Ils ont pourtant du pain sur la planche. Béjaïa, 200.000 habitants, connaît une effervescence économique sous la pression démographique suscitée par l’exode rural. Les quartiers-champignons ne cessent de pousser d’un bout à l’autre de la ville de petite Kabylie. Sans compter l’afflux touristique qui conduit chaque été des centaines de milliers de personnes sur le littoral. Une aubaine pour les promoteurs voraces, souvent de mèche avec les autorités.

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Le lac articificiel de Mezaya, sur l’emplacement d’une ancienne carrière, accueille les oiseaux migrateurs.

« On se bat à la fois contre les promoteurs privés et contre l’État qui au travers de l’Agence foncière, tente d’accaparer les derniers poumons verts de la ville pour les revendre ensuite », détaille Karim. Planté au cœur de la nouvelle ville, le lac Mezaya est un exemple-type de la lutte contre le bétonnage à tout va. Cette ancienne carrière devenue un lac artificiel accueille des oiseaux migrateurs, comme le héron cendré. Dans les années 1990, le lac était convoité par l’administration, qui souhaitait y bâtir des habitations et des infrastructures. Le projet a finalement avorté. La zone, protégée par le statut du parc national du Gouraya, est aujourd’hui quasiment à l’abandon « Il faut la faire revivre pour être sûr qu’aucun bâtiment ne débordera sur la zone humide », s’inquiète Karim. Récemment, c’était au tour du bois des Oliviers, bordant le massif du Gouraya, d’être menacé par le béton. Deux mois avant les élections présidentielles de 2014, les citoyens ont de nouveau organisé un sit-in « très tranquille, il ne manquait plus que de la musique classique ». Le lendemain, le bois était classé en espace vert et donc sauvegardé des appétences immobilières.

« La société est en train de s’éveiller » 

Dans le ciel de Béjaïa, le vol des mouettes accompagne celui des sacs plastiques qui tournoient au gré du vent. Depuis sa création, Ardh s’attache à l’éducation à l’environnement et organise régulièrement des « campagnes » de nettoyage des plages et des montagnes avec des écoliers. Puis vient la vulgarisation scientifique et enfin le volet revendicatif. Pas question pourtant d’adopter des méthodes à la Greenpeace : « En Algérie, tout est différent, constate Karim, si je m’attache à un arbre, ils vont l’arracher et moi avec, donc je ne sauverai pas l’arbre ! » s’exclame-t-il en trépignant sur sa chaise. Il faut donc user de ruses, effectuer des pressions légères mais continues et bien coordonnées tout en maintenant un dialogue constant : « On ne bloque pas les routes mais on fait mieux, on s’attaque aux failles juridiques pour les dénoncer, c’est le talon d’Achille de ceux qui s’approprient les lois. » L’ancien agent immobilier qui a tout abandonné pour se consacrer à Ardh arbore un large sourire. Au fil des luttes, les rangs s’épaississent. « La société est en train de s’éveiller », dit-il. Ce n’est pas rien dans un pays encore traumatisé par dix années de guerre civile et qui vit sous le joug d’une dictature à peine déguisée. « Les institutions nous considèrent parfois comme des volontaires bons à ramasser les déchets des autres, mais ils ne se rendent pas compte qu’une conscience est en train d’émerger. » Les habitants ont d’ailleurs pris le relais et jouent les vigies sur les nouveaux projets de construction.

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La zone humide de Béjaïa, menacée par la construction immobilière.

« Heureusement que vous êtes là, l’association ! » s’écrie, dans un français bancal, le chauffeur de taxi zigzaguant sur la route du Gouraya. Le parc national, classé réserve de biosphère par l’Unesco (l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) s’étend sur 2.000 hectares de falaises plongeant à pic dans la mer. Perchés dans les arbres ou sur la corniche, des singes magots indolents pointent leur regard vers le cap Carbon, où se dresse le phare naturel le plus élevé au monde. Un sentier étroit longe la montagne bordée par des eaux cristallines. Ce petit coin de paradis n’est pas non plus épargné par le ciment. Sur le littoral, les constructions illégales sont apparues pendant le printemps kabyle en 2001 ; à l’époque la police et la gendarmerie avait déserté la ville. Depuis un an, maisons et bars sont détruits un par un. « C’est une petite victoire, déclare Karim, mais autour de la baie, certains s’accaparent le bord de mer pour spéculer ou construire des locations saisonnières. »

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Karim Khima, le président de Ardh, sur la corniche du parc national du Gouraya.

Un message qu’il a essayé de faire passer dans le reportage de Thalassa diffusé sur France 3 au printemps dernier. « Algérie, la mer retrouvée » fait la fierté des Algériens et bat des records de nombre de vues sur les plate-formes vidéo en ligne. Lors du tournage, chaperonné par les autorités algériennes, « j’ai vraiment essayé de placer le mot “béton” autant de fois que je le pouvais, pour dénoncer ces promoteurs véreux ! » s’esclaffe Karim. Las, son intervention a été coupée au montage pour ne laisser place qu’au sujet de la pollution causée par le tourisme (à partir de 1 h 15 min sur la vidéo). C’était sans compter la présence des bénévoles d’Ardh, qui ont filmé les coulisses de l’interview.

« Sans nature, pas de futur »

Loin de la vision idyllique filmée par l’équipe de journalistes français, la mer dite « retrouvée » a failli être perdue. Au large de Béjaïa, dans une zone supposée devenir une aire marine protégée, les autorités ont accordé des concessions à des fermes d’aquaculture intensive. Là où pousse la posidonie, une plante aquatique connue pour absorber le CO2 et dans les « champs » de laquelle se réfugient les phoques moines de Méditerranée, une espèce protégée. « Tout s’est décidé dans l’opacité, c’est toujours comme ça, on se réveille un matin, et pouf, un nouveau projet a atterri sur la table », tempête Karim. Ardh est monté au créneau, les pécheurs artisanaux se sont mis vent debout contre ce projet, officiellement en pause depuis un an et demi, mais qui pourrait repartir à tout moment.

Un singe magot au cap Carbon

Une autre bataille attend les bénévoles, à une soixantaine de kilomètres de Béjaïa. À l’intérieur des terres, le lac Noir de la forêt de l’Akfadou, qui culmine à 1.200 mètres d’altitude, a jusqu’ici été épargné, car déserté pendant les années noires du terrorisme. Aujourd’hui, les Algériens se réapproprient leurs montagnes, mais la zone humide n’est pas protégée par un statut de parc national. La crainte de constructions tous azimuts de complexes touristiques ou autres se fait de plus en plus aigüe. Une fois de plus, les militants d’Ardh tirent la sonnette d’alarme. « Sans nature, pas de futur », aiment à répéter les membres de l’association. « Avec Ardh, pas d’avenir bétonné », semble dire l’écho.




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Source : Lina Mouabouté pour Reporterre

Photos : © Lina Mouabouté/Reporterre

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