En Argentine, sécheresse et agrobusiness incendient les forêts

Durée de lecture : 7 minutes

28 août 2020 / Fabien Palem (Reporterre)



Malgré l’hiver austral, l’Argentine brûle. La région de Córdoba lutte contre de multiples foyers d’incendie, les rives du delta du Paraná se consument depuis le début du mois. La sécheresse est en cause, mais l’origine humaine des feux éveille les préoccupations de l’opinion publique.

  • Buenos Aires (Argentine), correspondance

Depuis une dizaine de jours, un gros rectangle rouge relie la cordillère des Andes à l’océan Atlantique. Une somme de petits points collés les uns aux autres et qui recouvrent tout le tiers nord du territoire argentin. La carte des incendies en cours dans le pays sud-américain, à consulter au jour le jour sur le site de la Nasa, est pour le moins préoccupante. Les zones en proie aux flammes dépassent actuellement les 100.000 hectares dans le pays, surtout dans les provinces de Córdoba, la région du delta du Paraná et la province du Chaco.

Le résultat du drame écologique en cours est visible jusqu’aux centres villes des deuxième et troisième plus grandes urbanisations du pays, juste après Buenos Aires. Córdoba (centre-nord) et Rosario (centre-est), qui dépassent chacune le million d’habitants, baignent dans un imposant nuage de fumée.

Mercredi 26 août, la situation dans la province de Córdoba n’était pas encore sous contrôle. Environ 300 pompiers restaient mobilisés sur le terrain, déployés sur une demi-douzaine de foyers. Ceux-ci sont situés dans les touristiques sierras (montagnes) de Córdoba, au nord et à l’ouest de la capitale provinciale, notamment entre la commune de Cosquín et la vallée de Punilla, où quelque 250 personnes avaient été évacuées la veille, selon la presse locale.

« Les incendies ont jeté aux oubliettes la lutte des riverains pour la préservation des forêts » 

« C’est un désastre. Tout a cramé ici, jusqu’à la toute nouvelle réserve naturelle des sierras Chicas », témoigne Medardo Ávila, un habitant des environs du Pan de Azúcar, une colline située en face de la ville de Córdoba, capitale de la province homonyme. Brûlés, les plus de 500 hectares de bois de la réserve naturelle de Quisquisacate, inaugurée il y a un an à peine, faisaient partie de la catégorie la plus protégée, selon la classification de l’Aménagement du territoire des forêts indigènes.

« Les incendies ont jeté aux oubliettes la lutte des riverains pour la préservation des forêts, poursuit M. Ávila, médecin engagé contre l’utilisation de produits toxiques dans l’agrobusiness de la région. Début 2019, le projet du gouvernement provincial de faire passer une route sur nos collines avait été annulé grâce à notre mobilisation. Mais désormais, tout est parti en fumée. »

La situation de sécheresse que vit l’ensemble du territoire argentin crée un contexte propice aux incendies. Contactés par Reporterre, les Services météorologiques d’Argentine évaluent à « 25 % de la superficie du pays » les sols touchés par le phénomène de sécheresse « sévère ou exceptionnelle ». Les régions concernées coïncident avec les points rouges de la carte de la Nasa.

Dans les sierras de Córdoba, le 24 août.

Dans les zones actuellement sous le joug des flammes, cela fait une centaine de jours qu’il n’a pas plu. Les pronostics, qui prévoient des précipitations en dessous des moyennes saisonnières pour le printemps à venir (21 septembre), ne suffiront pas à résorber cette situation. Toujours selon les services météo argentins, seuls six des vingt derniers printemps ont été « pluvieux », contre quatorze « secs », marqués par une pluviométrie en dessous des moyennes saisonnières (calculées sur la période 1980 - 2010).

Le hic, pour les riverains et les associations écologistes, c’est que les campagnes argentines ne comptent pas seulement le changement climatique dans les rangs de leurs ennemis. « Ici, le feu s’arrête quand il n’y a plus de combustible et la seule stratégie suivie par les autorités est de protéger les maisons, explique M. Ávila. Ce n’est pas le gouvernement provincial qui va l’arrêter : il envoie quatre petits avions pour lutter contre les flammes, tandis que l’agro-industrie dispose de plusieurs centaines d’avions pour répandre les pesticides. »

« La mainmise du business agroexportateur sur la nature ne date pas d’hier en Argentine » 

Les associations dénoncent un « écocide ». Car ici, l’origine humaine des déclenchements de feu ne fait de doute pour personne. Pas même pour les procureures de Cosquín et de Deán Funes, deux zones touchées par les flammes. Toutes deux évoquaient, mercredi 26 août, « une intervention de la main de l’homme ». Au moins cinq personnes ont été emprisonnées, selon le journal régional La Voz.

Pour l’avocat écologiste Enrique Viale, la messe est dite : « La main du combo des lobbys, mêlant le secteur immobilier et celui des entreprises agroalimentaires, est derrière tout ça. Leur impunité est totale. La situation de Córdoba est similaire à celle vécue par la région du delta du Paraná depuis début août. »

Les rives du deuxième fleuve latino-américain sont en effet victimes d’incendies à répétition depuis le début du mois d’août. Une situation préoccupante, qui a alerté jusqu’aux habitants de la ville de Rosario, la troisième plus peuplée du pays. Les Rosarinos ont vu grossir, de semaine en semaine, le nuage provoqué par ces incendies, également imputés aux entreprises agricoles.

Nuage de fumée au-dessus de la ville de Rosario, le 25 août.

Selon Me Viale, « la mainmise du business agroexportateur sur la nature ne date pas d’hier en Argentine ». Mais la vague de plantation de soja transgénique débutée en 1996 représente un vrai tournant. « Depuis que les champs offrent des rendements juteux, une idée très latino-américaine s’est renforcée, dit-il. C’est l’idée de l’existence du dorado, un trésor imaginaire. Les ressources de la nature sont vues comme inépuisables. »

Me Viale et la sociologue Maristella Svampa ont lancé un appel pour un « pacte écosocial » étendu à l’ensemble du cône sud et qui propose un changement systémique, consistant à en finir « avec le modèle extractiviste, alimenté par la menace de la dette externe dans le cas des économies en développement »

La dépendance argentine vis-à-vis de ses ressources naturelles s’accentue lorsque la locomotive économique est en panne. Comme c’est le cas dans ce contexte de pandémie de coronavirus. L’ensemble du pays vit au ralenti, notamment le Grand Buenos Aires, en confinement quasi complet depuis le 20 mars.

 Préoccupation soudaine des médias pour les incendies

Depuis le début de la pandémie, les ravages de la déforestation n’ont pas été freinés. Bien au contraire car, comme le déclare, dans une interview à l’agence Télam Hernán Giardini, coordinateur de la campagne de Greenpeace Argentine en faveur de la protection des forêts, « les déboisements ont continué. Cela nous préoccupe beaucoup, car la déforestation a même été plus importante que l’an passé. De fin mars à fin juillet, nous avons perdu 21.000 hectares, une superficie équivalente à la ville de Buenos Aires ». Selon le rapport de Greenpeace de 2019, ce sont 2,8 millions d’hectares de bois natifs qui ont disparu « sur les douze dernières années ». Toujours selon l’ONG, les amendes ne sont pas suffisamment dissuasives et l’urgence se situe dans la définition de « la déforestation illégale et de l’incendie intentionnel comme d’un délit pénal ».

Mais la préoccupation soudaine des médias pour les incendies des rives du Paraná a peut-être porté ses fruits, à en croire le débat initié par les députés, début août, et qui devrait mener à une loi de protection des marais et zones humides (humedales). Cette loi sera-t-elle plus strictement respectée que celle de protection des bois natifs (Ley 26.331), en vigueur depuis… 2007 ?

Dans ce pays austral, l’écologie politique reste quasiment inexistante. Les rares foyers de militantisme se trouvent parmi les populations jeunes et mondialisées, inspirées par des figures telles que Greta Thunberg et regroupées autour des Jeunes pour le climat, relais local de Fridays for Future. Une goutte d’eau comparée à la force d’autres mouvements sociaux dans un pays hyperpolitisé tels que le mouvement féministe.





Lire aussi : « Les mégafeux deviennent de plus en plus intenses, fréquents et redoutables »

Source : Fabien Palem pour Reporterre

Photos :
. chapô : la ville de Córdoba le 26 août. @ukigoni
sur Twitter
. pompiers : @DFranGallardo sur Twitter
. Rosario : Soluna sur Twitter

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